Lactalis, une firme sans foi ni loi – LE POULPE

Lactalis, une firme sans foi ni loi

Pendant un an, Disclose a enquêté sur les secrets du géant mondial des produits laitiers. Disclose est un média d’investigation, à but non lucratif, entièrement financé par le don. Des équipes de journalistes mènent des enquêtes pendant plusieurs mois, puis publient leurs sujets sur un site en accès libre et avec des médias partenaires. Objectif : maximiser l’impact des révélations et soutenir le droit à l’information des citoyens. Cette enquête de Diclose comporte quatre volets. Elle est publiée tous les jours du lundi 19 au jeudi 22 octobre, en partenariat avec Mediapart, Envoyé Spécial, France Culture, Brut, The Guardian et Le Poulpe.

Par disclose | 19 Oct 2020

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Chaque année en France, Lactalis transforme 5 milliards de litres de lait en produits qui inondent les rayons des supermarchés. Camembert Président, roquefort Société, lait Lactel, petits pots La Laitière, mozzarella Galbani… A force d’innovations comme la vente des premières briques de lait UHT dans les années 1960, la modeste fromagerie Besnier de Laval (Mayenne) est devenue le leader mondial des produits laitiers.

Un empire familial fondé en 1933 et qui pèse désormais 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires sans jamais avoir été cotée en bourse. Une exception dans le monde des géants de l’agroalimentaire qui permet à Emmanuel Besnier, petit-fils du fondateur et actuel président du groupe, de régner sur le marché de l’or blanc sans avoir de comptes à rendre… ni à des actionnaires ni à personne.

Le siège de Lactalis à Laval, en Mayenne – Photo @Disclose @Nicolas Serve

L’industriel emploie 15 000 salariés dans l’Hexagone, répartis entre le siège du groupe à Laval et une myriade de sociétés implantées dans le milieu rural. Etoile du Vercors, Société fromagère de Mayenne, Société laitière de Retiers… Lactalis détient pas moins de 70 usines disséminées sur l’ensemble du territoire – près de 270 dans le monde.

Le nom du groupe n’y apparaît nulle part. Pas plus sur le fronton des établissements que sur les milliers de produits qui sortent des lignes de fabrication. Lactalis préfère jouer la carte du terroir et de l’authenticité plutôt que celle de poids lourds de l’industrie agroalimentaire.

« Nous sommes l’addition de centaines d’entreprises locales. Nos services centraux restent réduits : on délègue beaucoup », se plaît à dire Emmanuel Besnier. Dans la réalité, le siège mayennais ne délègue aux directeurs d’usines qu’une partie infime des décisions. Cette stratégie de structuration en plusieurs filiales permet en fait un transfert des responsabilités vers les gérants des sites, qui se retrouvent ainsi en première ligne en cas de litiges voire de poursuites judiciaires.

Depuis vingt ans, Emmanuel Besnier a érigé cette culture de la discrétion en véritable doctrine. Refusant de publier ses comptes – avant d’y être finalement contraint en 2017 – et n’autorisant l’accès à ses usines qu’à des journalistes triés sur le volet. Préférant même se murer dans le silence au lieu de présenter des excuses publiques aux familles des bébés empoisonnés par du lait en poudre contaminé à la salmonelle, courant 2017.

Disclose a enquêté sur le système Lactalis. Pendant un an, nous avons recueilli des dizaines de témoignages inédits, analysé des centaines de documents administratifs et judiciaires, interrogé de nombreux spécialistes. Ce travail de longue haleine dévoile pour la première fois l’étendue des dérives, mais aussi le sentiment d’impunité qui semble régner au sein de la multinationale des produits laitiers.

Manquements à la sécurité alimentaire, pollution massive des rivières, dissimulation d’informations, faillite des mécanismes de contrôle, évasion fiscale à grande échelle, chasse aux lanceurs d’alertes… Bien loin, donc, de la prétendue « stratégie de proximité, respectueuse de son environnement, de ses hommes et exigeante en matière de qualité sanitaire », vantée par la communication officielle de l’entreprise.

« Quand vous entrez dans la société, on vous explique que vous faites partie d’une grande famille, témoigne Hugo, un ancien technicien fromager de Lactalis. En fait, on vous apprend surtout le culte de l’entreprise ou plutôt, le culte du secret. » En effet, lorsque nous avons frappé à la porte de plusieurs usines du groupe, la réponse fut toujours la même : « Veuillez contacter par mail la direction communication. »

Comme un écho à la consigne envoyée à l’ensemble des salariés par Philippe Laborde, le directeur industriel de Lactalis il y a quelques semaines : « Merci de me remonter immédiatement toutes actions des journalistes qui pourraient tourner autour de vos sites. Le service communication suivra en direct et en détail ce dossier. » Une organisation cadenassée que Disclose a pris le temps de déverrouiller.

Une enquête en quatre volets, publiée tous les jours du lundi 19 au jeudi 22 octobre. 

Retrouver l’enquête sur le site de Disclose : https://lactalistoxique.disclose.ngo/

En coulisse

Les auteurs de l’enquête sont Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Inès Léraud, et Geoffrey Livolsi.

Pour cette enquête, Disclose s’est appuyé sur l’article 7 de la charte de l’environnement qui stipule que « toute personne a le droit, dans les conditions et les limites définies par la loi, d’accéder aux informations relatives à l’environnement détenues par les autorités publiques et de participer à l’élaboration des décisions publiques ayant un impact sur l’environnement  ». 

Avec l’aide du cabinet d’avocats Teissonniere Topaloff Lafforgue* Andreu et Associés et sur le fondement de l’article L124-3 du code de l’environnement et l’article 1er de la loi du 17 juillet 1978 relative à l’accès aux documents administratifs, nous avons adressé 66 demandes concernant les usines du groupe Lactalis. Ces requêtes ont été formulées auprès de 34 préfectures. La Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) a été saisie 22 fois par Disclose à la suite de refus de communication des administrations. Celle-ci a rendu 16 avis favorables. 

Pour plusieurs usines, des préfectures nous ont renvoyé vers le site gouvernemental géorisque sur lequel sont censés être publiés les rapports d’inspection d’ICPE ; dans quatre cas aucun document n’était en ligne.

Disclose a adressé des demandes d’accès aux montants des subventions à cinq conseil régionaux, à quatre directions régionales de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) et à six agences de l’eau.

Au terme de 350 courriels échangés entre Disclose et l’administration, nous avons obtenu et analysé plusieurs milliers d’arrêtés préfectoraux, de rapports d’inspections sanitaires et de données liées aux produits rejetés dans l’eau par les usines du groupe.

A cela s’ajoute l’analyse de plusieurs milliers de pages de dossiers pénaux impliquant l’industriel. Enfin, nous avons obtenu 113 documents ayant trait aux comptes annuels de sociétés détenues par Lactalis. L’analyste financier Maxime Renahy a analysé ces documents pour Disclose. Ils semblent démontrer la mise en place d’un système d’évasion fiscale impliquant plusieurs structures du géant laitier. 

Pour défendre le droit d’accès à l’information des citoyens, Disclose a classé et mis en ligne l’ensemble des documents obtenus. 

*François Lafforgue est membre du conseil de surveillance de Disclose. 

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