En Normandie, le RN dans les conseils municipaux : entre refus systématique des mesures sociales et votes négatifs sur les questions budgétaires

Aucune ville normande d’importance n’est passée aux mains du Rassemblement national en mars dernier, mais le parti siège désormais dans plusieurs conseils municipaux. Sur l’ordinaire administratif, les élus RN votent le plus souvent avec les majorités en place. Mais, sans surprise, leurs refus tombent avec constance sur les subventions associatives, la politique de la ville et les mesures sociales.

Cette enquête fait partie du projet « On a déjà essayé, l’extrême droite sous la loupe des médias indépendants locaux ». Sept médias indépendants et locaux - Le Poulpe (Normandie), Made In Perpignan, Marsactu (Marseille), Mediacités (Lyon, Lille, Nantes, Toulouse), Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon et Rue89 Strasbourg – unissent leurs forces pour enquêter sur les municipalités d’extrême droite jusqu’à l’élection présidentielle.

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Une percée, mais pas de raz-de-marée. En Normandie, aux dernières municipales, l’extrême droite, toutes tendances confondues, s’est le plus souvent cassé les dents sur le second tour. Même si, et c’est une première dans la région, elle a réussi à remporter une ville, une seule : Harfleur, fief communiste historique de 8300 habitants, voisine du Havre, en Seine-Maritime. Et on le doit au mouvement Les Patriotes et non au Rassemblement national.

Officiellement une seule commune car, dissimulée sous l’appellation « sans étiquette », elle l’a emporté dans une poignée de villages. Il n’empêche que l’extrême droite, en premier lieu le RN, a augmenté son nombre de conseillers municipaux à l’échelle de la région, le parti à la flamme signant notamment son grand retour dans l’opposition à Rouen, au Havre ou à Évreux.

À Rouen en effet, l’extrême droite n’en était pas à son coup d’essai : la liste Bleu Marine avait décroché trois sièges en 2014 avant de disparaître du conseil municipal en 2020. Mars 2026 signe donc son retour avec, de nouveau, trois élus. Grégoire Houdan à la tête de la liste Rouen Conquérante, a rassemblé 13,3 % des voix au premier tour et 11,32 % au second, loin derrière les 48,14 % du socialiste Nicolas Mayer-Rossignol, réélu sans peine. 

Le cas n’a rien d’isolé : le parti a obtenu 31 conseillers municipaux d’opposition en Seine-Maritime. Il siège ainsi une nouvelle fois au Havre (11,12 %, trois élus), ville dont il avait disparu lors du précédent mandat, et se renforce à Dieppe (20,84 %, trois élus, contre un seul durant la précédente mandature). Dans l’Eure, il est également de retour à Évreux (15,74 % au premier tour, deux élus).

Dans l’ex-Basse-Normandie, il réussit même une percée inédite à Alençon, une première dans l’histoire politique de la préfecture de l’Orne. À Saint-Lô, dans la Manche, l’extrême droite, sans être affiliée au RN, est désormais la première force d’opposition. Une exception dans ce tableau : Caen, où le RN perd son unique siège.

A Rouen, l’attelage est singulier : deux des trois élus siégeaient lors de la précédente mandature dans « Au Cœur de Rouen », un groupe né d’une liste LR dissidente en 2020. Marie Berrubé en faisait partie. À 29 ans, elle est responsable départementale de l’UDR d’Éric Ciotti. Le Poulpe révélait en mars sa présence dans le cortège de la marche des Normands, organisée par le groupuscule d’extrême droite identitaire Les Normaux.

Celui qu’elle considère comme un ami de longue date n’est autre que Pierre-Antoine Sprimont, propulsé en troisième position sur la liste, professeur de gestion suspendu par l’université de Rouen pour des propos racistes tenus devant ses élèves. Après un droit de réponse au vitriol visant l’un d’eux, dont il fustigeait le « dossier catastrophique », l’étudiant avait tenté de se donner la mort quelques jours plus tard en se jetant d’une passerelle de la faculté de droit. Dans un rapport que Le Poulpe avait pu consulter, il était ainsi question de signalements dès 2021 visant le professeur tout juste réélu.

Quant à Grégoire Houdan, il est, à 25 ans à peine, la tête de la liste RN. Là aussi, les Normaux ne sont pas bien loin, puisque sa liste comptait plusieurs militants du groupe identitaire en son sein, ainsi qu’un ancien de Génération Identitaire. Lui est un transfuge des Républicains, dont il a dirigé la section jeunes en Seine-Maritime. En un mandat, une liste de droite républicaine est ainsi devenue la vitrine municipale du parti à la flamme.

« Reconnaître enfin la réalité des douleurs menstruelles » 

Sécurité, ordre, chasse au gaspillage de deniers publics, ciblage d’associations « politiques »… Dans une interview de rentrée accordée à 76 Actu le 7 septembre, Grégoire Houdan - après un premier échange, Rouen Conquérante a décidé de ne pas donner suite aux sollicitations du Poulpe  - listait les priorités de son groupe pour le mandat qui s’ouvre. Pour l’heure, lors des premières séances du conseil municipal, plusieurs jalons ont déjà été posés. Et les femmes ne sont manifestement pas la priorité du groupe RN. La prise en compte de la réalité des douleurs menstruelles a en effet fait l’objet d’une motion déposée et adoptée le 30 avril par la majorité. Rouen Conquérante fut le seul groupe du conseil à s’opposer au texte. Un vote qui ne surprendra pas les lecteurs du compte X de Marie Berrubé, où l’élue dénonçait dès 2022 la « supercherie de l’idéologie féministe radicale » et  « l’idéologie victimaire des féministes radicales ». 

Même refus lorsque le conseil examine l’attribution des subventions sur projets inscrites dans le cadre du contrat de ville et de la Cité éducative 2026, c’est-à-dire l’argent qui irrigue les associations des quartiers prioritaires. Idem concernant la délibération portant les nouvelles attributions de subventions aux associations rouennaises.

Une élue d’opposition rouennaise souligne que ces refus marquent une rupture avec la pratique antérieure des mêmes élus, alors membres d’un autre groupe non affilié au RN : « C’est assez nouveau. En réalité, les précédentes années, ils votaient pour. Et puis là, tout à coup, il faut prendre une posture ».

À Rouen, l’opposition du groupe se concentre en premier lieu sur les questions financières, et elle obéit à une règle simple. Tant qu’il s’agit d’arrêter les comptes de l’année écoulée, ce qui n’engage à rien, le RN s’abstient. Dès qu’il faut décider où va l’argent, il vote contre. Conséquence: six refus consécutifs, le 25 juin, sur l’affectation des résultats et les décisions modificatives. 

Cette mécanique, Franck Keller (UDR) la revendique. Tête de liste de l’union UDR-RN au Havre, où son groupe fait son retour après six ans d’absence et compte trois élus face aux 44 d’Édouard Philippe, ce quinquagénaire, par ailleurs élu à Neuilly-sur-Seine et parachuté dans la cité Océane pour la campagne, se réclame d’une « proximité avec Éric Ciotti », qui lui vaut, dit-il, d’avoir « carte blanche ». Interrogé par Le Poulpe quant aux votes de ses alliés normands contre les subventions associatives, il botte en touche : « Moi, je ne suis pas au RN. » Cette alliance l’a tout de même conduit à placer une élue RN en deuxième position sur sa propre liste.

Dieppe, bastion communiste sous les coups de boutoir du RN

Dieppe, 28 500 habitants, vote communiste sans discontinuer depuis 1971, à la seule exception de la mandature 2001-2008. En mars, le maire sortant Nicolas Langlois (PCF) a d’ailleurs été réélu dès le premier tour avec 55,69 % des voix et 28 sièges sur 35. Derrière lui, la droite d’André Gautier obtient 21,59 % et quatre sièges, talonnée par la liste Dieppe Conquérante d’Antoine Labé, soutenue par le RN et l’UDR, qui rassemble 20,84 % et a fait passer la représentation du RN de un à trois élus. À 32 ans, Antoine Labé, néophyte en politique, est l’attaché parlementaire du député RN de Seine-Maritime Patrice Martin. Sollicité par Le Poulpe, il n’a pas donné suite.

Face à une majorité communiste, le groupe d’extrême droite reproduit les mêmes réflexes qu’à Rouen. Le 25 juin, le conseil est appelé à verser 1 000 euros au centre social Archipel pour un concert organisé place Naâman par dix jeunes gens, dans le cadre d’une bourse à projets destinée à financer les initiatives des adolescents du quartier. Trois voix contre, celles de Dieppe Conquérante. La délibération, que Le Poulpe a consultée, précise que des stands de prévention devaient être tenus sur place avec les associations Nous Toutes, Phoenix Queer et l’Œuvre Normande des Mères (ONM) qui gère des structures d’hébergement social, d’aide aux personnes en difficulté et des centres médico-sociaux.

À Évreux, une autre partition 

Évreux, préfecture de l’Eure et cinquième ville de Normandie, offre le meilleur exemple de la recomposition en cours à droite. Guy Lefrand, maire depuis 2014, a quitté Les Républicains le jour où Éric Ciotti s’est allié au Rassemblement national. Eugénie Petitjean, 51 ans, a emprunté le chemin exactement inverse : après des années chez LR, cette néophyte fraîchement encartée a conduit la liste Évreux Rassemblée, estampillée RN et UDR, et a récolté 15,74 % des voix au premier tour avant de se maintenir dans une quadrangulaire remportée par le maire sortant. Fille et belle-fille de Catherine et Jean-Pierre Nicolas, deux anciennes figures de la droite locale, elle a dû batailler contre le polémiste Jean Messiha, parachuté par Reconquête !. Absent lors du précédent mandat, son groupe, qui compte deux élus, fait donc son retour au conseil.

Interrogée par Le Poulpe, Eugénie Petitjean décrit elle-même une pratique très proche de celle observée à Rouen et à Dieppe sur le volet budgétaire : « J’ai voté contre systématiquement », explique-t-elle, jugeant la ville « extrêmement endettée ». Sur les subventions aux associations, en revanche, elle déclare s’être surtout abstenue, « parce qu’on manquait d’informations », et réclame de savoir si les structures aidées « ont réellement besoin de subventions ».

Le discours est le même au Havre. « Le fait d’arroser de subventions toutes les associations pour faire du clientélisme, je suis contre ça », explique Franck Keller, conseiller municipal UDR, qui réclame que les associations « rendent compte de l’utilisation des deniers donnés par la ville ».

Reste que la tête de liste ébroïcienne conteste formellement le procès en importation du débat national. « On ne va pas parler de migration à Évreux, ce n’est pas le sujet, ce n’est pas non plus une compétence de la mairie », oppose-t-elle, estimant que cette pratique appartient aux campagnes d’il y a quelques années et que le parti s’est depuis « professionnalisé ». Cela reste à voir, à en juger par le discours de ses homologues rouennais qui n’ont de cesse de pousser les thématiques sécuritaires, réclamant à corps et à cris « un électrochoc d’autorité ».

Harfleur aux mains des Patriotes, mais pour combien de temps ?

En Normandie, d’après les données préfectorales actuelles et dans l'attente de l'élaboration d'un nuancier politique fin pour les communes de moins de 3500 habitants - travail en cours dans certains départements comme l'Orne et la Manche -, une seule ville est officiellement dirigée par l’extrême droite, selon cette classification du ministère de l’intérieur.

Il s'agit d'Harfleur, banlieue ouvrière du Havre, en Seine-Maritime, comptant 8300 habitants. En mars dernier, Tony Leprêtre, 39 ans, référent départemental des Patriotes, le mouvement de Florian Philippot, ancien du Rassemblement national et un temps proche de Marine Le Pen, y a devancé de dix voix seulement le candidat du Parti communiste français (PCF), mettant fin à soixante ans de règne communiste.

Son mandat pourrait cependant s’achever plus vite que prévu. Fin mai, suite à un recours de son concurrent PCF, l’élection a en effet été annulée par le tribunal administratif pour des raisons liées à la distribution des professions de foi. L’édile ayant fait appel, le Conseil d’État doit se prononcer dans les mois à venir.

« En attendant, le maire fait profil bas, mais il a déjà clairement posé des marqueurs d’extrême droite », estime Kevin Crochemore, le candidat PCF. Comme le durcissement du règlement intérieur du conseil ou le refus d’accorder une aide de 50 euros aux familles pour la rentrée. »

D’extrême droite, Tony Leprêtre, membre des Patriotes et dont le troisième adjoint est membre du RN ? Jamais de la vie à l’entendre. Dans une interview accordée à Paris-Normandie en avril, l’élu normand - sollicité par Le Poulpe, il n’a pas donné suite - affirmait sans ciller : « Je ne suis pas un maire d’extrême droite. D’abord, les Patriotes, c’est la droite souverainiste. Nous revendiquons d’abord une souveraineté vis-à-vis de l’Union européenne. Et puis je m’occupe des affaires d’Harfleur, pas des problématiques nationales ou internationales ».

Le même schéma s’observe à Tourouvre au Perche, commune rurale de 3000 habitants dans l’Orne, remportée en mars dernier par Jean-Édouard Gueugnon, 40 ans, à la tête d’une liste présentée comme citoyenne. S’il se considère comme un « anar de droite » et affirme ne plus être adhérent d’un parti politique, l’homme - contacté, il n’est pas revenu vers nous - a longtemps navigué dans les courants d’extrême droite. Passé par le Mouvement pour la France, ancien parti créé par Philippe de Villiers, il a été collaborateur parlementaire de plusieurs sénateurs Les Républicains jusqu’en 2025, avant de quitter LR dans les pas d’Éric Ciotti, et de devenir un temps référent ornais de l’Union des droites pour la République (UDR). Pour compléter le tableau, Jean-Édouard Gueugnon a également participé à l’aventure Éric Zemmour en 2021, en aidant à la collecte de fonds de la campagne du polémiste.

Dernier cas : Amayé-sur-Seulles, petit village de 200 âmes du Calvados. Pascal Cotard, maire depuis 2001 et réélu en mars sur une liste sans étiquette, a rejoint les rangs du Rassemblement national trois mois plus tard.

  • Matteo Trabelsi et Gilles Triolier

    Auteur

    Matteo Trabelsi et Gilles Triolier

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