Par Marylene Carre - le 30/01/2026 à 15h05
Reparti en campagne pour un cinquième mandat, le maire Modem Rodolphe Thomas règne sans partage depuis 2001 sur Hérouville-Saint-Clair, dans le Calvados. Une longévité qui a permis d’asseoir un système de clientélisme politique, parfois à la limite de la légalité.
Après trente ans de pouvoir socialiste, Hérouville-Saint-Clair, deuxième ville de l’agglomération caennaise avec 23 000 habitants, vient de passer un quart de siècle sous une gouvernance de droite. Le vent va-t-il à nouveau tourner lors des prochaines municipales ? L’arrivée d’un troisième candidat Reconquête ne devrait pas trop chambouler l’historique duel droite-gauche.
La joute est lancée. Le premier geste du maire et candidat Rodolphe Thomas a été de s’en prendre à son rival dans une lettre distribuée dans toutes les boîtes et intitulée « À la veille des élections municipales, les compromissions et manipulations de l’opposition ! » Il accuse Vincent Louvet, le candidat de la liste de gauche Rassemblement citoyen et élu d’opposition depuis 2014, d’utiiser « toutes les méthodes les plus malhonnêtes en mentant aux Hérouvillais à tel point qu’il est poursuivi pénalement par une mutuelle qui s’estime victime de diffamation ».
L’attaque en politique va de soi, mais le fait est que Vincent Louvet n'est pas poursuivi au pénal : il est assigné en justice (au civil) par la mutuelle Mut’Com qui l’accuse, non de diffamation, mais de « dénigrement » portant atteinte à une activité commerciale. On lui reproche d’avoir soulevé en conseil municipal, en février 2025, des questions dérangeantes sur le choix de cette mutuelle par la majorité.
Alors que la mairie décide de rompre le partenariat avec la mutuelle pour éteindre la polémique, Vincent Louvet, lui, est accusé d’avoir fait perdre de l’argent à la société qui la commercialise du fait de ses propos dénigrants. L’avocat de la Mut’Com (et du RN), Damien Challamel, réclame 60 000 € de dommages et intérêts.
Pour Dominique Mari, l’avocate de Vincent Louvet, la procédure est abusive et « s’apparente à une procédure-bâillon contre un élu local », utilisée « à des fins politiques ». L'avocate a saisi un juge de la mise en état pour demander la nullité de l’action, soit l’arrêt de la procédure.
La course à l’élection est lancée et l’opposition ressort les dossiers du placard. En 2022, Le Poulpe révélait déjà l’utilisation illégale de véhicules de fonction par le maire et ses adjoints .
Cinq ans après, malgré le rappel à la loi du préfet, la pratique semble perdurer. Lors du conseil municipal du 3 novembre 2025, l’opposition dénonce l’utilisation abusive d’un véhicule communal « par trois élus de la majorité pour se rendre aux Universités d’été du Modem, dans le sud, de la France en septembre 2025 ».
Au retour, les conducteurs se sont trompés de carburant : l’opposition est tombée sur la facture de la dépanneuse. En conseil, Rodolphe Thomas justifie l’utilisation d’un véhicule de service dans le cadre de son mandat de maire « par exemple quand je vais à Rouen ». Problème : quand il se rend à Rouen, c’est en tant que vice-président de la Région…
L’opposition a alerté le procureur de la République pour « des irrégularités sur la gestion du patrimoine communal ». Elle accuse le maire de fournir depuis avril 2025 à son nouveau directeur de cabinet un appartement de fonction de 95 m2 pour 250 €, charges comprises. Ce qui pourrait constituer « un avantage sans contrepartie », estime Vincent Louvet.
Le maire se défend et parle de « bail précaire renouvelé tous les deux mois » et d’une délibération validée par le préfet. Après vérification, la convention (il n’y a pas de bail) a été renouvelée une fois en septembre dernier et la décision, inscrite dans un relevé de décisions du conseil municipal sans mention de la fonction du bénéficiaire, n'a fait l’objet d’aucune délibération.
Le locataire avantagé est lui-même sujet à controverse. Emmanuel Rousselin a déjà été chef de cabinet de Rodolphe Thomas de 2017 à 2023, avant de revenir comme directeur de cabinet en mars 2025 (entre deux, il a été directeur de communication à Metz). Il a laissé de son précédent passage un souvenir mitigé. Un enregistrement capté lors d’une réunion de majorité, que Le Poulpe a pu écouter, montre que sa personnalité est loin de faire l’unanimité.
« Cow-boy », « raciste », « manipulateur », « pas éthique », « très autoritaire », il aurait « fait sa loi dans les quartiers » où il « se trimbale avec un gilet pare-balles » et « fait ses perquisitions seul dans les caves ». Alors que ses amis politiques l’avertissent que son retour à Hérouville serait « une grave erreur », le maire maintient sa position. « Ça matche avec moi dans beaucoup de domaines. Sur le volet sécurité, j’en ai besoin. »
Ça matchait moins avec l'ancien directeur de cabinet, licencié brutalement en 2025, à la surprise générale. Reconnu pour sa rigueur, certains évoquent des tensions politiques et des divergences de points de vue, notamment sur le respect de la réglementation. Quand il a tenté, avec l’ancien directeur général des services (DGS), de changer de méthodes, les deux ont été invités à prendre la porte.
En un mandat, le maire aura ainsi nommé cinq DGS successifs. Comme l'évoque cet ancien agent, juriste de formation, heurté à plusieurs reprises par les décisions de l'édile : « Avec Thomas, on est toujours à la limite de la légalité. Par exemple, il est courant de saucissonner les marchés publics pour rester en deçà des seuils, et se soustraire aux procédures d’appels d’offres, ce qui est interdit. Et au final, c’est lui qui décide de tout. »
Un questionnaire réalisé en 2025 auprès des agents municipaux par la CFDT, la CGT et la FA Territoriale sur les conditions de travail, pointe aussi la souffrance des salariés : les termes « manque d’équité », « management dysfonctionnel », « omerta », « pressions » reviennent régulièrement. Chez les cadres, c’est « tais-toi ou dégage ».
« Depuis 2001, le maire a toujours su récompenser ses amis et ses soutiens électoraux en faisant un usage discrétionnaire des ressources publiques. C’est Le système Thomas », reconnaissent ses anciens collaborateurs. Un allié, une voix, en échange d’un grade, d’un poste municipal, d’un logement, y compris social, de bons du CCAS, dont le maire est président (et même de billets d’avion pour aller au "bled" pendant les vacances), d’une place en crèche ou en maison de retraite, d’une inscription à l’École de la deuxième chance, elle aussi présidée par le maire.
Mais inversement, en cas de désaccord, tout privilège peut être retiré. Un ancien éducateur d’Hérouville se souvient « d’un gamin accompagné par la PJJ (ndlr protection judiciaire de la jeunesse) qui avait commis des actes de délinquance. Le directeur de cabinet a annulé son inscription à l’E2C ».
Chaque année, il y a aussi la distribution attendue des places du festival de musique de Beauregard, que la ville subventionne à hauteur de 30 000 €, en plus de la mise à disposition d’agents et d’équipements municipaux. « Ces places sont des invitations offertes par le festival, à Hérouville comme à d’autres collectivités ou entreprises, dans le cadre d’une convention et en contrepartie d’une valorisation, comme la mise à disposition d’agents », explique l’organisateur.
Des places qui sont officiellement redistribuées aux élus et aux bacheliers hérouvillais. Pourtant l’an dernier, le premier adjoint Laurent Mata s’est vanté auprès d’agents et d’élus d’avoir plus de 3 000 € de places pour Beauregard. Ce que réfute l’intéressé.
« J’ai eu deux pass VIP (à 100 €) comme chaque élu, et j’achète chaque année pour 400 ou 500 € de places. » Laurent Mata est un fidèle de la première heure, adjoint depuis le premier mandat avec son père, Guillermo Mata, président de l’association des artisans de la Grande Delle et propriétaire, avec ses fils (le second, Cyril, est lieutenant de police à Hérouville) de plusieurs biens sur la zone artisanale de la Grande Delle. Il aurait été le grand argentier de la première campagne de Rodolphe Thomas.
Parmi les fidèles historiques figurent aussi Jacques Bleux et Romain Mokeddel, respectivement président et vice-président de l’association des amis de Rodolphe Thomas, « Fiers d’être hérouvillais ». « Un club de seniors qui collent des affiches pour Rodolphe et aiment bien boire un coup ensemble », résume un de ses membres.
Jacques Bleux est le compagnon d’Alexandra Bleux, ex-conseillère municipale déléguée à la formation professionnelle, qui a démissionné pour prendre le poste de responsable pédagogique puis directrice de l’École de la deuxième chance. Accusée en novembre 2025 sur les réseaux sociaux d’avoir été privilégiée par le maire, elle répond : « C’est son projet, c’est mon bébé. »
Le second, Romain Mokeddel, connaît Rodolphe Thomas depuis 1995, à l’époque où ils militaient chez les Jeunes Démocrates de Bayrou. Lors de son premier mandat, le maire lui propose une mission sur l’emploi, d’abord rattachée à la direction générale des services, qui devient la Mission Emploi.
Mais rapidement débordé par ses missions militantes, son poste de maire-adjoint à Troarn, il délaisse son poste de directeur, selon les syndicats. D’abord rétrogradé comme chef de mission relation entreprises, il est licencié en 2013. « J’ai fait un burn-out » confie-t-il. La campagne des municipales à Troarn l’accapare, mais il n’est pas réélu. Il n’a plus d’emploi ni de mandat.
« Pendant six mois, nous avons été harcelés par ses créanciers auxquels il avait donné le numéro de son boulot », témoigne un ancien collègue. Il disparaît pendant dix ans avant que le maire ne le rappelle comme chef de service politique de la ville en 2024. Entre-temps, il a déménagé à Hérouville. Rapidement, il s’oppose au DGS et au chef de cabinet de l’époque, qu’il soupçonne de vouloir introniser un élu à la place du maire.
En 2025, Romain Mokeddel est nommé chargé de mission participation des habitants et conseils citoyens, au sein de la direction générale des services. Relevant les « manquements répétés » de cet agent, les syndicats dénoncent « un poste politique ». Le DGS et le chef de cabinet sont limogés. En décembre 2025, le poste de contractuel de Romain Mokeddel n’a pas été renouvelé. « Je voulais plus de démocratie participative, mais à l’approche des élections ça fait peur », analyse-t-il.
Rodolphe Thomas a toujours assuré la présence sur le terrain, répondant à toutes les invitations, le premier à serrer les mains, avec son image d’éternel "gendre idéal" et d’ex-rocker à 63 ans. Il s’est assuré les voix des commerçants, des chefs d’entreprises, du club de foot, de la communauté musulmane en soutenant la mosquée à laquelle il s’était d’abord opposé et dont il dit en privé « qu’il faudrait la raser ». Il enregistre les requêtes lors de ses permanences du mercredi, distribue les bonnes et les mauvaises notes. Le conseiller municipal Jean-François Aly, ex-fidèle passé dans l’opposition parle d’une « liste noire de Thomas ».
« Il y a deux clans à Hérouville, les courtisans et ceux qui subissent », analyse un ancien membre de son équipe. Il invective en privé ses ennemis, n’hésite pas à les humilier en public. Lors du 60e anniversaire de sa ville, en 2023, il s’amuse à appeler le député socialiste de sa circonscription, Arthur Delaporte, par un autre nom. « Il fait le show en permanence et ça plaît à ses électeurs, relève un proche du député. Mais derrière son jeu, il aime se foutre des gens, il est hypocrite et malhonnête. »
En conseil municipal, l’opposition a l’habitude de se faire couper le micro, surtout les femmes. « Quand j’étais directrice d’école, il m’avait laissé sa carte de visite en m’invitant à dîner, me faisait le baise-main et disait à mes collègues qu’on ne pouvait rien refuser à une jolie directrice, raconte une élue du Rassemblement de la gauche et de l’écologie. Mais quand je suis entrée au conseil municipal, je suis devenue une idiote qui ne comprend jamais rien, une hystérique, une menteuse. »
Emmanuelle Neveux, agente municipale depuis 20 ans et déléguée du personnel CFDT, sait qu’elle est dans la ligne de mire du maire. « Femme, syndicaliste, cousine de l’ex-députée PS Laurence Dumont, je cumule. » Elle n’a jamais été promue au grade d’attachée territoriale. « Avant le mouvement #Metoo, il se permettait encore de nous demander si on allait faire le tapin dans la rue quand on sortait déjeuner entre collègues », raconte-t-elle.
L’humour misogyne ne fait pas rire tout le monde. Une nouvelle recrue raconte au Poulpe la mise en garde qu'elle a reçue à plusieurs reprises : « Ne te rends pas seule dans le bureau du maire. »
Faire partie de la majorité ne protège pas davantage les femmes. Une conseillère de l’équipe de Rodolphe Thomas confirme « n’avoir jamais été prise au sérieux ». Même lorsqu’elle lui a confié avoir subi une tentative de viol. « Mon agresseur, personnage bien connu à Hérouville, était mis en avant pour le 60e anniversaire de la ville. J’ai demandé au maire de retirer son portrait. Il m’a répondu : "qu’est-ce qui me prouve que tu dis vrai ?". J’en ai parlé à tout le monde en réunion de majorité. La plupart étaient au courant des problèmes de mœurs de mon agresseur. Le maire a finalement accepté de retirer le portrait à condition de garder le silence. » L’individu en question convoite une place sur la liste du maire pour 2026.
Un autre incident a été relaté au Poulpe, dont il est fait allusion dans l’enregistrement déjà mentionné. Sylvie Dumont-Prieux, conseillère municipale déléguée en charge de l'accès aux droits, du droit des femmes et violences intra-familiales, a eu la mauvaise idée de venir en aide à une femme victime des abus de son mari. Sauf que celui-ci est un protégé d’Emmanuel Rousselin (alors chef de cabinet) qui à son tour porte plainte contre l'élue et fait perquisitionner son bureau. « Elle a toujours été maltraitée par le maire, encore aujourd’hui alors qu’elle est en grande difficulté sociale », confie une autre conseillère de la majorité.
Combien de conseillers restent toujours fidèles à Thomas ? À qui accorde-t-il encore le droit de parler ? L’adjoint à la jeunesse et la citoyenneté, Abderrahmane Zerrouky, n’a pas apprécié que le maire le court-circuite sur ce qui relève de sa délégation. L’histoire est relatée en détail dans les comptes-rendus de la commission jeunesse, qui statue sur l’utilisation de la nouvelle salle de spectacle municipale, L’Atelier.
Tony Pley, conseiller de la majorité, s’était vu accorder un créneau payant pour l’anniversaire de la société dont il est salarié. Mais le conseiller est retourné voir le maire pour demander un créneau gratuit, qu’il a obtenu. Abderrahmane Zerrouky est revenu sur cet accord, estimant qu’il y avait « conflit d’intérêts » et que sa décision était « irrévocable ». En marge du compte-rendu, Rodolphe Thomas a écrit à la main « Et bien on verra ! » et il a désigné le Secours populaire pour porter le projet et récolter les bénéfices de la soirée, sans que l’association caritative ait jamais demandé quoi que ce soit.
Fâché, l’adjoint a envoyé une note interne au secteur jeunesse, au maire et à son cabinet pour rappeler le cadre légal de l’organisation municipale. Les deux hommes ne se parleraient plus. La relation avait pourtant bien commencé. Abderrahmane Zerrouky, fils de l’ancien responsable de la mosquée d’Hérouville, membre du conseil municipal des jeunes puis secrétaire général du centre de loisirs de la ville était entré, à 28 ans, comme benjamin de l’équipe municipale.
Le Poulpe aurait souhaité demander au maire si son ancien poulain figure sur la nouvelle liste pour les municipales, mais on nous a répondu que le média « n’était pas en odeur de sainteté » à la mairie et qu’il ne fallait pas attendre de réponse. Aucun des collaborateurs cités dans l’article n’a par ailleurs répondu à nos sollicitations.
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