Pollution en Normandie : circulez, y’a rien à voir – LE POULPE

Pollution en Normandie : circulez, y’a rien à voir

En Normandie, le dernier pic de pollution aux particules en suspension s'est achevé mercredi 25 janvier à minuit. Les pouvoirs publics ont rechigné à mettre en oeuvre des mesures fortes. Pourtant, en matière de pollution, la Normandie n'a rien à envier à d'autres villes qui, elles, se sont décidées à agir.

Par Manuel SANSON | 26 Jan 2017

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pollutionAlors que plusieurs villes françaises – Lyon, Grenoble, Rennes ou Paris – entreprennent de faire diminuer les concentrations en particules fines via des mesures d’interdiction de circulation ou encore de gratuité des transports publics, les décideurs normands se montrent beaucoup plus timides.

Seules dispositions concrètes à se mettre sous la dent ? L’abaissement de la vitesse de 20km/h sur l’ensemble du réseau routier prononcé par plusieurs préfectures de département (Calvados, Eure et Seine-Maritime) et un appel au civisme. Hors de question d’envisager des mesures plus contraignantes. “La mise en place de la circulation alternée n’est pas à l’ordre du jour”, a ainsi expliqué lundi 23 janvier Nicole Klein, préfète de Normandie, au plus fort du pic.

Niveau comparable à Paris et Lyon

Pour se refuser à imiter ses homologues d’Ile-de-France et du Rhône, la représentante de l’Etat avance une étrange justification : “Nous n’en sommes pas au même niveau. La pollution est moins importante en Normandie que dans ces régions.” Ce qui, après une observation détaillée des chiffres, n’est pas vrai.

Selon les données des organismes chargés du suivi de la qualité de l’air, les pics de pollution constatés dans les principales villes normandes ces dernières semaines, en particulier à Rouen, apparaissent d’un niveau comparable à ceux observés à Paris et à Lyon (lire ci-dessous).

Dès lors, la circulation alternée, l’interdiction de déplacement des vieux diesels ou encore la gratuité des transports publics constituent des mesures conjoncturelles destinées, justement, à faire descendre le curseur lors d’une explosion des seuils. Les Normands, en particulier ceux des grandes agglomérations, n’en ont pas moins besoin que les autres.

Le lobby patronal appréciera

Et pourtant… Nicole Klein évacue cette hypothèse et  préfère insister sur “les lourdes conséquences économiques” que ces dispositions entraîneraient, notamment en Seine-Maritime. “Il ne faut pas mettre en danger l’activité et l’emploi”, appuie Jean-Marc Magda, son directeur de cabinet. Le lobby patronal appréciera, la santé publique, en revanche…

La préfète de Normandie avance aussi une autre raison pour justifier cette timidité en matière de restrictions de circulation : “Cela ne peut pas se faire sans l’accord des collectivités.” Manière implicite de souligner le peu d’empressement des élus locaux à intervenir avec fermeté. Même si, d’un point de vue purement légal, la préfecture peut décider seule de la mise en place d’une circulation alternée ou encore de l’interdiction des vieux moteurs diesel. Visiblement, la représentante de l’Etat ne souhaite pas aller au clash.

Sur la question de la gratuité des transports publics, les choses apparaissent plus complexes. “Je n’ai pas la main”, indique-t-elle. Cette compétence demeure, en effet, du ressort des collectivités locales. Et leurs responsables, de toute évidence, rechignent à la mettre en œuvre. A l’image de l’Etat, ces derniers ne sont pas pressés de changer de dimension dans leurs réponses. D’où, peut-être aussi, leur peu d’entrain à donner suite aux sollicitations médiatiques…

Du domaine de l’incitatif

Ainsi, Joël Bruneau, maire de Caen, n’a pas pu se rendre disponible. Seul lot de consolation, une courte déclaration envoyée par courriel : « La Communauté urbaine Caen la mer incite la population à utiliser les moyens de transports alternatifs à la voiture pour ses déplacements et notamment le réseau Twisto et les lignes pénétrantes Bus Verts. Caen-la-mer invite aussi à pratiquer le covoiturage. »

Rien de très marquant, on reste dans le domaine de l’incitatif. Sur la question de restrictions plus poussées, l’élu botte en touche : “Au 1er janvier 2017, bien que cette compétence ait été transférée à l’intercommunalité Caen la mer, le pouvoir de police de circulation est resté compétence communale. Tout ce qui concerne les conditions de circulation relève des compétences des maires sur leur territoire.” Joël Bruneau, président LR de la communauté urbaine, est pourtant maire de Caen.

A Rouen, ville normande la plus concernée par les dépassements de seuils, Frédéric Sanchez, président de la Métropole Rouen Normandie, se montre encore moins loquace. L’élu socialiste n’a pas voulu s’exprimer sur le sujet – piquant – de la pollution de l’air dans l’agglomération. “Nous ne souhaitons pas répondre à cette sollicitation d’autant plus que l’alerte prend fin ce soir”, nous a indiqué son service communication par SMS mercredi midi. Peut-être le socialiste sera-t-il plus disert lors du prochain pic…

“Politiques structurelles”

Seule la ville du Havre a souhaité s’exprimer sur le sujet. C’est Marc Migraine, adjoint au maire à l’environnement, qui s’y colle. A l’image de ses homologues normandes, Le Havre ne plaide pas pour l’instauration de mesures radicales comme celles évoquées plus haut : “Plus que des réactions conjoncturelles, nous nous attachons à mettre en oeuvre des politiques structurelles”, explique-t-il. Et de citer « le lancement du tramway en 2012 ou encore la création d’une offre de transport public permettant de relier le centre-ville avec la zone industrielle”.

En sus, l’élu indique qu’une étude sera menée en 2018 sur l’opportunité d’instaurer une aire de restriction de circulation sans que rien, pour le moment, ne soit acté. Et de conclure : “Notre souci, c’est l’efficacité.” De toute évidence, il y a encore du travail !

Désintox

Après une fine observation des données statistiques compilées par les différents organismes de surveillance de la qualité de l’air, les affirmations de Nicole Klein, préfète de Normandie, semblent contredites par la réalité.

Entre le 19 et le 24 janvier 2017, si l’on compare le nombre de jours où l’indice ATMO* atteignait les niveaux 9 et 10, soit les plus mauvais en matière de pollution de l’air aux particules fines, on s’aperçoit que les villes normandes n’ont rien à envier à Paris. Avec trois jours dans le rouge, Caen arrive à égalité tandis que Rouen dépasse même la capitale avec quatre jours. Seul Lyon fait pire avec cinq jours. Le Havre, en revanche, arrive derrière avec deux jours.

En affinant la comparaison au mardi 24 janvier, les assertions de la préfète semblent, là encore, contredites. Si l’on se fixe sur la concentration moyenne journalière en PM 10, la station Rouen Palais de Justice joue la tête de gondole avec un niveau de 97,5µg/m3. Suivent, dans l’ordre, Lyon Jaurès avec 87, Caen Chemin Vert avec 60,8, Paris Champs-Élysées avec 52 et Le Havre boulevard François 1er à 51,6. Le seuil d’information et de recommandation est déclenché de manière automatique à partir de 50µg/m3 en moyenne journalière.

Pas de quoi se sentir particulièrement mieux loti en Normandie donc. Véronique Delmas, directrice d’Air Normand, confie ne pas être surprise par ces valeurs. “Les derniers pics n’ont pas été moins marqués en Normandie que dans le Rhône ou l’Ile-de-France, affirme-t-elle. Ce qui change en revanche, c’est la pollution et l’exposition chronique. Sur une année complète, on dénombre beaucoup plus de dépassement de seuils en région parisienne du fait d’une concentration humaine beaucoup plus importante.”

*C’est un indice de qualité de l’air qui croît de 1 (très bon) à 10 (très mauvais). Il permet de caractériser de manière simple et globale la qualité de l’air d’une agglomération urbaine. L’indice est déterminé par le maximum d’un ensemble de sous-indices, chacun d’entre eux étant représentatif d’un polluant de l’air : dioxyde de soufre (SO2), dioxyde d’azote (NO2), ozone (O3) et poussières fines (PM10).

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