France 3 Normandie éjecte un journaliste “qui dérange” – LE POULPE

France 3 Normandie éjecte un journaliste “qui dérange”

Après trente années de maison, Jean-Marc Pitte, grand reporter à France 3 Normandie et ancien du service monde à la rédaction nationale, vient de se voir signifier son licenciement. A ce stade, les raisons officielles avancées par la direction semblent bien dérisoires pour justifier d'une éviction si brutale. L'intéressé, de son côté, avance d'autres motifs moins reluisants tandis qu'à Paris, les syndicats de la chaîne montent au créneau.

Par Manuel SANSON | 20 Fév 2018

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Jean-Marc Pitte, grand reporter à France 3 depuis trente ans, aura échappé aux snipers de Bosnie-Herzégovine, aux chars irakiens du despote Saddam Hussein ou encore aux attentats talibans en Afghanistan. Au final, c’est la direction de France 3 Normandie, là où il était revenu travailler depuis 2015, qui aura eu “sa peau”.

Le journaliste de 53 ans a reçu sa lettre de licenciement pour faute simple jeudi dernier. Officiellement, on lui reproche d’avoir insulté un supérieur et d’avoir commis une entorse au code de la route – sans infraction à la clé – au-dessus du tunnel de la Grand-Mare au niveau de Bois-Guillaume. Voilà, après plusieurs décennies passées à sillonner le globe pour rendre compte des tourments de l’humanité, sur quoi s’achève sa mission de reporter au sein de la maison France 3. De quoi sourire légèrement aux entournures…

“Un très bon journaliste, tenace et rugueux”

Pas grand monde, aujourd’hui, ne croit à cette version des faits. En tous les cas pas les syndicats de France Télévisions au niveau national. CGT, CFDT, SNJ et FO viennent en effet de se fendre d’un communiqué de presse commun pour dénoncer un dossier vide “de fautes avérées et une honte pour l’info du réseau France 3 et la direction de France Télévisions”. Selon Danilo Commodi, cégétiste à France 3 Normandie, cet unanimisme syndical, “très rare”, témoigne du profond émoi qui s’est emparé des salariés de la chaîne en Normandie et au siège national du service public de l’audiovisuel.

“C’est un très bon journaliste et un fort caractère, tenace et rugueux, qui n’hésite pas à dire les choses à sa hiérarchie et à poser des questions qui fâchent aux politiques”, rapporte Danilo Commodi évoquant un collègue “qui dérange”. En tous les cas, ce solide tempérament ne l’avait pas empêché d’être élu président de la société des journalistes au moment où il officiait au service monde de la chaîne. La crédibilité professionnelle du bonhomme n’a, à notre connaissance, encore jamais été remise en cause.

Jean-Marc Pitte, qui dément formellement avoir insulté son supérieur, avance trois raisons qui auraient conduit à son licenciement. “Ça se passait mal avec le rédacteur en chef, nous nous sommes opposés sur notre conception du métier. Il n’a pas aimé ma liberté de ton et notamment que je refuse de faire de la communication ou que je dise que certains sujets n’avaient pas été anticipés et qu’en conséquence, on ne pouvait pas faire un travail de qualité”, explique-t-il. Revenu en terres normandes, là où il avait débuté en 1988, le journaliste avait entrepris de mener des enquêtes, de constituer un réseau de contacts, de sortir des scoops… En somme le b.a.-ba du journaliste. De toute évidence, ça ne plaisait pas à tout le monde.

Prise de bec avec Frédéric Sanchez

Deuxième motif avancé par l’intéressé pour expliquer son débarquement : plusieurs accrochages qu’il a eus avec le président de la Métropole Rouen Normandie, le socialiste Frédéric Sanchez. Notamment lors d’un sujet consacré au bilan du panorama XXL, le “bébé” culturel du maire de Petit-Quevilly. “Il n’avait pas apprécié que je lui soumette des questions en lien avec les positions de Catherine Morin Desailly (NDLR : sénatrice de Seine-Maritime et ancienne adjointe au maire de Rouen pour les affaires culturelles). Il avait mis en cause ma déontologie de journaliste”, se souvient le reporter qui, visiblement, avait peu goûté qu’on le cherche sur ce terrain.

Toujours est-il que, selon le grand reporter, le président de la Métropole s’est plaint de lui à plusieurs reprises auprès de Stéphane Gaillard, directeur de la chaîne en région. “Ce n’est pas la raison de son licenciement, mais c’est un élément de contexte important”, indique Danilo Commodi tout en confirmant les appels courroucés de Frédéric Sanchez à l’adresse de Stéphane Gaillard. Sollicités par Filfax, les deux hommes n’ont pas donné suite.

Selon Jean-Marc Pitte, son éviction s’explique enfin par la politique de dégraissage massif décidée dans les hautes sphères de la télévision publique française : “Le service RH est devenu un Etat dans l’Etat. Ils veulent faire des économies en se séparant des journalistes justifiants d’une longue ancienneté.” “Ils ont pris des prétextes fallacieux pour lui faire la peau”, résume Danilo Commodi. Et le syndicaliste CGT de s’étonner “que l’on licencie d’office quelqu’un alors même qu’il n’a jamais fait l’objet d’une quelconque sanction auparavant”. La rédaction a tenté de joindre Olivier Godard, directeur des ressources humaines du réseau France 3, pour l’interroger sur ce point. Nous attendons toujours son retour…

“Préavis de grève national”

Cette question de la disproportion de la sanction a été évoquée lors d’une commission de discipline réunie le 8 février dernier à Paris. Mais la direction de la chaîne n’a pas bougé d’un iota.  “Tout était joué d’avance”, résume Jean-Marc Pitte. Les multiples témoignages de soutien de collègues – dont celui de Mémona Hintermann, ancienne journaliste de France 3 aujourd’hui membre du CSA – n’y auront rien changé. Seul lot de consolation, le journaliste se voit finalement congédier pour faute simple et non plus pour faute grave comme prévu initialement. Sur le papier, il demeure salarié de la station régionale jusqu’au 15 mai. “C’est la durée de son préavis, mais il ne vient plus au travail. La direction ne veut plus le voir dans les murs de la chaîne”, souffle Danilo Commodi.

Mais l’affaire n’est pas encore pliée. Jean-Marc Pitte annonce à Filfax qu’il va saisir une commission arbitrale pour négocier au mieux les conditions de son départ. En parallèle, il devrait saisir le conseil des prud’hommes compétent. Au niveau de l’entreprise, les organisations syndicales citées précédemment demandent expressément à la direction du groupe France télés “de faire un geste” faute de quoi “elles déposeront un préavis de grève national pour dénoncer ces méthodes de management des rédactions indignes d’un service public”. De quoi, sans doute, enquiquiner encore un peu plus la direction du groupe France Télévision confrontée, depuis plusieurs semaines, à de fortes turbulences politiques et sociales…

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