“Pas d’écran avant 3 ans !” met en garde le psychiatre Serge Tisseron – LE POULPE

“Pas d’écran avant 3 ans !” met en garde le psychiatre Serge Tisseron

L'éducation ? Quoi que vous fassiez, vous ferez mal, disait Freud. Ne pourrait-on donc rien face à l'invasion des écrans dans les neurones de nos enfants, alors que les dangers liés à une utilisation excessive ne cessent d'être pointés ? Bien sûr que non, nous répond le psychiatre spécialiste de ces questions Serge Tisseron, en conférence au Grand-Quevilly le 19 février.

Par Gilles TRIOLIER | 08 Fév 2018

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Serge Tisseron, 69 ans, psychiatre et docteur en psychologie, ausculte depuis des années les relations des enfants avec les écrans. En 2007, il a imaginé les repères dits « 3-6-9-12 pour apprivoiser les écrans », pour lesquels il a reçu en 2013 un Award à Washington du Family Online Institute. Celui qui est également chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot animera une conférence – gratuite – sur ces questions le lundi 19 février à partir de 18 h au théâtre Charles-Dullin du Grand-Quevilly. Rencontre.

Quand on évoque les écrans, de quoi parle-t-on exactement ? Est-ce que la télévision, l’ordinateur de salon, les tablettes et smartphones sont à prendre sur le même plan ? 

Non. A chaque tranche d’âge correspond un écran différent, même si tous posent le même problème. Il est simple : comment réguler le temps d’écran et comment faire en sorte que l’enfant l’utilise au mieux ? Il faut à la fois cadrer et accompagner. Ces deux conseils sont valables pour toutes les formes d’écran, mais les problèmes de chaque écran sont assez spécifiques.

Quels sont les risques avérés ? Que disent les études scientifiques et a-t-on suffisamment de recul ?

Les écrans pour lesquels l’on bénéficie d’un recul indiscutable, à long terme, ce sont les télévisions, présentes depuis longtemps dans les foyers. C’est la fameuse étude de Linda Pagani, qui a commencé à travailler sur les relations des enfants aux écrans en 1996 – 97. Elle a demandé à des familles nord-américaines de noter le temps que leurs enfants âgés de 2 à 3 passaient devant les écrans. En les suivant sur de longues années, elle a montré que les enfants qui avaient passé plus d’une heure par jour devant les écrans présentaient à l’âge de 13 ans  des troubles de l’attention et de la concentration. Et également une tendance au repli sur soi, à l’isolement, à se laisser victimiser par des camarades. Pour résumer, des séquelles à la fois dans le domaine des apprentissages et dans celui de la vie relationnelle.

On entend parfois parler de troubles autistiques…

Je m’inscris en faux. Allez voir sur mon blog. Le trouble autistique, c’est un abus de langage. D’ailleurs beaucoup d’associations de professionnels s’insurgent contre l’utilisation du mot. C’est comme un homme politique qui accuse un de ses adversaires d’autisme. Ça a à peu près autant de valeur, c’est-à-dire aucune. C’est du buzz pour internet. Il faut bannir ce mot, l’autisme est une vraie maladie.

Nous le retiendrons. Mais que disent les études plus récentes, suite à l’apparition des smartphones ?

Actuellement, il y a tout un débat pour savoir si les effets de certains outils numériques seraient semblables à ceux d’une substance toxique. Tout le débat est résumé autour du mot drogue. Les smartphones seraient-ils l’équivalent d’une drogue ? Le problème est plus un problème de définition qu’un problème scientifique. On sait qu’il est très compliqué pour un fumeur d’arrêter de fumer, pour un alcoolique d’arrêter de boire, en revanche, on sait que si on enlève les écrans à quelqu’un qui en consomme trop, très vite il fait autre chose. C’est-à-dire qu’il est très difficile de s’en séparer dans l’instant, tous les joueurs de jeux vidéo l’ont bien analysé, mais lorsqu’on s’arrête de les utiliser pendant quelques heures, eh bien on s’en passe très bien. En clinique, on a beaucoup d’exemples d’enfants en garde alternée : chez l’un des deux parents, ils passent leur temps à jouer aux jeux vidéo, chez l’autre pas du tout, parce qu’ils font des tas d’autres choses.

Si on privilégie la difficulté à se détacher de l’activité, on peut établir une analogie avec la drogue. Mais dans le long terme, le fait de priver un utilisateur d’outil numérique n’entraîne pas les mêmes effets. Pour le dire en termes spécialisés, il n’existe pas de syndrome de sevrage physiologique dans le cas des abus d’écrans. Et puis d’autre part, il n’y a pas de risque de rechute. Je me félicite que l’on mette autant l’accent sur les dangers de la surconsommation des écrans, mais il ne faut pas oublier que les jeux vidéo sont apparus dans les années 80. Je me souviens que, dès les années 90, mes amis parents d’adolescents m’alertaient sur le fait que leurs enfants étaient scotchés devant leur console, et que sont devenus ces ados ? Des adultes qui jouent modérément aux jeux vidéo voire plus du tout. Alors il ne faut pas confondre l’utilisation frénétique des écrans par les ados avec le risque qu’ils ne développent pas, plus tard, de vie sociale.

Votre discours est finalement assez rassurant…

Il peut l’être dans la mesure où il faut apprendre aux gens à utiliser les écrans, à établir des cadres. Le problème n’est plus celui des ados. Il y a d’ailleurs une étude, appelée « media in life », qui montre que ceux qu’on désigne comme les « millenials » – les jeunes âgés de 18 à 35 ans – passent leur temps sur leur téléphone et, en même temps, qu’ils vont plus souvent manger au restaurant, voir des expositions, sont mieux entourés d’amis que toutes les autres catégories d’âge confondues. Cela veut dire que les « millenials » ont peut-être un usage excessif de leur téléphone mobile, mais qu’ils n’en ont pas un usage pathologique, car ça n’appauvrit pas leur vie sociale.

En revanche, là où je suis très alarmiste – ce que je dis depuis 2007 – c’est pour les tout-petits et les préados. Un adulte qui utilise beaucoup son smartphone ne doit pas le laisser à son bébé. Je n’ai rien contre le fait qu’un adulte l’utilise, ce n’est pas un problème… s’il est tout seul. Mais dès qu’il a un bébé, ça devient très très problématique : le bébé, voyant le papa ou la maman utiliser sans arrêt son smartphone, n’aura qu’une idée, s’en servir aussi. Et tôt ou tard, il va le faire. Or, un bébé n’a aucun besoin d’un outil numérique, c’est forcément toxique pour lui.

Et justement, pour ces tout-petits, de quelles informations dispose-t-on au sujet de ces méfaits numériques ?

Le principal problème des écrans, dont aucune étude ne montre qu’il s’agit en soit d’un produit toxique, c’est le temps que l’on y passe. Plus on est jeune, plus ce temps est « enlevé » pour d’autres activités. Prenons l’exemple des personnes âgées qui passent leur journée devant la télé : il n’y a pas de campagne pour leur supprimer le poste. Parce que l’on pense, ma foi, que ces personnes ont fait leur vie, qu’elles ne vont pas oublier les recettes de cuisine qu’elles connaissent, qu’elles ne vont pas apprendre à marcher ou à parler, elles savent déjà le faire. Mais, plus un enfant est petit, plus il a des acquisitions à faire, donc plus il faut l’élever sans écran. Avec le temps perdu, il n’apprend pas à parler, à interagir avec un adulte, à se concentrer sur une tâche. C’est dramatique. Alors qu’entre 0 et 3 ans, il y a énormément de capacités mentales qui se mettent en place. Et c’est difficile à rattraper. Pas impossible mais difficile.

Pas d’écran avant 3 ans ! Entre 3 et 6 ans, on passe de 1/4 h à 1/2 h – 1 h par jour, tous écrans confondus. Les parents ont bien sûr ces temps à gérer, mais n’oubliez pas que certaines crèches et écoles élémentaires mettent les enfants devant les écrans pendant 45 minutes à l’heure de la pause méridienne… Il y a vraiment un effort collectif à faire.

Cela peut aller jusqu’à des troubles neurologiques ?

Non, mais on voit beaucoup, et c’est d’ailleurs l’étude du docteur Ducanda, de troubles relationnels et cognitifs, c’est-à-dire des enfants qui n’arrivent pas à se concentrer, qui ont des problèmes manuels, certains réduisent leurs gestes à deux gestes seulement, tenir un objet d’une main et de l’autre frotter… C’est normal si on ne laisse pas à un bébé le temps de prendre des objets à la main, de les flairer, de les jeter, évidemment il aura un retard dans les capacités manuelles.

Pouvez-vous m’en dire plus sur la règle que vous avez créée, celle du « 3 – 6 – 9 – 12 » ?

Ce sont des balises que j’ai imaginées en 2007. Elles sont calées sur quatre âges. Pourquoi ces âges-là ? 3 ans, c’est l’entrée en maternelle, 6 en élémentaire, 9 l’enfant sait à peu près lire et écrire, et 12 il est préado et choisit de plus en plus ses repères en dehors de la famille. A chaque tranche d’âge correspondent des conseils pour utiliser les écrans en famille. Avant 3 ans, on les évite. Moins l’enfant y est confronté, mieux c’est. La consigne ? Jouer, parler, arrêter la télé. Entre 3 et 6 ans, l’idée est de développer des activités manuelles. On introduit petit à petit les écrans, toujours en respectant deux conseils : fixer une tranche horaire dans la journée, et respecter cette portion. Entre 6 et 9 ans, il va falloir lui parler d’internet, puisqu’il commence à en entendre parler, le mettre en garde. Si on le met devant YouTube, vérifier dans son dos qu’il ne va pas voir autre chose. Bref, toujours accompagner, expliquer, choisir des programmes de qualité. Et ça continue à 12 ans. Tant qu’il reste dans la maison des parents, il n’est pas encore autonome.

A quel âge leur offrir leur propre téléphone portable ?

Il est difficile de donner un âge précis, mais deux choses sont à savoir. Certains parents pensent à tort que l’enfant sera plus proche d’eux s’il a un téléphone. C’est exactement le contraire qui arrive. Et, quel que soit l’âge choisi, il est très important d’anticiper les choses en établissant un contrat d’utilisation. C’est d’ailleurs ce que je suis en train de mettre au point avec Bouygues Telecom, qui a fait appel à moi. Aujourd’hui, l’âge moyen de la première acquisition est 11 ans et 8 mois. Certains en ont un beaucoup plus tôt, souvent à la demande des parents et plus souvent à la campagne qu’en ville. Et puis ce n’est pas parce qu’il n’en a pas qu’il ne pourra pas voir des horreurs, que lui montreront des copains qui, eux, ont un téléphone. Ne pas être naïf…

Que pensez-vous d’une interdiction pure et simple des écrans avant 10 ans ?

Je viens de le dire : il faut que ces familles sachent que leurs enfants consomment des écrans ailleurs. Il faut se demander si c’est la meilleure solution pour parler des écrans avec leurs enfants.  Moi, mon fils, quand il avait 8 ans, rentre un jour d’un anniversaire chez un copain. « Vous avez fait quoi ? Ben on a joué à un jeu… » Comme je connais les jeux vidéo, j’ai vite compris qu’il avait joué à GTA, un jeu réservé aux plus de 18 ans. Si vous n’avez pas d’écran, si vous n’y connaissez rien, votre enfant rentre de chez son copain, raconte qu’ils ont joué, et vous vous dites « c’est super… » Si votre enfant en est privé, à chaque fois qu’il va le faire ailleurs, il ne vous parlera pas, et c’est là le problème. Il faut que les écrans soient un élément de discussion.

Vous allez me dire « dans la Silicon Valley les enfants n’ont pas de tablette, pas de télé ». Oui, mais dans ces écoles, leurs copains n’en ont pas non plus.

Que pensez-vous de ces pontes, ou surtout anciens pontes, californiens de Google, Facebook et autres qui disent bannir les écrans dans l’éducation de leurs enfants ?

C’est à l’américaine, il faudrait aller voir de plus près. Il y a ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Les Américains sont très forts pour le buzz… C’est comme cet ancien de Facebook qui y a travaillé dix ans, qui en est renvoyé et qui, quelques années après, dit que Facebook est de la “merde”. Non, mais enfin ! Il se venge, mais il n’avait pas eu d’états d’âme pour la concevoir, cette « merde ».

Et puis le téléphone mobile est quand même un formidable outil. J’en ai un, vous en avez sûrement un, on en a tous. Il faut simplement connaître les règles : nous sommes espionnés en permanence, sous surveillance, et tout est fait et pensé psychiquement sur les applications pour que j’y reste, que je n’ai plus les moyens d’en sortir.

Ce sont des outils qui peuvent être extrêmement utiles et dangereux à la fois, comme l’automobile.  Il faut leur demander uniquement ce qu’ils peuvent donner. Même si les publicitaires veulent nous faire croire qu’ils peuvent tout nous apporter. Nous ne sommes pas désinformés, nous sommes sous-informés.

Pour les petits, entre 3 et 6 ans par exemple, existe-t-il tout de même des aspects positifs à leur utilisation ?

Une étude anglaise montre qu’un enfant accompagné sur une tablette, sur des périodes courtes et sur des jeux interactifs, pouvait gagner en motricité fine. Mais je pense qu’il aurait pu y parvenir avec des activités de pliage – découpage. Je n’y crois pas vraiment.

Que pensez-vous des applications dites éducatives ?

Là aussi tout dépend des tranches d’âge. Et le problème, c’est que ces applications ne sont jamais validées par des études indépendantes. Les fabricants disent qu’elles sont testées par des psychologues, mais ils sont juges et parties. Soyons donc très prudents. La seule qui peut être utile est celle où l’on joue à deux, parents et enfants, qui nous permet de rigoler et de passer un bon moment. Laisser un enfant seul devant une appli sous prétexte qu’elle peut être bénéfique, c’est être le gogo des publicitaires.

Ces dangers liés aux écrans sont de plus en plus évoqués dans les médias. Peut-on parler de prise de conscience ? 

Oui. Il y a deux manières de voir la situation actuelle. Elle est catastrophique pour les tout-petits, ce qui est vrai, mais elle est devenue tellement problématique que beaucoup s’en rendent compte et que les choses vont bouger. Je m’en réjouis. Mais en même temps, le smartphone tel que nous le connaissons sera vite remplacé par d’autres technologies, notamment les commandes vocales, qui feront disparaître des problèmes précédents, tout en en créant de nouveaux.

En tout cas, la campagne actuelle permet de redire avec force que les outils numériques sont conçus par des adultes pour des adultes, et pas pour des enfants.

Appelez-vous à la mise en place d’un plan de prévention national ?

Ça fait des années que je demande que l’Institut national pour la prévention et l’éducation à la santé se mobilise. On l’a fait avec l’Académie des sciences en 2013 et l’Institut ne s’est pas mobilisé. J’ai demandé aussi à ce que les carnets de santé soient refondus en intégrant une diététique des écrans, ce qui à ma connaissance n’a pas été fait. Il faut espérer que tout cela soit mis en place et que les écrans deviennent un objet de débat public. Comme le climat.

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