Près de Dieppe, polémique atomique autour d’un jardin public – LE POULPE

Près de Dieppe, polémique atomique autour d’un jardin public

Avec l'aide et l'accord de l'Etat, la municipalité de Saint-Nicolas d'Aliermont a transformé un ancien site industriel fortement pollué en un parc public ouvert aux promeneurs. Aujourd'hui, les sous-sols du site recèlent encore des traces de radioactivité. De quoi s'interroger sur l'opportunité d'une telle reconversion.

Par Manuel SANSON | 17 Oct 2017

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En ce qui me concerne, c’est un non-sujet”. Voici comment a réagi Jehan-Eric Winckler, sous-préfet de Dieppe, aux questions de Filfax à propos de la transformation de l’ancienne usine Bayard en un parc public à Saint-Nicolas d’Aliermont dans le nord de la Seine-Maritime. A en croire le collectif antinucléaire Stop EPR, ni à Penly ni ailleurs, les choses ne sont pourtant pas si simples. Ses militants mettent en doute l’optimisme des décideurs dans ce dossier…

Pendant de très longues années, le site Bayard a en effet abrité des activités extrêmement polluantes. Et aujourd’hui, ses sous-sols recèlent encore quelques joyeusetés, entre autres des hydrocarbures volatils, du tetrachloro-éthylène ou du trichloro-éthylène. A chaque fois, des substances hautement toxiques et cancérogènes. Avec, en guise de dessert, du tritium et du radium, deux éléments radioactifs. “La peinture au radium a des propriétés luminescentes, elle servait à recouvrir les aiguilles des réveils produits dans l’usine”, détaille Guillaume Blavette, animateur du collectif antinucléaire.

Rouvert au public depuis le printemps dernier, cet espace de 2,5 ha a été entièrement reconfiguré. Exit la friche industrielle, place à un joli parc avec ses vastes pelouses, un skate-parc ou encore des tables de pique-nique. De prime abord, l’endroit est des plus accueillant, surtout en ce lundi 16 octobre au matin où l’été a décidé de jouer les prolongations. Derrière la belle carte postale, le collectif antinucléaire, néanmoins, s’inquiète.

Selon Guillaume Blavette, “les travaux de dépollution n’ont pas été suffisants” pour garantir que les usagers du parc puissent s’ébrouer sans le moindre risque pour leur santé. “Pour l’essentiel, les aménageurs se sont contentés de déverser 30 cm de terre végétalisée à la surface du site, détaille-t-il. Pour la zone la plus critique, celle de l’ancienne chaudière, une géomembrane textile a été installée aux fins de confinement. Nous restons dubitatifs quant à la capacité de ces dispositifs d’anéantir tous risques de contamination pour les usagers.” Outre la chaudière, plusieurs fonds de puits contaminés ont également été comblés et fermés.

“Plus le moindre risque pour la santé”

“Les travaux de dépollution ont été parfaitement menés, rétorque, quelque peu excédé, le sous-préfet de Dieppe. Tout a été fait dans les règles, sous le contrôle de l’Ademe et de la Dreal. Et des contrôles périodiques, via des puisomètres, seront effectués pour s’assurer qu’il n’y a aucun problème.” Selon lui, “il n’y a plus, à ce jour, le moindre risque pour la santé”. Blandine Lefèbvre, maire UDI de Saint-Nicolas d’Aliermont mais aussi présidente de la commission locale d’information sur le nucléaire (CLIN) Penly/Paluel, ne dit pas autre chose : “Il n’y a plus de souci pour moi. Toutes les étapes administratives et réglementaires ont été respectées. Il n’y a plus de sources de pollution, tout a été enlevé. Je suis assez étonné que l’on en reparle aujourd’hui.”

De quoi faire tiquer Jacky Bonnemains, porte-parole de l’association des Robins des Bois. Il suit le dossier Bayard depuis de nombreuses années et ne tient pas tout à fait le même discours. “Devant l’ampleur et le coût des travaux de dépollution, on a laissé sur place des tâches de radium, avance-t-il. Sans parler d’autres points chauds qui n’ont peut-être pas été détectés au moment des sondages.” Selon lui, cette persistance de la radioactivité, même en sous-sol, “n’est pas exempte de risque”“Cela peut remonter par les racines des arbres et de la végétation”, s’inquiète notamment le militant écolo.

“Tout ça n’est pas très raisonnable…”

“La reconversion, tel qu’elle a été menée, n’est pas satisfaisante”, estime-t-il. Et de se dire “embêté” par le choix de la municipalité de réaménager les lieux en un parc public avec des jeux pour enfants. “Tout cela n’est pas très raisonnable. Selon nous, la solution la moins pire était d’en faire un parking”, conclut-il. Une option que défend également le collectif Stop EPR, ni à Penly, ni ailleurs. Quand les écolos en viennent à réclamer un parking… Après avoir investi plus de trois millions d’euros – Etat, Europe et commune – dans l’opération de réhabilitation, il semble peu probable que les décideurs publics reviennent en arrière.

Même en écartant le discours alarmiste des écologistes, il n’y a qu’à lire le rapport de l’inspection des installations classées devant le conseil départemental de l’environnement, des risques sanitaires et technologiques (CODERST) pour battre en brèche l’optimisme des décideurs publics. Un paragraphe y est sobrement intitulé “évaluation des risques sanitaires résiduels”. Ce qui prouve bien que le site n’a rien de l’endroit lambda et le qu’il abrite encore des foyers de pollution. Le passage en question concerne d’éventuelles contaminations radioactives pour les usagers du parc. Selon les différents calculs et les scénarios envisagés par les services de l’Etat, le risque de danger pour la santé humaine apparaît cependant nul. On respire. Au moins pour le moment…

Commande d’une étude indépendante

Pour Guillaume Blavette, les évaluations réalisées en amont ont été “très optimistes en termes d’exposition”. Le collectif antinucléaire qu’il anime s’est donc rapproché de l’association pour le contrôle de la radioactivité dans l’ouest (ACRO). “Nous avons demandé un devis en vue d’effectuer une campagne indépendante de mesure et de prélèvement sur le site”, révèle Guillaume Blavette, occupé en ce moment à réunir les fonds nécessaires pour déclencher l’opération. Les mesures de rayonnements gamma ambiants seront effectués en priorité à l’aplomb des puisards comblés.

“Nous sommes des lanceurs d’alerte. On peut se tromper, mais nous voulons pouvoir juger sur pièce”, justifie-t-il. Si tout se déroule sans accroc, les résultats de cette campagne pourraient être connus avant la fin de l’année. “Je n’ai été saisi d’aucune demande”, s’étonne de son côté Blandine Lefèbvre, la maire de Saint-Nicolas d’Aliermont, qui rappelle “qu’il est interdit de venir faire des prélèvements et des mesures sur place sans l’autorisation de la ville”“Le parc est situé sur le domaine privé de la commune”, assure-t-elle. Les techniciens de l’ACCRO sont prévenus, il ne sera sans doute pas si aisé d’aller mesurer les éventuelles pollutions encore présentes sur le site.

Si officiellement, tout va bien, l’Etat a tout de même tenu à se border à l’occasion de l’ouverture du parc. On n’est jamais trop prudent… Des précautions ont été imposées par arrêté préfectoral après avis consultatif de l’autorité de sûreté nucléaire et de l’agence régionale de santé. Excepté les toilettes publiques, aucune autre construction fermée n’est autorisée sur le site. Tout type de culture à finalité alimentaire y est formellement proscrite. L’ancienne chaudière, semi-enterrée, est ceinturée par une grille, empêchant en théorie, toute intrusion à l’intérieur du périmètre. De visu, on constate tout de même que cela n’a rien d’une muraille infranchissable… Surtout pour quelques adolescents en quête de sensations fortes.

Dans ce même document, la préfecture enjoint également la mairie de Saint-Nicolas “à densifier la végétation dans les zones radiologiquement les plus contaminées”… “Cela nous semble un peu léger”, rapporte Guillaume Blavette. D’autant qu’aujourd’hui, ces buissons, censés décourager les gamins, restent bien épars. En l’état actuel, rien n’empêche d’aller farfouiller dans le sol à cet endroit.

Pas de quoi remettre en cause l’ouverture du parc Bayard. Ce dernier devrait continuer d’ouvrir ses portes aux promeneurs. Dans ses prescriptions, l’Etat donne au propriétaire – en l’occurrence la commune de Saint-Nicolas d’Aliermont – mission d’informer les visiteurs de l’état du site et de l’arrêté préfectoral encadrant les usages autorisés à l’intérieur. Ce lundi 16 octobre, aux alentours de midi, rien ne tout cela ne figurait sur les panneaux d’affichage aux entrées du parc. Sans doute un malencontreux oubli…

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