Désordres et fragilités du parking de l’Hôtel de ville : embrouille souterraine entre Frédéric Sanchez et Yvon Robert – LE POULPE

Désordres et fragilités du parking de l’Hôtel de ville : embrouille souterraine entre Frédéric Sanchez et Yvon Robert

Infiltrations d’eau, fissures, risques pour la sécurité… il se passe des choses pas très nettes dans les tréfonds du parking souterrain de la place de l’Hôtel de Ville. De quoi nourrir de vives tensions entre le maire de Rouen et le président de la Métropole… Révélations.

Par Manuel SANSON | 06 Nov 2017

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L’épineux dossier des parkings souterrains, source de grosses frictions entre ville de Rouen et Métropole, refait parler de lui. Notre rédaction a pu mettre la main sur une foultitude de documents très instructifs et recueillir plusieurs témoignages exclusifs à propos de l’ouvrage de l’Hôtel de ville. Ceux-ci éclairent d’abord les problèmes structurels rencontrés par ce parking. Mais aussi les relations pour le moins houleuses entre Yvon Robert, maire de Rouen et président de la SPL Rouen Normandie stationnement (RNS) en charge de l’exploitation des parkings, et Frédéric Sanchez, patron de la Métropole, propriétaire de l’ouvrage depuis 2015.

Focus donc sur les sous-sols de la place du Général de Gaulle. Là-bas, dans les entrailles rouennaises, ça ne tourne vraiment pas rond… Au second niveau sous terre, pas besoin d’être un spécialiste pour observer les problèmes. Ils sont visibles à l’œil nu… Des fissures au sol et sur les murs, des fers à béton rouillés, sectionnés et apparents. Mais aussi de très lourdes vibrations lorsqu’un bus traverse la place en surface. Le tableau est assez peu reluisant.

Selon un audit établi par le cabinet Egis en 2016, la situation apparaît préoccupante. « La structure semble altérée par un dysfonctionnement de son comportement issu de dilatation/retrait gêné. Cette gêne occasionne une fissuration des éléments porteurs, et dont les apports d’eau favorisent l’altération. C’est pourquoi l’arrêt de ces venues d’eau doit être réalisé à court terme pour la pérennité de l’ouvrage. » Autrement dit, le parking rencontre deux principales difficultés : l’apparition de fissures et une rupture de son étanchéité entraînant des circulations d’eau en son sein.

« Les deux problèmes se nourrissent l’un l’autre dans un cercle vicieux », explique une source très proche du dossier. « Aujourd’hui, il y a un risque pour la sécurité des usagers du parking et pour les salariés qui y travaillent », avance le délégué du personnel CGT de la SPL Rouen Park chargée de l’exploitation de l’ouvrage. La première alerte sérieuse remonte à novembre 2012. A l’issue d’un audit technique conduit par le bureau Véritas, le contrôleur écrit : « Le phénomène de fatigue est susceptible de provoquer des effondrements brutaux dans les structures. » Rien de très réjouissant. D’autant qu’en surface se trouve la façade ouest de l’abbatiale Saint-Ouen, plutôt très fragile aujourd’hui. Il faudra attendre un an de plus pour que des travaux soient réalisés. Un deuxième rapport, établi en 2014, constatera que ce problème a été réglé. Ouf, on respire. Mais ça ne dure qu’un temps…

De quoi produire un joli feu d’artifice…

A l’automne 2016, nouveau coup de bambou. Cette fois, il coule de l’eau à l’intérieur du local électrique destiné au bon fonctionnement de l’ouvrage. A l’intérieur de cet endroit hautement sensible se loge du courant 25 000 volts. De quoi produire un joli feu d’artifice doublé d’un arc éléctrique… Mis au parfum, le CHSCT de la SPL s’est très vite saisi de l’affaire émettant l’hypothèse que les salariés usent de « leur droit de retrait » si rien n’était fait dans les plus brefs délais. Dans un premier temps, une gouttière a été installée à l’intérieur du poste pour évacuer l’eau vers un endroit moins critique. Au bout de plusieurs semaines, une seconde protection sera mise en place par les services de la Métropole. Cette dernière consiste à recouvrir l’équipement électrique d’une enveloppe étanche. Un moindre mal.

« Tant que n’auront pas été réglés les problèmes de fond, fissures et fuites vont revenir », assure le délégué du personnel de la SPL. « L’eau, c’est le pire », commente de son côté Christophe Duboc, élu écologiste rouennais et administrateur de la SPL RNS. Elle finit toujours par trouver son chemin. « Il y aura d’autres problèmes », prédit déjà le conseiller municipal qui, à propos des fers rouillés et sectionnés, observe dès à présent que ce n’est « pas très rassurant ».

Contactés, les services techniques de la Métropole ne nient pas les difficultés, en particulier les fissures et les défauts d’étanchéité. Pour autant, le discours se veut réconfortant : « Il n’y a pas de risque pour la sécurité des agents et des usagers », affirme Alexandre Burban, directeur investissement, ouvrages d’art et projets neufs à l’intercommunalité qui regrette que « cette petite chanson revienne régulièrement ». A l’appui de ses dires, le technicien rappelle que la mairie de Rouen n’a jamais ordonné la fermeture d’urgence du parking en vertu de ses pouvoirs de police. « Ça veut dire qu’elle considère qu’il n’y a pas de péril grave et imminent », analyse-t-il. « Il n’y a pas de danger structurel immédiat », soutenait de son côté Frédéric Sanchez dans une missive adressée à Yvon Robert, PDG de la SPL RNS, en avril 2017.

Pas de quoi, manifestement, rassurer le CHSCT de la TCAR, gestionnaire du réseau de transport en commun. Alerté des problèmes rencontrés par le parking, l’organisme s’est officiellement saisi du dossier au début de l’été. Il faut dire que les chauffeurs de bus sont aux premières loges. Depuis 2012, la place de l’Hôtel de Ville est devenue un nœud stratégique en matière de circulation des transports en commun. Le 27 juin dernier, Jean-Claude Blot, secrétaire CGT de l’instance, a pris sa plus belle plume pour écrire au directeur de la TCAR. A la suite d’une visite aux abords et à l’intérieur du parking, le syndicaliste évoque « l’éventuelle gravité de la situation » et annonce officiellement le lancement d’une analyse de risque. Au passage, il demande la transmission de tous les documents permettant d’appréhender les difficultés dans leur globalité.

Si les avis divergent sur le niveau de danger, le constat est là : ce parking n’affiche pas une mine de capitaine. Et dans cette affaire, la Métropole, propriétaire de l’ouvrage depuis 2015, a, semble-t-il, quelque peu traîné des pieds pour s’enquérir sérieusement des problèmes. « Frédéric Sanchez a longtemps refusé de voir », avance le délégué du personnel. Selon l’entourage du président, au contraire, ce dernier mettrait tout en œuvre pour les « résoudre rapidement ». De quoi faire hurler Laurent Daupley, directeur de la société en charge de l’exploitation du parking qui a longtemps prêché seul dans le désert. « Depuis que la SPL a eu connaissance des audits de sécurité en 2011, la direction n’a eu de cesse d’alerter la métropole et notamment Frédéric Sanchez sur les problèmes d’infiltrations et des risques identifiés sur le parking de l’Hôtel de Ville. », rapporte-t-il.
Jusque très récemment, rien de sérieux n’avait été entrepris pour traiter le mal à la racine.

Très remonté, Laurent Daupley accuse même le président de la Métropole d’avoir fait l’autruche à l’aune de considérations politiques. Selon lui, au cours de deux réunions organisées en janvier et février 2016, Frédéric Sanchez aurait déclaré ce qui suit : « Quoiqu’il arrive, la métropole ne fera plus rien sur la place de l’Hôtel de Ville. Nous avons fait des travaux, il n’est pas question que l’on casse ce qui a été fait. Reprendre la place serait reconnaître notre erreur et le risque politique est trop grand. » “Les propos de M Sanchez sont restés figés dans ma mémoire au point de ne plus pouvoir en dormir …”, assure aujourd’hui le directeur de la SPL. Sollicité pour réagir à ces propos qu’on lui prête, le maire du Petit-Quevilly n’a pas donné suite directement. Son cabinet s’en est chargé : « Nous démentons ces éléments et s’ils devaient être publiés, nous n’aurions d’autre choix que de saisir nos avocats. » Ambiance…

« La Métropole a conscience des problèmes, soutient Christophe Duboc, l’un des administrateurs de la SPL. Mais elle est sacrément emmerdée. » Il faut dire que les enjeux se révèlent de la plus haute importance. « Refaire l’étanchéité, cela veut dire casser les travaux précédents pour traiter le problème dans sa globalité. Cela implique également de fermer la place et de dévier toute la circulation des bus à cet endroit », détaille le conseiller municipal écologiste. On comprend aisément que la perspective n’enchante guère le patron de la Métropole, engagé par ailleurs dans un vaste programme de rénovation du centre-ville rouennais et dans la réalisation de l’axe T4.

« Les désordres sont apparus depuis la rénovation de la place de l’Hôtel-de-Ville. »

Mais ce n’est peut-être pas la seule raison qui explique son peu d’empressement à agir. Si l’ouvrage de l’hôtel de ville connaissait déjà des difficultés avant les travaux menés par la CREA – l’ancêtre de la Métropole – en 2012, ces derniers ne sont peut-être pas étrangers aux problèmes actuels. C’est tout du moins l’avis du PDG de la SPL et maire de Rouen. Dans un courrier adressé à « son camarade » Frédéric Sanchez en mars 2017, Yvon Robert livrait le fond de sa pensée après que la Métropole l’ait accusée d’avoir commis « une faute lourde » au sujet de travaux d’étanchéité non réalisés en lien avec les fuites d’eau observées dans le poste électrique :

« Les désordres que nous observons sont en réalité apparus depuis la rénovation de la place de l’Hôtel-de-Ville et la modification de la circulation des bus sur cette même place. » Non content de pointer cet élément, le maire de Rouen mettait aussi en cause la qualité des interventions réalisées par l’intercommunalité : « Les joints de dilatation ont été l’objet de malfaçons lors des travaux entrepris par la métropole, malfaçons qui sont à l’origine des dégâts, dans la structure et l’étanchéité, que les rapports observent. »

La CREA aurait-elle fait preuve de légèreté dans ce dossier d’urbanisme ? La question se pose. En 2012, les défauts d’étanchéité, pourtant déjà bien connus, ont ainsi été laissés de côté. « Nous en avons repris une partie mais pas l’intégralité », affirme Alexandre Burban. A l’époque, la question de savoir si l’ouvrage pouvait soutenir la charge de bus articulés n’a pas non plus été étudiée de manière spécifique. « Je m’inquiète du refus obstiné de faire ses études alors qu’elles sont préconisées par tous les experts sollicités », écrit d’ailleurs le maire de Rouen dans son courrier de mars 2017. Tous les audits de sécurité réalisés depuis 2012 préconisent en effet d’analyser le dimensionnement de l’ouvrage en lien avec la modification de la circulation intervenue en 2012 dans le cadre des aménagements de la ligne 7. A l’époque, la ville de Rouen était encore propriétaire du parking, mais c’est l’intercommunalité qui pilotait les travaux.

Questionné à ce sujet, Alexandre Burban, le technicien métropolitain, confirme qu’aucune étude n’a été menée en amont du chantier. « Il y avait déjà des circulations sur trois voies avec la possibilité de faire rouler des poids lourds. En réalité, le trafic n’a pas progressé », justifie-t-il. Tous bolides confondus, peut-être. En ce qui concerne les bus, c’est une autre histoire. « Depuis 2014 et la création des lignes Fast, la fréquence et l’augmentation de capacité de nos véhicules se sont intensifiées », pointe Jean-Claude Blot, secrétaire du CHSCT de la TCAR, dans le courrier qu’il a adressé à son directeur.

« Il s’agit de comprendre d’où proviennent les fissures »

Selon les informations en possession de Filfax à ce stade, aucune étude spécifique visant à mesurer le dimensionnement de l’ouvrage au regard des charges qu’il a à supporter n’a pour le moment été lancée. En revanche, l’intercommunalité a commandé de nouvelles investigations consistant en la réalisation de sondages en sous-sol, mais aussi sur la voirie en surface. Soit l’autre préconisation répétée par les très nombreux audits de sécurité établis depuis 2012. « Il s’agit de comprendre d’où proviennent les fissures », indique-t-on au cabinet de Frédéric Sanchez. Il ne faut jamais désespérer dans la vie…

Les observateurs les plus avertis auront pu apercevoir ces derniers jours que la circulation des bus avait été temporairement modifiée en face de la mairie. A plusieurs endroits, des trous ont été percés. Les multiples alertes lancées par la direction de la SPL devant le conseil d’administration, le comité des risques ou de l’inspection du travail et de la préfecture auront donc fini par payer. Le résultat de ces études n’est pas encore connu. Une fois achevées, on devrait en savoir plus sur l’origine des désordres ainsi que sur le programme de travaux et les coûts afférents.

Sans se montrer très précis, Alexandre Burban à la Métropole, évoque déjà un chiffrage « en millions d’euros ». D’ores et déjà, l’intercommunalité a provisionné 300 000 euros au budget 2018 pour lancer le marché de maîtrise d’œuvre. Le technicien se veut plutôt confiant sur les modalités du chantier. « Des solutions existent pour traiter l’étanchéité depuis l’intérieur de l’ouvrage », explique-t-il. Ce qui permettrait, au moins, de ne pas avoir à casser les aménagements neufs du dessus. Toujours ça de pris. Pour le reste, les contribuables ont des chances d’y laisser des plumes.

« Cela aurait coûté quelques centaines de milliers d’euros si on avait fait les choses bien dès le départ », glisse un interlocuteur anonyme très proche du dossier. En mars 2017, Yvon Robert ne disait pas autre chose dans son courrier au vitriol : « Le fait d’avoir attendu six ans pour s’attaquer aux sources des problèmes en aura significativement augmenté le coût de réparation. » Inévitablement va se poser la question de qui doit payer. « C’est à l’exploitant de le faire », estime aujourd’hui Alexandre Burban en vertu des termes de la convention de délégation. Si cela devait dépasser la somme retenue pour les travaux (6 millions d’euros pour trois parkings), la Métropole aurait logiquement à payer le surplus. A la condition expresse que rien ne bouge dans le contrat qui l’unit actuellement à la SPL. Ce qui n’est pas garanti.

« Un conflit d’égo »

Il y a quelques semaines, Filfax révélait que l’intercommunalité souhaitait les modifier en profondeur. A l’époque, cette dernière n’avait pas voulu commenter l’information. Aujourd’hui, elle se montre plus prolixe. « Il a été convenu entre la ville, la SPL et la Métropole une modification du contrat de façon à ce que la Métropole puisse gérer directement les travaux à programmer tant au parking de l’hôtel de ville que dans les autres parkings dont elle est propriétaire depuis 2015 », confirme-t-on aujourd’hui dans l’entourage de Frédéric Sanchez. A propos du calendrier, Alexandre Burban parle d’un démarrage du chantier « courant 2019 ». En espérant que, d’ici là, les problèmes ne s’aggravent pas. Mais surtout que les différentes parties intéressées parviennent à s’entendre.

Les relations sont aujourd’hui exécrables entre Laurent Daupley, le directeur de la SPL, et Frédéric Sanchez, président de la Métropole et actionnaire majoritaire de la SPL. Et ça va à peine mieux entre ce dernier et Yvon Robert. Entre eux, cela reste compliqué, spécifiquement autour de ces problématiques de parkings souterrains. « Un conflit d’égo où aucun des deux ne souhaite perdre la face », résume un élu rouennais sous le sceau du off. Contacté, l’édile rouennais n’a pas répondu à notre demande d’interview. Son directeur de cabinet nous a juste fait savoir « qu’il n’y avait pas de divergence de vues entre Rouen et la Métropole au sujet du parking de l’Hôtel de Ville ». « L’esprit humain a une grande affinité pour le rêve qui le conduit sans effort vers des pays enchantés », disait Erasme dans son Eloge de la folie en 1511. Cinq siècles plus tard, la ville de Rouen en apporte la plus éclatante des confirmations…

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