Dans l’Eure, les tribulations de l’étonnant Bruno Questel, candidat de la République en Marche – LE POULPE

Dans l’Eure, les tribulations de l’étonnant Bruno Questel, candidat de la République en Marche

Dans la 4eme circonscription, le maire du Grand Bourgtheroulde a été choisi par les instances parisiennes du mouvement d'Emmanuel Macron pour porter les couleurs de la majorité présidentielle. Un choix qui interroge au vu de la personnalité et du parcours de ce professionnel de la politique.

Par Manuel SANSON | 11 Avr 2018

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« Si vous parlez de ça, il y aura procédure judiciaire. » Le ton est donné, il se voudrait presque menaçant. Bruno Questel, candidat aux législatives dans la 4eme circonscription de l’Eure, goûte peu que l’on s’intéresse à son passé. « François Loncle (NDLR : actuel député PS et proche de Bruno Questel) m’a prévenu que vous seriez insupportable dans vos questions. Il m’avait conseillé de me méfier de vous, il avait raison », poursuit-il. Au fil de l’échange organisé dans son local de campagne à Louviers, la tension retombe un tantinet. Et l’on parvient quand même à aborder le cas Bruno Questel.

L’actuel maire du Grand Bourgtheroulde porte désormais les couleurs de LREM avec l’ambition d’intégrer l’Assemblée nationale d’ici quelques jours. Dans la 4eme circonscription de l’Eure, cette désignation interpelle autant qu’elle suscite de vives critiques. Il faut dire que l’élu, âgé aujourd’hui de 50 ans, est loin de cocher toutes les cases du macronisme triomphant.

Certes, il s’inscrit dans les grandes orientations du président de la République, notamment celle « de l’impérieuse nécessité de sortir des vieux clivages politiques qui conduisent à une fossilisation de la pensée ». Bien sûr, il se revendique « du camp des progressistes » et plaide pour la mise en avant « de la responsabilité individuelle »« La société ne peut pas tout », justifie celui qui envisage de ne faire qu’un seul mandat de parlementaire s’il est élu. Voilà pour la philosophie et les grands principes totalement raccord avec le mantra macroniste. Si l’on gratte derrière le vernis, en revanche, certains éléments de son parcours et de sa personnalité s’en éloignent quelque peu.

« Un instinctif, une forte tête »

Bruno Questel ou l’art de la girouette. Il a commencé sa carrière au Parti radical de gauche (PRG) dans les années 90 avant de rejoindre les rangs du parti socialiste au milieu des années 2000 à la suite de son élection au Département de l’Eure. En 2015, il claque finalement la porte du PS après que ses camarades ont refusé qu’il prenne la tête de l’opposition à Sébastien Lecornu. Dans la foulée, il crée alors son propre groupe politique – L’Eure et ses territoires – et se rapproche du président LR Sébastien Lecornu. « Il a créé une entité charnière, une sorte d’En Marche au niveau local », se félicite François Loncle. Dans le même temps, il tente – sans succès – de revenir au PRG.

Qu’on se le dise : Bruno Questel est un adepte du grand écart. Lors de la primaire de la droite et du centre à l’automne dernier, il déclarait soutenir Alain Juppé avant de devenir le mandataire eurois de la campagne d’Arnaud Montebourg pour la présélection organisée par le camp d’en face… De quoi, sans doute, donner le tournis aux électeurs. « C’est un instinctif, une forte tête », dit de lui Gérard Silighini, ancien conseiller départemental PS membre de la majorité de Jean Louis Destans aux côtés de Bruno Questel jusqu’en 2014.

Plus piquant, Timour Veyri, élu PS à Evreux, parle d’un homme « d’une grande flexibilité idéologique » à « l’opportunisme politique très affirmé »« C’est la caricature du notable corse individualiste et PRG », ajoute un socialiste du département sous couvert de l’anonymat. Serait-il franc-maçon comme certains de ses « amis » le laissent entendre ? « Cela ne vous regarde pas », rétorque-t-il simplement.

« Il vit de la politique depuis toujours »

En tout état de cause, Bruno Questel n’est pas un novice. Il apparaît plutôt comme un apparatchik, un homme qui grenouille dans le marigot politique depuis déjà plusieurs décennies. « Il vit de la politique depuis toujours », rapporte Franck Martin, l’ex-maire PRG de Louviers en mentionnant « son emploi d‘assistant auprès d’un parlementaire PRG ». Au total, Bruno Questel a en effet oeuvré pendant neuf années en tant que collaborateur de François Vendasi, ancien sénateur PRG de l’île de Beauté.

Corse de par sa mère, Bruno Questel a toujours su développer et user de ses amitiés insulaires. Au mitan des années 2000, il cumulait son mandat de maire de Bourgtheroulde avec la fonction de DGS de la communauté de communes de l’Andelle. Selon un élu de sa majorité de l’époque, il avait obtenu le poste « par l’entremise de Jacques Poletti », l’emblématique conseiller général corse de ce canton. Son ancien collègue doute de « l’effectivité de cet emploi étant entendu qu’il était toujours fourré à Bourgtheroulde »« J’ai fait mon travail, qu’on vienne me démontrer le contraire », lance l’intéressé. Difficile de démêler le vrai du faux. Seule certitude, ce cumul d’emploi et de mandat fleure bon avec la politique « à l’ancienne ».

Dans la même veine, il y a aussi le cas de sa femme. Depuis plus de dix ans, cette dernière occupe les fonctions de directrice générale des services de la commune de Bourgtheroulde… « Il n’y a rien de répréhensible là-dedans. Ils se sont mariés bien après qu’elle ait été embauchée, défend François Loncle. Il n’allait pas la virer après l’avoir épousée. » L’argument peut s’entendre. Reste qu’à l’heure de la république exemplaire prônée par Emmanuel Macron et sa volonté de mettre fin aux emplois familiaux, la situation fait tache. « Je ne vois pas où est le problème, tout Bourgtheroulde est au courant », s’emporte l’élu. Pourtant, cette situation, de manière inévitable, entretient le soupçon d’un certain népotisme et d’un possible favoritisme.

Inquiété dans une affaire de harcèlement moral

L’homme ne semble pas faire de l’argent un tabou. Ainsi, en 2005, il indiquait tranquillement à nos confrères du Courrier de l’Eure qu’il cumulait ses traitements d’élus – maire, vice-président de la communauté de communes et conseiller général – avec des indemnités Assedic… Plus proche de nous, lors de l’installation de la commune nouvelle du Grand Bourtheroulde à la fin 2015, il a fait voter une délibération qui prévoyait le montant du traitement des élus. Il a porté ce dernier au maximum en appliquant, notamment, une majoration optionnelle de 15 % pour les communes chefs-lieux de canton. Rien d’illégal là-dedans. Mais pas très raccord, là encore, avec la volonté de la République en Marche de promouvoir des élus pondérés dans l’utilisation des fonds publics.

A côté de son action politique, Bruno Questel n’oublie pas d’assurer ses arrières d’un point de vue plus personnel. L’homme a su exploiter les nouvelles opportunités que lui offrait la loi. C’est le cas en ce qui concerne l’exercice de la profession d’avocat. Bénéficiant d’un décret de 2013, permettant aux collaborateurs parlementaires la possibilité d’obtenir le titre de conseil sans passer par la case concours, Bruno Questel a ouvert son cabinet personnel sur la place de la mairie de Bourgtheroulde en 2014. « Il n’est pas rentré par la grande porte, pointe l’un de ses confrères. C’est plus un homme politique qu’un homme de droit. » « Son niveau de connaissance juridique n’est pas très élevé », pique-t-il.

Ce qui explique, peut-être, les quelques péripéties judiciaires qu’il a eues à traverser. En 2007, il a été mis en examen par un juge d’instruction de Bernay dans le cadre d’une enquête ouverte pour harcèlement moral lancée à la suite du dépôt d’une plainte d’un salarié de la ville de Bourgtheroulde. Une procédure plutôt rare dans ce genre d’affaires. Après plusieurs années d’investigation, il a finalement été mis hors de cause en 2011. « J’ai bénéficié d’un non-lieu », insiste l’intéressé évoquant « une machination politique » ourdie à son encontre. « Incompréhensible au vu de ce que lui et ses proches ont fait subir à ce salarié », estime néanmoins un ancien élu de Bourgtheroulde.

En 2008, annulation de l’élection municipale

S’il est passé entre les gouttes, ce ne fut pas le cas la seconde fois. En 2008, le tribunal administratif de Rouen a annulé le scrutin municipal à la suite d’une illégalité flagrante constatée sur les bulletins de vote de la liste conduite par Bruno Questel. Ces derniers comportaient la mention « Votez pour la liste complète « , alors même que cela est totalement proscrit compte tenu du mode de scrutin en vigueur à l’époque pour les communes de moins de 3 500 habitants. Dans cette configuration, les électeurs ont en effet le droit de panacher différentes listes. Estimant que ces derniers avaient pu être dupés, le tribunal a ordonné l’organisation d’un nouveau scrutin. Aujourd’hui, Bruno Questel plaide l’erreur d’inattention. Dont acte.

De l’avis de beaucoup, le maire de Bourgtheroulde goûte peu la contradiction. « Il n’ a aucun respect pour les membres de l’opposition », commente un élu municipal qui fait mention « d’insultes régulières et d’un mépris constant » à l’endroit de ses contradicteurs. Outre ses adversaires politiques, Bruno Questel n’est pas plus tendre avec la presse. « On s’en prenait plein la gueule », se souvient un localier ayant eu à côtoyer le bonhomme dans les années 2000. Et d’insister sur « les lettres d’insultes et de menaces » qu’il avait pu recevoir à la suite de la publication d’articles jugés désobligeants. Une fois de plus, cela ne colle pas trop avec la fameuse « bienveillance » si chère à Emmanuel Macron.

Bruno Questel est réputé pour ses coups de sangs très méditerranéens. « Je ne suis pas sûr qu’il se contrôle en toutes circonstances », estime même Gérard Silighini. En particulier lorsque l’homme n’obtient pas gain de cause. « Il pense toujours que tout lui est dû », pointe un socialiste du département. En 2015, il ambitionnait de prendre la présidence du groupe PS au conseil départemental de l’Eure à la suite de la défaite de la gauche. Les élus PS l’ont envoyé « bouler ». De la même manière, ils se sont opposés à sa désignation à la tête de la commission des finances. Tout sauf Questel comme un leitmotiv.

« Exercice solitaire du pouvoir »

Pourquoi une telle défiance ? « Je dois gêner et en même temps je sais des choses… », lâche-t-il sans vouloir s’épancher plus. Echaudé par sa mise au ban départementale, Bruno Questel a créé son propre groupe à l’intérieur de l’assemblée délibérante en même temps qu’il quittait le PS de manière fracassante. Bruno Questel ou l’art de n’en faire qu’à sa tête. « Il a un ego surdimensionné et une ambition dévorante », résume l’un de ses anciens proches.

Quitte parfois à donner dans l’irrationalité. Et le même interlocuteur de citer le cas de l’agrandissement de l’école de musique de Bourgtheroulde « qu’il a décidé d’assumer seul financièrement pour cause de désaccord avec son intercommunalité sur le calendrier des travaux ». Et cela, selon lui, alors que le coût supporté par la commune était particulièrement élevé pour son seul budget. « C’est un adepte de l’exercice solitaire du pouvoir », appuie un élu actuel du conseil municipal.

Ce que confirme notre interlocuteur précédent. « Je n’étais jamais associé aux décisions qui concernaient ma délégation », se souvient-il. Lorsqu’il a une idée en tête, Bruno Questel ne dévie pas. Ou alors vraiment contraint et forcé. En 2007, il a refusé d »honorer une dette de la commune de Bourgtheroulde auprès d’un syndicat d’assainissement des eaux. Il a fallu une mise en demeure officielle de la chambre régionale des comptes de Normandie et l’intervention de la préfecture de l’Eure pour contraindre la commune à régler l’ardoise.

Lettres anonymes postées par de mystérieux corbeaux

Logiquement, son fort caractère l’amène à se brouiller avec pas mal de monde. « Il vaut mieux ça que de laisser indifférent », revendique l’élu local qui assume de dire les choses à l’inverse « de bon nombre de faux-culs ». Et visiblement, ça ne plaît pas toujours. « Il s’est fâché très fort avec Jean Louis Destans », rapporte un responsable du PS dans l’Eure. « Il a passé son temps à m’emmerder », glisse Bruno Questel. De son côté, l’ancien président du Département n’a pas souhaité s’exprimer dans le cadre de cet article. « Je ne voudrais pas être désobligeant », a simplement glissé l’actuel député de la 2eme circonscription de l’Eure.

Bruno Questel se trouve aussi en guerre ouverte avec Marc-Antoine Jamet, premier fédéral PS dans le département. Il reproche au maire de Val-de-Reuil, entre autres, de tenir le parti d’une main de fer et « de n’avoir gagné aucune élection depuis dix ans ». A un niveau plus local, il s’est aussi fâché avec Daniel Leho, l’ancien édile PS de Thuit-Signol, après avoir été très proche de lui pendant de longues années. Sollicité, ce dernier n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Bruno Questel est loin de faire l’unanimité tant les critiques se font nombreuses à son encontre dans le landerneau politique. Quand ce ne sont pas des campagnes de dénonciations via des lettres anonymes postées par de mystérieux corbeaux. « Des lâches, des gens d’une bêtise incommensurable », commente la cible de ces courriers. « C’est quelqu’un de libre et il suscite beaucoup de jalousie », analyse François Loncle qui rappelle « qu’il a toujours été réélu sans grande difficulté dans ses différents mandats ».

Aujourd’hui, Bruno Questel compte surtout sur le soutien de l’actuel député PS dans la 4eme circonscription. Soutien d’Emmanuel Macron depuis le second tour de la primaire de la gauche, ce dernier ne ménage pas ses efforts pour faire élire son poulain. « C’est un type rapide, intelligent. Quelqu’un qui a du sens politique et qui connaît bien le terrain », déclare-t-il à son propos.

« Désinvolture prononcée »

Un autre socialiste ne dresse pas les mêmes éloges. Selon lui, Bruno Questel se caractérise d’abord par une « désinvolture prononcée ». Ce que confirme Franck Martin, son ancien compère au PRG au début des années 2000 : « Deux ans après que je lui ai transmis la présidence de la fédération dans l’Eure, les militants l’ont poussé vers la sortie. Ils s’étonnaient de l’absence de réunions politiques ou bien encore d’un quelconque communiqué de presse envoyé aux médias. » Visiblement, Bruno Questel avait d’autres chats à fouetter. Un responsable socialiste départemental explique également son échec aux élections sénatoriales de 2014 à l’aune de son supposé dilettantisme : « Il avait de bonnes chances de gagner et il a tout gâché par son manque d’implication. »

Quelques semaines avant le scrutin, l’homme s’affichait sur les réseaux sociaux en train de profiter de ses vacances en Corse. Pas du meilleur effet pour convaincre les élus eurois de l’envoyer au palais du Luxembourg. « Déçu d’avoir perdu, Bruno Questel a parlé d’un complot ourdi contre lui au lieu d’assumer ses propres erreurs », rapporte ce même responsable socialiste. Un autre élu PS évoque « quelqu’un qui préfère les coulisses et la manigance aux questions politiques de fond avec un amour prononcé pour le secret et les confidences ». Loin du portrait type des jeunes pousses de la macronie.

Dans ces conditions, comment se fait-il que Bruno Questel ait obtenu le tant convoité sésame de l’investiture République en Marche ? Certains y voient l’influence des réseaux de François Loncle qui aurait manoeuvré en coulisses pour faire triompher son protégé. Celui-ci dément toute intervention en ce sens. Même s’il confie avoir échangé « par SMS » avec Gérard Collomb, nouveau ministre de l’Intérieur et proche parmi les proches du jeune président de la République, à propos de la candidature de Bruno Questel. Une chose est sûre, la proximité de François Loncle avec le premier cercle d’Emmanuel Macron n’a pas dû desservir le maire du Grand Bourgtheroulde…

Aujourd’hui, ce dernier apparaît en bonne place pour faire son entrée au palais Bourbon. « Il est le favori, considère François Loncle. Le contexte local plaide en sa faveur et il y a un appel d’air important créé par la popularité d’Emmanuel Macron »« Je reste prudent », tempère le candidat, observant sur le terrain  » un peu d’hostilité à son endroit »« Je prendrai un masque à gaz et des pincettes, mais j’irai voter pour lui », assure Franck Martin, son ancien camarade du PRG, qui avoue cependant que l’homme représente « tout ce qu’il déteste en politique ». Avec de tels ennemis, Bruno Questel n’aurait presque plus besoin d’amis. Et cela tombe plutôt bien : il ne lui en reste plus beaucoup.

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