Dans l’Orne, l’extrême droite, longtemps marginale, creuse son sillon dans les urnes et dans les têtes

En sept ans, le Rassemblement national a triplé son nombre de voix dans l’Orne, pourtant traditionnellement hostile à l’extrême droite. Le vote RN remplace petit à petit un vote gaulliste longtemps de mise dans ce département rural enclavé où la population immigrée est l’une des plus faibles de l’Hexagone. Premier volet de notre série de trois longs articles consacrée à l’ascension de l’extrême droite dans ce bout de Normandie.

Chasse, pêche, nature et conservatisme. À mi-chemin entre Paris et la Bretagne, blottie au sud de la Normandie, l’Orne reste cette terre rurale gouvernée de longue date par une droite bon teint. À l’exception de quelques communes importantes comme Alençon, Argentan ou Flers, dirigées par les socialistes, le moins peuplé des départements normands est toujours et encore entre les mains des Républicains, incarnés par l’actuel président du conseil départemental Christophe De Balorre et, avant lui, l’ancien ministre Alain Lambert.

Mais une vague brune n’a jamais été aussi proche de faire valdinguer le bel édifice avec fracas. Aux dernières élections législatives, en juin et juillet dernier, le Rassemblement national (RN) a en effet inquiété tous les députés sortants. Pour la première fois, le parti de Marine Le Pen a même basculé en tête d’une élection dans deux des trois circonscriptions ornaises. La députée socialiste, Chantal Jourdan et celle Les Républicains, Véronique Louwagie, comptaient plus de 3 000 voix de retard au premier tour. Pis, le RN triple son nombre de voix dans le département par rapport à 2017. Jusqu’alors contenu entre 15 et 20 000 électeurs, le RN compte désormais plus de 48 000 voix au premier tour sur plus de 200 000 inscrits et près de 140 000 votants.

Si le front républicain a fonctionné puisqu’aucun candidat RN n’a été élu, le parti d’extrême droite est parvenu partout à se hisser au second tour, réunissant même près de 46 % des voix dans les deux premières circonscriptions, l’une éternelle terre de droite conservatrice et l’autre acquise à la gauche depuis 2012. En tout, 55 000 électeurs ornais ont glissé un bulletin RN dans l’urne au second tour. Du jamais vu.

Dans le milieu agricole également, la progression de l’extrême droite se fait sentir. Alors que le département est acquis à la FNSEA depuis 1945, la Coordination rurale, syndicat agricole réputé proche de l’extrême droite, progresse pas à pas : d’environ 20 % et 2 sièges en 2013 à 25,19 % en 2019, puis 32,33 % en 2025 avec 3 sièges. Parallèlement, la participation croît sensiblement : 27,89 % en 2013, 39,87 % en 2025, ce qui confirme à la fois une mobilisation accrue et un rééquilibrage du rapport de forces au profit de la CR.

« Une libération de la parole imbécile », tacle Édouard Bénard, porte-parole de la Confédération paysanne dans l’Orne classée à gauche, qui voit dans la montée en puissance de la Coordination rurale celle de la pensée politique du RN et de l’extrême droite libertarienne et darwinienne. Amenant même des tensions politiques entre agriculteurs,  confie-t-il.

D’un vote gaulliste à un vote d’extrême droite

Si, comme on l’analysera dans le second volet de cette enquête, l’extrême droite commence à se structurer dans l’Orne, en juillet 2024 les électeurs ont voté pour des visages inconnus, parachutés, ou entrés au RN à la dernière minute. Comme dans beaucoup de circonscriptions françaises, le RN parvient à réaliser de gros scores juste avec la tête de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen sur les affiches, face aux députés sortants pourtant très implantés localement. Numériquement, le constat est sans appel : le RN s’est imposé comme le premier parti de l’Orne, supplantant la droite gaulliste LR.

« Il faut penser l’essor du RN dans l’Orne en lien avec l’évolution globale du vote de droite, très affirmé depuis 1958 », analyse Christophe Boutin, professeur de droit public à l’université de Caen. Longtemps bastion d’un gaullisme de droite profondément enraciné, l’Orne semblait hermétique à la percée du Front national - devenu Rassemblement national en 2018. « Ces gaullistes n’envisageaient aucune alliance avec l’extrême droite », poursuit le politologue. Et si une telle alliance n’est toujours pas de mise, les thématiques RN trouvent déjà un écho certain dans le territoire ornais.

Un territoire, qui plus est, marqué par un important vieillissement de sa population : 34 % des habitants ont aujourd’hui plus de 60 ans, soit une hausse de plus de 6 points en dix ans. À l’inverse, la part des moins de 30 ans est en baisse, passant à 30 %, soit une diminution de 2 points sur la même période. Parallèlement, le territoire a perdu 15 000 habitants en dix ans, selon les données de l’Insee.

Désindustrialisation, recul des services publics, sentiment d’abandon…

« Les gens traduisent leur colère en votant pour l'extrême droite », juge Nicolas Ledentu. Le secrétaire départemental du Parti communiste pointe « la baisse des services publics et les difficultés liées à la mobilité ». L’Orne n’est, il est vrai, pas le département le mieux pourvu en matière de transports. Concernant le ferroviaire, si la ligne de TER reliant Paris à Granville, dessert correctement le nord du département, aucun TGV n’arrive à Alençon, Argentan ou toute autre commune. Quelques bus traversent le département pour un coût abordable (2€ quel que soit le trajet), mais ils sont peu fréquents. Résultat, la voiture, utilisée par 80 % des travailleurs, y reste reine, ce qui se traduit par une mortalité sur la route deux fois supérieure à la moyenne nationale.

Ce ressentiment s’explique également par la désindustrialisation croissante. L’Orne, longtemps terre d’industries et notamment d’imprimeurs, rime aujourd’hui avec la chute de l’empire Moulinex et ses 1000 salariés sur le carreau, qui reste encore, 20 ans plus tard, un traumatisme à Alençon. Plus récemment, la fermeture de l’usine Marelli (167 emplois supprimés) a aussi fortement marqué le bassin de vie d’Argentan.

Cependant, pour Guillaume Julien, maire de Saint-Denis-sur-Sarthon, le vote RN trouve sa source dans une réalité plus large : « La population rurale se sent délaissée. On ne peut plus appeler la gendarmerie à partir d'une certaine heure. Les gens sont en colère. Ils n’arrivent pas à se soigner. » L'Orne compte en effet trois fois moins de médecins par rapport au nombre d'habitants proportionnellement à la moyenne nationale.

Nul besoin d’étrangers pour être contre l’immigration

La peur de l’immigré fonctionne dans l’Orne. Pourtant, la part de la population liée à l'immigration s’y situe aux alentours de 4,7 % (Insee 2020), six points de moins que la moyenne nationale. Comme partout, l’extrême droite saute sur chaque fait divers : le quartier de Perseigne à Alençon s’embrase, des voitures sont brûlées ; une interpellation liée au narcotrafic ; des émeutes liées à la mort de Nahel Merzouk… Systématiquement, avant que la poussière n’ait eu le temps de retomber, les responsables locaux du RN appellent à « arrêter l’immigration incontrôlée ». Sans qu’aucun lien n’ait été prouvé entre les fauteurs de troubles et une quelconque immigration.

Dans la jolie commune de Saint-Denis-sur-Sarthon, « on sait pour qui vote les gens », lâche le maire. Dans cette commune de l’agglomération d’Alençon, s’ouvrant directement sur la campagne, on s’inquiète du quartier populaire de Perseigne. « On entend tous les jours des histoires liées à des trafics de drogue, justifie Guillaume Julien. Les gens n’ont pas envie de voir débarquer ça chez eux. »

« Cette peur est véhiculée par des chaînes d’information en continu, insiste Frédéric Leveillé, maire socialiste d’Argentan. Certains assimilent ce qu’ils voient à la télévision à ce qui se passe dans leur territoire. Alors même que le taux de délinquance est bas ici. » L'édile assure même que 60 % de l'activité du commissariat d'Argentan est liée au centre pénitentiaire.

Frédéric Leveillé raconte qu’à chaque élection municipale une rumeur refait surface : Argentan devrait être la prochaine commune où des étrangers vont arriver en masse. « C'est du grand n'importe quoi, s’emporte le maire. C’est véhiculé par des gens qui sont dans la peur permanente. Une peur irrationnelle et dans le mensonge permanent. » 

Expressions directes du racisme

Dans les bars, sur les marchés, dans les conversations, des propos qu’on croyait confinés à l’intime se disent désormais à voix haute. Nos interlocuteurs, pour la plupart marqués à gauche, nous font part d’une « libération de la parole » dans les milieux où ils vivent, tantôt raciste, tantôt qualifiée de « bêtise ». Les commentaires entendus au café du commerce donnent le ton : « Les Arabes ont foutu la merde au Tour de France à Flers ! », en évoquant une action de militants de la cause palestinienne. Ou encore un homme à la vue d'un drapeau palestinien sur une table se lâche : « La Palestine, moi je soutiens ! Les juifs… Hitler avait raison dans l’absolu. »

Certains actes aussi ne trompent pas : des tags nazis ont été retrouvés sur une mosquée de Flers. Un racisme d’atmosphère qui peut décourager les militants ou les associations antifascistes, estime Maxime, militant : « Ils sentent plutôt un climat islamophobe comme porte d’entrée à un racisme en général. Ils peuvent se dire : on est tellement discriminés, si on descend dans la rue ça va être encore pire. »

« Plus qu’une libération du racisme, on est sur une libération de la bêtise. Une forme de jalousie de celui qui rejette la faute sur ce qui peut être étranger », soupire pour sa part Mehdi Khemari, militant de la France insoumise dans l’Orne.

Et il n’y a pas que l’extrême droite qui essaie de surfer sur ces questions d’immigration. Nathalie Goulet, sénatrice centriste de l’Orne, siège au palais du Luxembourg depuis 2007. Elle est reconnue pour son travail sur la fraude fiscale et sociale ainsi que sur la question du terrorisme. Mais, depuis sa large réélection en septembre 2023, elle qui a toujours cherché à jouer un rôle visible et à bénéficier d’une caisse de résonance médiatique avance sur des thématiques très droitières qui plaisent à une certaine presse. Elle multiplie les passages sur Europe 1, CNews, dans le Journal du Dimanche, publie dans Valeurs Actuelles, donne des interviews à Breizh Info et Radio Courtoisie. Et s’en prend au projet universitaire de « Coran européen », relayant des accusations d'entrisme des Frères musulmans formulées par le JDD et démenties par un collectif de 80 chercheurs. Contactée par Le Poulpe, la sénatrice nous répond uniquement sur ce point : « Si ça occupe déjà une place importante, que voulez-vous que je vous dise ? Si vous trouvez normal une subvention de 10 millions d’euros pour le Coran européen c’est votre droit. Le mien est de contester ces choix. »

S’en prendre aux associations

S’en prendre à l’immigration, pour l’extrême droite, c’est aussi cibler ceux qui soutiennent les migrants. Dans l’Orne, la Cimade - association d’aide juridique aux personnes étrangères - en fait les frais depuis plusieurs années. Présente dans les lycées, engagée dans le festival Migrant’scène, elle voit chacune de ses initiatives systématiquement attaquée par des élus ou militants d’extrême droite.

Tout commence en 2022. La mairie de Sées relaie sur ses réseaux la projection du film Tilo Koto, organisée par la Cimade. Tollé immédiat : la conseillère régionale, alors Reconquête!, Claire-Emmanuelle Gauer, juge « scandaleux » ce soutien à une œuvre sur la migration, rappelant que « la présence irrégulière sur un territoire reste illégale ». Sous pression, la municipalité supprime la publication. Le soir de la projection, bénévoles et organisateurs montent la garde à l’entrée du cinéma, redoutant une intrusion.

L’année suivante, Reconquête! et le collectif Parents vigilants s’en prennent à une exposition au lycée Alain d’Alençon, accusant la Cimade de « formatage de la jeunesse » et d’« idéologie militante ». En 2024, c’est le RN qui dénonce la diffusion du film documentaire Abou le King dans deux établissements, le candidat RN dans la 2ème circonscription Gérard Vienne évoquant « une vaste opération de propagande ». Le communiqué sera finalement retiré à la suite d’un flot de commentaires haineux.

Le rectorat, lui, soutient les enseignants : « L’Éducation nationale garantit la liberté pédagogique des équipes dans le cadre des valeurs de la République. (...) Ces situations restent marginales et ne traduisent pas une tendance généralisée à l’échelle de l’académie. »

Malgré les intimidations, la Cimade, qui prend désormais soin de sécuriser ses manifestations publiques, maintient ses interventions scolaires. « Faire venir des classes pour parler d’immigration, ça fait partie de notre mission », rappelle Françoise* (prénom modifié), bénévole. Mais, malgré le soutien affiché par le rectorat de Caen, la pression se fait sentir. « J’ai eu la trouille », confie-t-elle. À Argentan comme à La Ferté Macé, des menaces de mort ont visé l’association ou des partenaires. « Les gens du RN qui nous attaquent sont des candidats, observe-t-elle. Chaque élection relance ce besoin de se montrer actifs pour exister politiquement. »

Des pressions directes, les militants LGBT également en ont vécues. Lors d’une réunion dans un bar d’un collectif LGBT ornais, des identitaires sont venus observer, portant des tee-shirts arborant des logos clairement d’extrême droite. « Ils étaient trois/quatre militants pour foutre la pression du regard », raconte Johnny Lafresnaye, membre de ce collectif. Un récit corroboré par plusieurs témoins. Dans la même veine, des personnes ont uriné sur un panneau de la marche des fiertés à Alençon. Sur un autre terrain, en juillet 2024, à Alençon encore, le local accueillant le Planning familial a été tagué : « Vous tuez des enfants ».

Politiser par la gestion des déchets

Mais pour progresser, l’extrême droite ne se cantonne pas à parler d’immigration. Elle recrute également sur des problématiques très locales comme la gestion des déchets. À Vimoutiers, depuis le 1er janvier 2025, l’intercommunalité a changé le mode de collecte : fin du porte-à-porte, place aux points fixes. Une communication avait été menée, mais la population ne découvre réellement les changements qu’en janvier. Sautant sur l’occasion, le candidat RN Gérard Vienne dénonce un manque d’anticipation et s’oppose au service de portage jugé inadapté : « Les gens ont découvert cette décision tout d’un coup. J’ai eu des personnes qui m’ont contacté, qui m’ont soutenu, et qui ont rejoint ma liste. »

Pour Bertrand Deniaud, vice-président de la région Normandie, cela illustre leur méthode : « Ils agrègent tout le monde tant qu’il y a de la rancœur contre n’importe quoi. » Et le politologue Christophe Boutin d’ajouter : « Pour les municipales, la gestion des déchets intéresse autant que l’immigration. Le RN surfe aussi sur la sensation de dépossession que peuvent avoir les citoyens face aux intercommunalités. »

Éoliennes : l’autre bouc émissaire

Autre colère locale dans laquelle s’engouffre l’extrême droite : les éoliennes. Dans ce département rural, aux vastes plaines ouvertes, les mâts géants se multiplient, et avec eux, la colère des habitants. Claire-Emmanuelle Gauer, passée par le RN puis Reconquête!, a fait de la lutte contre les éoliennes un de ses chevaux de bataille. « Les gens sont contents que des élus s’impliquent », assure-t-elle. « Je ne suis pas opposée aux énergies renouvelables. Il faut œuvrer pour la transition, mais sans sacrifier la beauté de nos paysages. Dans un département déjà fragile économiquement, on ne peut pas se permettre de les défigurer. »

Un combat repris par la droite traditionnelle. Le député LR Jérôme Nury, moins menacé que ses homologues par le RN, a porté un amendement réclamant un moratoire sur le développement des éoliennes.

Par l’enclavement géographique et économique de l’Orne, la télévision, son discours opportuniste, l’extrême droite progresse ici dans les têtes comme dans les urnes. Des militants de gauche tentent tant bien que mal d’organiser la contre-attaque, constatant avec un certain dépit que « l’antifascisme dans l’Orne, c’est de la science-fiction ». Dans ce territoire historiquement conservateur, une riposte populaire peine a émerger.

Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre dans le cadre de l'appels à projets « Extrême droite: enquêter, révéler, démonter ». Plus d'infos ici : 

  • Jean Fulbert

    Auteur

    Jean Fulbert

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