Par Grégoire Normand - le 15/10/2026 à 06h00
Officiellement, la Normandie compte un seul maire d’extrême droite. Officieusement, c’est une autre histoire : nombre de maires présentés comme « sans étiquette » s’avèrent proches des idées nationalistes, mais passent sous les radars. Le Poulpe a essayé d’y voir clair dans ce brouillard savamment entretenu.
Dans le cadre du dispositif « On a déjà essayé », une initiative éditoriale inédite portée par sept médias indépendants locaux pour enquêter sur l’exercice du pouvoir par l’extrême droite, Le Poulpe s’est intéressé à ces maires normands, souvent de petites communes, qui revendiquent fièrement leur absence d'étiquette politique, tout en roulant discrètement pour le Rassemblement national et ses alliés.
Du jamais vu dans l’histoire parlementaire française. Au Sénat, le RN peut former un groupe avec ses alliés de l’UDR portée par Eric Ciotti après les élections sénatoriales fin septembre. En Seine-Maritime, l’élection surprise de Léon Levasseur, premier sénateur RN normand à siéger au Palais du Luxembourg, marque un virage spectaculaire dans l’implantation locale du parti nationaliste.
Sans le soutien des maires des petites communes de Seine-Maritime, la victoire de ce transfuge de l’UMP et du RPR n’aurait pu avoir lieu. Au micro d’ICI, l’ancien vice-président de la chambre d’agriculture départementale, symbole de l’union des droites, s’est montré stupéfait : « Au niveau des grands électeurs, ils ne sont pas si nombreux à avoir une carte au RN. Je pense que j’ai été chercher des voix auprès des maires sans étiquette ».
Officiellement en effet, les maires d’extrême droite ne sont pas légion. D’après les données préfectorales actuelles, la Normandie en compte un seul, Tony Leprêtre, maire d’Harfleur, près du Havre en Seine-Maritime, et membre du mouvement Les Patriotes fondé par l’ex-numéro 2 du FN Florian Philippot. Officieusement en revanche, nombre d’édiles, essentiellement de petites et très petites communes, roulent discrètement pour l’extrême droite, sans être rattachés à un parti, tout en revendiquant leur absence d’étiquette politique, passant ainsi sous les radars.
Le Poulpe a essayé d’y voir clair dans ce brouillard savamment entretenu, en recoupant les déclarations de certains élus dans la presse, en cherchant d’éventuelles proximités avec des députés d’extrême droite et en décortiquant leurs choix de parrainages à l’élection présidentielle. Une tâche minutieuse que mènent d’ailleurs également et de façon plus fine certaines préfectures départementales, telles la Manche et l’Orne. « Ce travail de nuançage est long et doit se faire ‘’à la main’’ », explique-t-on à la préfecture de l’Orne. Le département compte seulement 11 communes de plus de 3500 habitants, qui sont déjà nuancées comme l’impose une circulaire gouvernementale. Il nous en reste donc 370 à analyser ».
Nombre de maires sans étiquette n’hésitent pas à s’afficher sur les réseaux sociaux avec des parlementaires d’extrême droite, parfois condamnés par la justice, ce qui est particulièrement visible dans l’Eure où 4 députés sur 5 sont RN. C’est par exemple le cas de Timothée Houssin, député de l’Eure, jugé coupable en juillet dernier, en même temps que Marine Le Pen, pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants RN au Parlement européen.
Sur sa page Facebook, le parlementaire poste régulièrement des photos avec des édiles sans étiquette ou les remercie « pour leur accueil », comme à Saint-Denis-le-Ferment, Fleury-sur-Andelle, Letteguives ou Sancourt. En septembre, il a ainsi « remercié » la maire de Saint-Denis-le-Ferment, Béatrice Karpoff, élue en mars dernier dans ce village de 500 habitants. « J'ai posé sur cette photo sans arrière-pensée », affirme cette dernière, contactée par Le Poulpe. « Le député Houssin a été élu par une partie des habitants de la commune. Je me sens prise en sandwich. Si je ne le reçois pas, certains pourraient me le reprocher », poursuit celle qui confie avoir « donné son parrainage à Nathalie Arthaud [la candidate de Lutte ouvrière en 2022] » et ne s’être « pas sentie instrumentalisée ».
Toujours dans l'Eure, le maire sans étiquette du village d'Harquency, Francis Sauvalle, a partagé fin septembre sur son profil Facebook une publication de la page Soral Kulture après avoir posé avec le parlementaire. Figure des mouvements identitaires en France, Alain Soral est le fondateur du site antisémite Égalité et réconciliation.
En Seine-Maritime, le député RN de la sixième circonscription Patrice Martin a remis en février dernier une médaille au maire sans étiquette d’Aubéguimont (185 habitants), Jacky Baudon, réélu quelques semaines plus tard. En 2019, il avait révélé au journal Le Réveil de Neufchâtel avoir parrainé Marine Le Pen, ce qui avait provoqué de vives tensions au conseil municipal. Quant à l'autre député RN de Seine-Maritime, Robert Le Bourgeois (10ème circonscription), il s'affiche également avec le nouveau maire du village de Néville dans le pays de Caux, Steve Boulanger, à l'occasion des journées du patrimoine en septembre dernier. Profitant de l'ouverture d'une exposition dédiée aux aviateurs américains tombés au front lors de la Seconde guerre mondiale, le maire de Paluel (406 habitants), Didier Gaston, pose sans gêne avec l'élu du parti cofondé par un ancien Waffen-SS.
À ce stade, s’il est difficile pour Le Poulpe d'affirmer que ces maires, sans étiquette pour la plupart, sont d'extrême droite, cette communication et ce faisceau d'indices peuvent néanmoins interroger et traduire une certaine proximité politique et idéologique.
Cette quasi-absence de maires clairement identifiés à l'extrême droite n'a pas empêché les candidats à la présidentielle de collecter des soutiens en cascade. En Normandie, le bloc nationaliste, composé de Marine Le Pen (24 parrainages), Éric Zemmour (55) et Nicolas Dupont-Aignan (59), avait recueilli au total 138 signatures de maires et maires délégués pour la présidentielle de 2022, d’après les données du Conseil constitutionnel. En tête arrivaient la Manche (35), la Seine-Maritime (28) et le Calvados (27). Juste derrière, l’Eure (25) et l’Orne (23) affichaient des scores loin d’être négligeables. À titre de comparaison, Marine Le Pen (15) et Nicolas Dupont-Aignan (83) avaient obtenu 98 signatures en 2017.
Le Poulpe a ensuite vérifié le devenir de ces 138 élus. Environ 70 ont été réélus maires en mars 2026. Parmi eux, 33 avaient parrainé Éric Zemmour en 2022, 26 Nicolas Dupont-Aignan et 11 Marine Le Pen, d’après notre décompte disponible ici.
Autre enseignement, ce sont les hommes (80%) de 65 ans d’âge moyen qui ont massivement parrainé les prétendants du camp de la droite extrême. Concernant les professions, ce sont principalement les agriculteurs ou anciens agriculteurs (35%) qui dominent le classement. À ce stade, il est impossible de dire quels seront les soutiens des élus normands aux candidats à l’Élysée. Mais ces maires pourraient à nouveau apporter leurs parrainages aux candidats de la droite nationaliste.
Parmi les grandes communes ayant parrainé un candidat d’extrême droite à la présidentielle, Ouistreham occupe la première place du podium des 70 mairies identifiées par Le Poulpe. Réélu en mars dernier, son maire Romain Bail (Horizons), fervent partisan du maire du Havre Édouard Philippe d’après son compte X, a apporté, en 2022, son soutien au candidat Éric Zemmour, maintes fois condamné par la justice pour des propos racistes ou haineux. Toujours sur X, Romain Bail s’était expliqué en 2022 : « Ce n’est pas un soutien, c’est permettre la libre expression démocratique. Il faut que la diversité du panel politique puisse être représentée, c’est mon devoir ».
À quelques mois de la présidentielle, la course aux parrainages pour les candidats à la fonction suprême bat son plein. « Cela fait très longtemps que le FN puis le RN font la chasse aux signatures. À l’époque de Jean-Marie Le Pen (ancien président du FN), la question des 500 signatures est restée la bête noire du parti », rappelle Gilles Ivaldi, chargé de recherche CNRS au CEVIPOF. Avec le changement de présidence en 2011, le parti xénophobe opère un virage dans sa stratégie. « Marine Le Pen a voulu sécuriser cet enjeu des 500 signatures avec un pool d’électeurs, de maires et de conseillers municipaux », poursuit ce spécialiste du RN.
Passées les élections municipales, certains maires n’ont pas hésité à rejoindre les rangs du RN. C’est par exemple le cas de Pascal Cotard, élu en mars dernier maire de d’Amayé-sur-Seulles dans le Calvados. Quelques semaines après le scrutin, les habitants de ce petit village de 200 âmes ont eu la surprise de découvrir l’adhésion de leur maire, au lendemain du scrutin municipal.
Posant en photo auprès du délégué départemental du RN, Louis Defever, l’édile assume sa position : « Je n’ai pas trahi mes électeurs », affirme-t-il au Poulpe. « C’est la volonté de changement qui m’a poussé à adhérer », développe Pascal Cotard, qui avait déjà parrainé Nicolas Dupont-Aignan à la présidentielle de 2022. Réélu depuis 25 ans, l’agriculteur pointe, sans surprise, « l’insécurité dans les campagnes » mais aussi « le recul des services publics », « la désertification médicale », « le recul des compétences des communes ». « On n’aura bientôt plus que les voeux à gérer », déplore-t-il.
Dans la Manche, le délégué départemental du RN Franck Simon, interrogé par Le Poulpe, affirme, sans en donner le nombre, que « certains maires ont rejoint le RN après les municipales ». « Ce sont souvent des maires de communes de moins de 1000 habitants [...] Beaucoup de sympathisants LR nous rejoignent. Ils ne sont pas dupes des agissements de leurs députés », ajoute le responsable.
Dans l’Orne, le cas particulier de Tourouvre au Perche, commune rurale de 3000 habitants dans l’Orne, mérite que l’on s’y attarde. Le nouveau maire, Jean-Édouard Gueugnon, 40 ans, élu à la tête d’une liste présentée comme citoyenne, se veut lui aussi sans étiquette. Mais son parcours politique, qui l’a vu longtemps naviguer dans les courants d’extrême droite, ne trompe pas. Passé par le Mouvement pour la France, ancien parti créé par Philippe de Villiers, il a été collaborateur parlementaire de plusieurs sénateurs Les Républicains jusqu’en 2025, avant de quitter LR dans les pas d’Éric Ciotti, et de devenir un temps référent ornais de l’Union des droites pour la République (UDR). Jean-Édouard Gueugnon a également participé à l’aventure Éric Zemmour en 2021, en aidant à la collecte de fonds de la campagne du polémiste. Contacté à plusieurs reprises par Le Poulpe, il n’a pas souhaité répondre à nos questions
La donne est similaire à Harfleur. Tony Leprêtre, élu en mars dernier sous les couleurs du mouvement Les Patriotes et comptant parmi ses adjoints un membre du RN, affirme aujourd’hui sans ciller être « un maire sans étiquette », comme en atteste un post Facebook daté du 3 octobre dernier. Mais ses saillies numériques apportent une autre tonalité. Sur son compte X, Tony Leprêtre a par exemple posté en rafale des propos climatosceptiques en montrant une photo de la neige au mois de novembre 2024 : « La Normandie souffre du réchauffement climatique ».
Pourtant, en juin dernier, il a dû annoncer, sur ce même réseau social, la fermeture en urgence des écoles en raison des températures insoutenables en Normandie. Dans un message posté sur X en 2025, il parlait également de « fumiers » et de « pourris d'escrologistes » au sujet d’un champ d’éoliennes au large d’Étretat. Contacté par Le Poulpe, le cabinet du maire n'a pas répondu au moment où nous publions ces lignes.
Sur le fond, le ralliement des maires sans étiquette au bloc patriote peut s’expliquer en partie par « le rôle des fédérations départementales (*) », affirme Guillaume Letourneur, docteur en science politique. Ces organisations « ont donné au RN, à Reconquête des capacités à aller chercher des parrainages, des grands électeurs ». La présence de députés peut jouer un rôle important aussi en termes de « capacités organisationnelles et de militants«. « Assistants, permanences, invitations à des événements… », tous ces éléments participent à « ancrer territorialement le RN et à s’investir sur le territoire », ajoute le chercheur.
Il n’empêche : afficher sa proximité avec l’extrême droite reste très rare. « Le RN fait partie d’une famille politique pas encore complètement normalisée. Cela peut participer à la décision de ne pas endosser l’étiquette du RN. Et puis il y a des territoires dans le grand ouest attachés historiquement au catholicisme social », estime Bénédicte Laumond, chercheuse au CESDIP spécialiste de l’extrême droite. Afficher son étiquette RN en tant que maire est un « épiphénomène », abonde le politologue caennais Christophe Boutin. Et de conclure : « Il y a toujours risque de se fâcher. »
(*) Contactées par Le Poulpe, les fédérations départementales du RN dans l’Eure, l’Orne, la Seine-Maritime, le Calvados ainsi que le siège national n’ont pas répondu à nos questions sur le ralliement de maires sans étiquette au parti.
Vous comptez parmi nos abonnées et abonnés et nous vous en remercions ! Pour nous aider à atteindre l'équilibre économique pérenne, vous pouvez également nous faire un don défiscalisé tout au long de l'année. Sans vous, Le Poulpe n'existerait pas !