“Ils votent Marine et ils vous emmerdent” – LE POULPE

“Ils votent Marine et ils vous emmerdent”

Ou le voyage en terres Front national, devenu livre, de l'ancien chef de cabinet adjoint de François Hollande, Christophe Pierrel.

Par Gilles TRIOLIER | 07 Nov 2017

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C’est de saison après une élection perdue : y aller de son petit ou gros bouquin, dans le but non affiché de rester dans le jeu médiatique et politique. C’est ainsi que les anciens sbires élyséens de François Hollande, semaine après semaine, prennent la plume à tour de rôle. Après Gaspard Gantzer, l’ex-conseiller en communication, voilà Christophe Pierrel, l’ancien chef de cabinet adjoint et toujours militant socialiste, qui sort son livre mercredi 8 novembre : « Ils votent Marine et ils vous emmerdent ». Sur 96 pages, le jeune homme de 33 ans y raconte son tour de France des terres FN, où il est parti à la rencontre de ces électeurs frontistes hostiles. Entretien avec celui que les médias aimaient dépeindre comme « l’anti-Macron ».

Pourquoi ce livre ? Pourquoi maintenant ? 

Je le publie aujourd’hui, mais il raconte un voyage que j’ai entrepris entre mars et mai, pendant la campagne présidentielle. Parce que j’ai travaillé aux côtés du Président de la République, passé cinq ans auprès du pouvoir et qu’une question forcément me venait quand je voyais le Front national monter dans les sondages : qu’avait-on raté pour en arriver là ? A quel moment les pouvoirs successifs, car ce n’est pas seulement François Hollande, avaient-ils échoué pour faire en sorte que le Front national attire 11 millions d’électeurs ? Face à cette question de base, je me suis dit que le plus simple était d’aller voir ceux qui, pour la première fois, ont décidé de voter pour Marine Le Pen. Eux qui avaient pu être des électeurs de François Hollande ou Nicolas Sarkozy. J’ai essayé de comprendre ce qu’ils avaient à dire et, à partir de là, comprendre le sens de leur vote.

Comment votre voyage, votre road-trip, s’est-il mis en place concrètement sur le terrain ? 

Je suis parti de chez moi, dans les Hautes-Alpes, et ma première rencontre fut avec les agriculteurs de mon département, qui sont une des populations les plus touchées par ce changement de vote. Puis je me suis rendu seul, un peu à l’improviste, là où il fallait : sur le parking de l’usine Whirlpool, au milieu des voitures, à interroger les ouvriers. Je suis parti en plusieurs fois, pas d’une seule traite. J’ai gardé 10 % des témoignages, ceux qui étaient le plus parlant et qui ne se recoupaient pas.

Comment avez-vous ciblé les territoires où se rendre ? 

En fonction de ce que je ressentais. A Amiens, Lens, Paris, dans le Cantal, le Var, l’est de la France… Sur les parkings des entreprises, dans les cafés, par des connaissances. La méthode a été très diverse selon les cas.

Quel est le constat d’ensemble que vous pouvez dresser ? 

Un sentiment profond d’abandon par la classe politique, la classe médiatique, par tout ce qu’ils appellent les élites. Arrive un moment où ils veulent le faire payer. Sachant que j’ai éliminé d’emblée les racistes de base, le vote Marine Le Pen ne s’est pas forcément opéré dans le but de la mettre au pouvoir, mais dans celui de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. Exprimer cette colère, d’où le titre « Ils votent Marine et ils vous emmerdent », et nous inciter à réagir. Et ça a été sans doute le défaut de la gauche pendant ces cinq ans, et de la droite avant : être déconnecté d’une France qui souffre et que l’on ne comprend plus. La gauche, particulièrement, s’est entourée de technocrates, qui maîtrisent les outils, qui savent gérer le pays d’un point de vue financier, mais qui ne savent pas répondre aux questions humaines.

Justement, vous, avec votre tête bien faite, votre profil de professionnel de la politique, l’accueil n’a pas toujours dû être très sympathique…

Ça dépend. J’en m’en suis pris parfois plein la tronche, il y a des gens qui ne veulent vraiment plus nous écouter. Le premier paragraphe est d’ailleurs le récit d’une conversation dans un bar de Lens où le gars m’envoie carrément bouler… Je n’ai pas toujours dit d’emblée qui j’étais, déjà parce qu’on ne me le demandait pas forcément et d’autre part pour essayer d’avoir une conversation un peu plus longue… J’ai un costume, certes, mais globalement dans la vie je porte des jeans et des tee-shirts. Et puis, si je fais partie de ces gens-là, j’ai la chance de ne pas être un énarque. Pendant ces cinq ans, je me suis battu pour qu’on écoute plus ce que les politiques avaient à dire. On a fait trop de communication, en pensant que les gens auraient envie de « consommer » un président comme on consomme un produit classique. Le problème, c’est qu’il faut d’abord faire de la politique, et après de la communication. On a parlé beaucoup trop de technique… Autour de François Hollande, il y avait peu de personnes qui étaient là non pour eux-mêmes, mais pour changer le quotidien des gens. On le voit dans les livres qui sortent les uns après les autres où beaucoup parlent de leur vie, d’eux-mêmes, de façon très égocentrique.

Vous visez Gaspard Gantzer ? 

Pas seulement, il y en a quatre ou cinq. (Vincent) Feltesse la semaine prochaine. Ils auraient mieux fait de se battre pour les habitants de ce pays plutôt que pour eux-mêmes. Les gens que j’ai rencontrés s’en fichent totalement des états d’âme et du nombrilisme des conseillers de l’Elysée. Plusieurs éditeurs sont venus me chercher pour que je raconte les « offs » de l’Elysée ! Je ne le fais pas, car je trouve que c’est indécent. En plus avec un président qui n’a pu se représenter, ce dont nous sommes responsables collectivement.

Avant qu’il ne renonce à se représenter, vous avez été le sniper anti-Macron dans le camp Hollande, chargé de contrer les propositions de l’actuel locataire de l’Elysée. Manifestement, votre mission n’a pas porté ses fruits… Que pensez-vous des six premiers mois d’Emmanuel Macron au pouvoir ?

Une politique favorable aux riches, aux urbains. Il ne règle pas les problèmes, il est plutôt en train de les creuser. C’est la victoire de la technocratie.

En matière de technocratie, le PS sait aussi de quoi il parle. 

Je l’admets, et c’est une profonde erreur.

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