Par Manuel Sanson - le 17/03/2026 à 17h05
Cette proche du maire sortant a mobilisé, de manière irrégulière, les services de l'intercommunalité pour la réalisation de travaux à son domicile. Plus récemment, elle est aussi intervenue auprès d'un service placé sous sa tutelle en vue de réaliser des travaux dans une école de la ville, le tout au bénéfice - discutable - de sa quiétude personnelle.
Les fuites d’eau, même les plus infimes, finissent toujours par causer d’importants dégâts si elles restent ignorées. Celle dont on parle date de 2020 et éclabousse aujourd’hui, à la faveur d’informations glanées par Le Poulpe, Emilie Guibert, actuelle directrice générale des services (DGS) de la communauté d’agglomération Évreux Portes de Normandie.
L’histoire remonte à début 2020 mais les langues se délient seulement maintenant à l'occasion d’une campagne électorale où tous les coups sont permis. L’affaire qui nous intéresse semble témoigner d'une conception singulière du bon usage des deniers publics par l’actuelle cheffe de l’administration intercommunale. Très clairement, les faits mis au jour pourraient relever d'une qualification pénale.
Contactée par Le Poulpe, Emilie Guibert n’a pas répondu à nos questions. Idem pour Guy Lefrand, maire sortant d'Évreux (divers droite), arrivé en tête au premier tour de l'élection municipale et donc qualifié pour la seconde manche de dimanche prochain.
Selon des documents consultés par Le Poulpe, celle qui était à l’époque directrice générale adjointe des services techniques mutualisés a en effet entrepris de faire réaliser des travaux dans la cave de son logement personnel situé en plein coeur d’Évreux non loin de la cathédrale, utilisant pour ce faire des budgets de la communauté d’agglomération d’Évreux pour un montant global de 4 644 euros. Il s’agissait d’arrêter la pénétration récurrente d’eaux pluviales à l’intérieur de sa cave.
C’est l’entreprise SOGEA Nord Ouest TP qui a effectué les travaux nécessaires à la résolution du problème comme en témoigne la facture ,que nous avons pu consulter, adressée à la communauté d’agglomération.
Sauf que, selon nos sources, ces travaux n’auraient jamais dû être financés par la collectivité, la fuite d’eau résultant d’une défaillance du réseau privé de collecte.
« Il est très clairement mis en évidence une casse du réseau privé, avec des fissurations de la canalisation et une absence de paroi au fil d'eau. Le morceau de canalisation est visible sur la vidéo que je vous fais parvenir. En conséquence, la réparation à engager incombe pour ma part totalement à la copropriété », observe ainsi un technicien de la direction du cycle de l’eau d’EPN en juillet 2018 sur la base d’investigations vidéos prises en charge par la communauté d’agglomération.
Une première expertise vidéo avait été réalisée, en février 2018, toujours par un technicien de la communauté d’agglomération. Déjà, ce dernier avait posé un diagnostic limpide : « Le tuyau est cassé dans le mur, en partie privée. Tu trouveras en pièce jointe les photos, on y voit clairement la casse du tuyau privé avant la limite de propriété et la partie publique du branchement. »
Malgré l'absence d’équivoque quant à savoir à qui incombaient les travaux de réparation, en l'occurrence à la copropriété privée au sein de laquelle siégeait Emilie Guibert, cette dernière a fait pression sur ses équipes pour que l’intercommunalité finance l’intervention. Le tout en insistant pour que cela se fasse rapidement. « Je rappelle que ma cave est inondée à chaque pluie, ce qui fut encore le cas samedi soir… », précise-t-elle, en mai 2018, par courriel à l’intention du patron des services de l’eau de la communauté d’agglomération.
Pourtant, en mai 2018, Emilie Guibert était déjà informée du fait que la source de la fuite en question résidait dans le dysfonctionnement du réseau privé de collecte de la co-propriété. Au final, son coup de pression semble ne pas avoir été suivi d’un effet immédiat, les travaux n'étant intervenus qu’en janvier 2020. Le caractère litigieux de ces derniers a-t-il fait grincer quelques dents en interne et, par ricochet, retardé l’intervention ? Difficile à dire, nul parmi les intéressés au dossier n’ayant souhaité répondre aux questions du Poulpe.
À commencer par Guy Lefrand, président de la communauté d’agglomération, actuellement en campagne pour sa réélection à la tête de la mairie et de l’intercommunalité en prenant justement appui sur Emilie Guibert, l’une de ses plus proches.
La patronne de l’administration intercommunale semble en effet faire la pluie et le beau temps sur les services, et parfois par intérêt personnel. Outre l'affaire de la fuite d’eau, Le Poulpe a pris connaissance d’échanges de courriels documentant le fait que la DGS a tout récemment mobilisé plusieurs fonctionnaires de l’agglomération d’Évreux pour envisager la possibilité d'occulter la clôture d'une cour d'école orientée vers la rivière Iton et au demeurant vers l'habitation de la DGS.
Visiblement incommodée par le fait que les enfants puissent avoir vue sur ce qu'il se passe dans son jardin, Emilie Guibert a voulu tout bonnement les priver de leur horizon habituel. « Vue directe des enfants sur nos activités domestiques si nous avons le malheur d'être chez nous en semaine ! Nos employeurs sont contents, nous ne posons pas de RTT ! », écrit Emilie Guibert, à un cadre de la ville d'Évreux, en juillet 2025.
« Un dispositif d'occultation serait-il envisageable ? Merci par avance de ton analyse et d'une possible intervention, j'espère ! », conclut la supérieure hiérachique du fonctionnaire bien qu'elle prétende agir « en tant que riveraine arrière de l'école élémentaire ».
« Possible de le réaliser (je regarde si j’ai du stock) mais je suis un peu juste en arguments en cas de questions de l’école sur les raisons de ces travaux (on va leur cacher la vue de l’Iton) », finit par répondre l’un des fonctionnaires contactés dans un autre message que Le Poulpe a pu consulter. À l'issue, on ignore encore si les travaux ont été réalisés.
Ce n'est pas la première fois que la garde rapprochée du maire sortant, lui-même inquiété par plusieurs procédures judiciaires (ici ou là), est pointée du doigt pour ses écarts. Le Poulpe et Mediapart avaient notamment documenté les méthodes musclées de l'ancien directeur du service prévention et sûreté de la ville d'Évreux, poursuivi au pénal avant finalement d'obtenir la relaxe.
"À la suite de l’article publié le 17 mars dans Le Poulpe, je souhaite apporter une clarification de manière simple, complète et vérifiable concernant deux sujets distincts : les travaux réalisés en 2020 dans un immeuble du centre-ville, et une question portant sur la clôture d’une école. Les informations communiquées au média sont partielles et ne reflètent pas l’ensemble des documents techniques disponibles.
En février 2018, une fuite est découverte dans la cave d’un immeuble par un des occupants. Les services constatent alors un réseau pluvial ancien, mal documenté et impossible à localiser précisément. Entre 2018 et 2019, plusieurs inspections caméra sont menées. Elles donnent des résultats contradictoires : images floues, distances différentes, tracé incertain. Il est donc impossible de déterminer si la casse se situe sur la partie publique ou privée. Le règlement d’assainissement de l’époque ne prévoit aucun cas comparable. Face à cette situation, le syndic de copropriété prend intégralement en charge le dossier. Pendant près de deux ans, ce sont lui et les services qui échangent directement. Aucune relance personnelle n’est faite. En décembre 2019, Évreux Portes de Normandie (EPN) informe le syndic qu’une intervention aura lieu en janvier 2020. Ces travaux ne concernent pas uniquement l’immeuble : ils s’inscrivent dans un programme global de reprise de tous les branchements pluviaux de la rue qui seront réalisées en 2024. Ils permettent de moderniser les installations et de clarifier définitivement les limites entre domaine public et privé.
Concernant la clôture de l’école, une simple question a été posée aux services pour savoir si une occultation de la clôture de l’école était techniquement possible, comme tout riverain peut le faire. Les services ont répondu qu’ils ne disposaient d’aucune justification technique pour envisager une intervention. Le sujet s’est arrêté aussitôt. Il n’y a eu aucune étude, aucune commande, aucun projet, aucun travaux. La clôture n’a jamais été modifiée. En conclusion, l’examen complet des documents montre que le dossier du branchement d'évacuation des eaux pluviales d'un immeuble était un problème ancien, complexe et strictement technique, géré par le syndic. La question de la clôture de l’école n’a donné lieu à aucune suite. Plusieurs éléments essentiels du dossier n’ayant pas été transmis au média, je demande donc qu’un droit de réponse soit publié afin de rétablir une information exacte et complète."
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