Quand les médecins normands désertent aussi les centres-villes – LE POULPE

Quand les médecins normands désertent aussi les centres-villes

On parle bien plus souvent des déserts médicaux à la campagne. Mais le phénomène prend également de l'ampleur en ville. Dans la métropole rouennaise, les généralistes vieillissent et nombre d'entre eux ne trouvent pas de remplaçants après leur départ en retraite...

Par Gilles TRIOLIER | 09 Nov 2017

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Et le désert médical avance. A la campagne, l’écueil fait les gros titres depuis belle lurette. Beaucoup moins, en revanche, en ville où le phénomène gagne pourtant doucement du terrain. Sur le territoire de l’ex-Haute-Normandie en matière de densité médicale, si la métropole rouennaise ne peut être comparée au sud de l’Eure, à la vallée de l’Andelle ou au sud du pays de Caux, il n’empêche que la conjoncture ne s’avère guère reluisante. Tout comme les perspectives : sous l’effet conjoint du vieillissement et de la hausse de la population en Seine-Maritime comme dans l’Eure (+3 % entre 2011 et 2022, soit 1,9 million d’habitants à cet horizon), la demande en soins de proximité va inexorablement augmenter.

Les déserts médicaux urbains ? « C’est un phénomène nouveau que l’on voit se développer, commente-t-on à l’Agence régionale de santé (ARS) de Normandie. Longtemps, cela s’est concentré dans les campagnes. Aujourd’hui, certains quartiers des villes, davantage à Caen qu’à Rouen d’ailleurs, connaissent une situation de désertification, même si ça n’atteint pas des taux énormes. Après, il faut prendre en compte la désertification objective et celle ressentie. » Président de l’Ordre des médecins de Seine-Maritime et généraliste au Petit-Quevilly, le docteur Patrick Daimé observe lui aussi « cette réalité, un peu plus récente. Et, en ville, d’énormes disparités sont constatées à quelques kilomètres près ».

– 53 médecins en sept ans

Plusieurs chiffres étayent la tension actuelle et à venir. D’après une étude sur l’offre de soins de proximité en ex-Haute-Normandie, menée conjointement par l’Insee et l’ARS et publiée en décembre 2015, « le nombre de médecins généralistes libéraux exerçant en Haute-Normandie a diminué de 3,2 % entre 2006 et 2013 (soit 53 médecins). En proportion, Le Havre (-23), Elbeuf (-5) et Evreux (-11) sont les plus touchés ». Alors que, dans le même temps, un territoire tel que celui de Neufchâtel-en-Bray, rural s’il en est, a vu son offre de médecins se développer (+7). « Les tendances s’opposent quelque peu, reconnaît Jérôme Follin, un des statisticiens de l’Insee qui a mené l’enquête. Dans les zones rurales, tel Neuchâtel-en-Bray, une politique très volontariste a été mise en place pour lutter contre la désertification, avec la création de maisons de santé qui a permis d’attirer des professionnels en les regroupant. Dans les années à venir, nous connaîtrons les mêmes enjeux en ville qu’à la campagne, même si, en zone urbaine, le problème est dilué sur une offre de médecins plus importante. »

479 généralistes à Rouen en 2013, par exemple. Mais pour combien de temps encore ? Car la région, à l’instar de beaucoup d’autres en France, fait face à un vieillissement accéléré de ses médecins. Toujours selon l’étude de l’Insee, en 2013, plus de la moitié d’entre eux avaient plus de 55 ans, en Seine-Maritime comme dans l’Eure. Conséquence : quatre médecins sur dix vont y cesser leur activité d’ici 2022 ! « A l’échelle de la région, on évaluait le besoin de remplacement à 700 médecins entre 2015 et 2022, comptabilise Jérôme Follin. Ce qui donne 80 installations par an nécessaires. Or, aujourd’hui, nous en enregistrons une vingtaine… Le gap est énorme.»

Nombre de départs en retraite ne sont en effet pas comblés. Trouver un remplaçant, même dans le centre-ville rouennais ou la proche banlieue, devient un casse-tête sans nom. « L’exercice individuel a moins la cote qu’il y a vingt ou trente ans », reconnaît sans ambages le président de l’Ordre seinomarin, Patrick Daimé. A Petit-Couronne, un de ses confrères, le docteur Christian Lecoq, a été confronté à cette difficulté au printemps dernier. Ses deux confrères ayant pris leur retraite, il se retrouve seul. « Ils avaient pourtant prévu les choses et un jeune devait arriver. Mais il nous a lâché trois jours avant. Il ne s’en est pas senti capable. Je n’ai depuis aucune touche. Le problème est éternel : les jeunes voudraient gagner ce que l’on gagne en faisant le minimum d’horaires, de responsabilités et de charges », déplore-t-il. A l’entendre, les conditions de travail semblent pourtant plus que confortables : « Mes deux collègues avaient tout laissé : une patientèle, un bureau, un ordinateur. Il n’y avait qu’à mettre les pieds sous la table. »

Depuis 2002, c’est la première fois que je refuse du monde”

Etablie dans le centre-ville de Rouen, la docteur Frédérique Martincourt constate à son niveau les dommages collatéraux de ces retraités non remplacés. « Je ne peux plus faire face à l’afflux de nouveaux patients. Depuis 2002, c’est la première fois que je refuse du monde, raconte la généraliste du haut de ses 1100 patients. Ma collègue, qui s’est installée il y a à peine un an et demi, affiche déjà complet. Nous recevons tous les jours des coups de fil de gens qui ont vu leur médecin partir à la retraite et qui en cherchent un autre. »

Début octobre, le gouvernement a présenté son plan d’action visant à lutter contre les déserts médicaux. Il compte sur les maisons de santé, la télémédecine ou encore la coopération entre professionnels de santé (notamment avec les infirmiers). Mais ne prévoit pas d’augmentation du numerus clausus, cet accès limité aux études supérieures de médecine dont l’assouplissement est pourtant réclamé par nombre de praticiens.

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