Décharge Dollemard au Havre : le bout du tunnel est encore (très) loin – LE POULPE

Décharge Dollemard au Havre : le bout du tunnel est encore (très) loin

Si la question de cette montagne de déchets s'est imposée dans le débat public depuis quelques semaines, rien n'est résolu sur le fond. Au coeur du problème, la question de savoir qui va payer pour faire en sorte que cessent les rejets en mer. A ce stade, les acteurs publics ne se bousculent pas au portillon. Au grand dam d'associations écologistes et d'élus locaux. Le tout sur fond de menace de déclenchement d'actions en justice. Révélations.

Par Manuel SANSON | 22 Mar 2018

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Il faut marcher vers le nord du Havre pour découvrir « la chose ». Là-bas, à l’abri des regards et du côté “tendance” de la cité océane, à quelques encablures de l’aéroport d’Octeville, elle se dévoile. Une montagne de détritus, mélangées à de la roche et de la terre, se dresse face au visiteur. « 400 000 tonnes de déchets », souffle Marc Migraine, l’adjoint au maire du Havre LREM en charge de l’environnement. Si, depuis la mi-2017, le nouveau monde politique a pris ses quartiers dans la sous-préfecture seinomarine, l’ancien, lui, fait plus que résister lorsqu’il est question de protection de l’environnement et d’écologie.

 

Comment est-on arrivé là ? L’agglomération havraise paye aujourd’hui des années d’incurie dans la gestion de ses déchets. Depuis l’après 2nd guerre mondiale jusqu’à la fin des années 90, entreprises et particuliers ont pris la vilaine habitude d’aller jeter en contrebas du plateau de Dollemard leurs rebuts. Le tout en s’acquittant d’une taxe auprès des sociétés chargées d’exploiter les différents sites de déversement. Car, pendant plusieurs décennies, tout cela était parfaitement légal. Un autre monde assurément. Enfin presque… « Aujourd’hui, il y a encore des dépôts sauvages », affirme Nathalie Nail, conseillère municipale d’opposition PCF. « C’est extrêmement marginal », répond de son côté Marc Migraine. Quoi qu’il en soit, il y a urgence à agir.

La décharge et la mer avaient l’air de bien s’entendre…

Gravats, plastique, ferraille, transformateur électrique, carcasse de voiture, machine à laver… on trouve de tout dans cet amoncellement de déchets. Au fil des années, sous le poids des tonnes déversées, la falaise s’est affaissée et la masse polluée est arrivée jusque sur la plage. Aujourd’hui avec l’érosion et la montée du niveau de la mer, l’eau vient lécher l’estran pour emporter, au compte-gouttes, des déchets vers le grand large. Si Marc Migraine assure qu’aucune contamination des sols et des eaux n’a été relevée, une étude réalisée en 2011 à l’initiative de la ville précise que « certains déchets qui contiennent des substances chimiques (transformateur EDF, fûts…) peuvent générer une pollution des sols et des sources ».

Selon ce même rapport, il y aurait entre 30 et 80 m3 de détritus qui rejoindraient la grande bleue chaque année. Loin d’être insignifiant. D’autant que le phénomène a pu se renforcer depuis en raison d’une hausse régulière du niveau de la mer. « 2 mm par an au Havre », rappelle Hubert Dejean de la Bâtie, maire UDI de Sainte-Adresse, mais également vice-président de la Région Normandie en charge, justement, de l’Environnement. Jusqu’en 2016, la situation ne semblait pas déranger grand monde. Loin des baigneurs et des touristes, la décharge et la mer avaient l’air de bien s’entendre…

Pour régler sérieusement le problème, il aurait fallu prévoir de lourds travaux comme le soulignait l’étude réalisée en 2011 par le cabinet SCE. « Entre 17 et 21 millions pour une excavation complète du site », peut-on lire dans ce document rendu public par l’association Ecologie pour le Havre (EPL). Avec, en prime, un risque avéré d’effondrement de la falaise. Lâchée en 2009 par le Département de la Seine-Maritime, « partenaire financier de la ville dans ce dossier », dixit une note municipale interne que nous avons pu consulter, la commune du Havre ne s’est pas aventurée dans cette voie préférant opter pour la solution la moins onéreuse, celle d’un ramassage régulier effectué par l’association d’insertion Aquacaux. « Une initiative qui, si elle a le mérite d’exister, ne résout en rien le problème », souligne le conseiller municipal havrais d’opposition EE-LV Alexis Deck. De l’art de vider l’océan à la petite cuillère… D’autant que le retrait du Département a eu pour effet de réduire les budgets alloués aux opérations de dépollution, selon le document cité plus haut.

“Nous n’avons jamais rien caché”

Et puis, la Surfrider foundation, récemment implantée au Havre, est sortie du bois. A son initiative, un collectif d’associations a été créé pour mettre la pression sur les pouvoirs publics afin de trouver – enfin – une solution viable et pérenne à ce scandale écologique. Si la ville du Havre a tout de suite senti passer le vent du boulet médiatique comme a pu le constater Filfax en consultant la note interne précitée, rien de vraiment tangible ne s’est encore produit à l’époque. Exceptée une opération de « calinothérapie » et de « concertation » à destination des associations écologistes locales qui avaient fait le choix de ne pas perturber les réjouissances liées aux festivités organisées à l’occasion du 500 eme anniversaire de la ville du Havre.

Il aura fallu la tempête Eleanor de janvier dernier pour qu’enfin le dossier s’impose dans le débat public. A l’occasion de ce coup de tabac, les déchets rejetés depuis Dollemard ont augmenté de manière significative que ce soit sur les plages avoisinantes, mais aussi dans la réserve naturelle de l’estuaire de la Seine située à l’embouchure du fleuve. « Et même jusqu’à Boulogne-sur-Mer », ajoute Jean-François Samson, militant écologiste local.

La ville du Havre a donc communiqué tous azimuts sur le sujet avec comme message principal le fait que la ville se préoccupe du dossier. « Nous avons toujours eu conscience du problème et nous n’avons jamais rien caché », soutient Marc Migraine pour déminer le terrain au maximum. La commune a sollicité les différentes collectivités locales ainsi que l’Etat pour organiser un tour de table sur cet épineux dossier. « Une première réunion a eu lieu en janvier », rapporte l’élu LREM. Et une seconde en sous-préfecture jeudi dernier.

“On en a assez d’attendre”

Objectif affiché : « Réunir l’ensemble des acteurs pour lutter contre la nuisance », selon l’adjoint au maire. « A l’issue de la rencontre, nous sommes tombés d’accord pour lancer une étude d’actualisation qui viendrait compléter la précédente de 2011. L’idée est de l’axer sur les différentes solutions qui se présentent à nous », rapporte Marc Migraine annonçant par ailleurs “que la municipalité a décidé de renforcer les opérations de ramassage”. « J’espère pouvoir prendre connaissance des résultats de l’étude au courant du deuxième semestre 2018 », annonce Hubert Dejean de la Bâtie. Sachant que le cahier des charges de cette future étude n’a pas encore été rédigé, rien n’indique que le délai sera tenu.

De quoi faire tiquer Arnaud Freret de la Surfrider foundation : « On en a assez d’attendre », clame-t-il. Et Jean-François Samson de lui emboîter le pas : « On n’a pas besoin d’une nouvelle étude, mais d’un appel d’offres pour lancer les travaux. » « La ville fait œuvre d’une certaine bonne volonté, mais nous restons vigilants quant à l’issue des discussions », souligne de son côté Pierre Dieulafait, pour l’association Ecologie pour le Havre. Et il a sans doute bien raison…

Car si les acteurs publics communiquent à l’envi sur leur prise en compte de la situation, rien sur le fond n’est réglé. Notamment à propos du nerf de la guerre : l’argent. Qui peut, veut payer pour la dépollution et la remise en l’état du site ? A ce stade, on n’en sait rien. « On assiste à une partie de ping-pong entre les différents acteurs, personne n’a envie de casquer », confie sous couvert d’anonymat un maire d’une commune littorale. « L’Etat ne serait pas très chaud pour mettre la main à la poche », souffle Pierre Dieulafait selon des indiscrétions qu’il a pu glaner.

“Nous avons un Premier ministre havrais…”

Sollicitée par Filfax, la sous-préfecture du Havre n’a pas souhaité faire le moindre commentaire sur le sujet. D’après nos informations, la représentation de l’Etat aurait demandé à l’agence de l’Eau de prendre à sa charge la réalisation de la nouvelle étude. Ce qui ne semble pas augurer d’une grande mobilisation financière de l’Etat sur ce dossier. « Je n’ai pas encore vu de lignes budgétaires consacrées à Dollemard au niveau de l’Etat », appuie de son côté un élu de l’agglomération havraise. Jean-François Samson suggère l’idée d’un fonds spécial débloqué par le ministère de l’Ecologie. « Nous avons un Premier ministre havrais, il pourrait soutenir cette démarche », sourit le militant, comme s’il jetait une bouteille à la mer. A notre connaissance, cette dernière n’est pas arrivée jusqu’à la capitale…

Contacté, le Département de Seine-Maritime, dirigée par la droite et le centre, n’a pas donné suite à notre demande. Son retrait du dossier en 2009, acté par la majorité socialiste de l’époque, ne plaide pas, là encore, en faveur d’une prochaine intervention pécuniaire de sa part. Le tout dans un contexte financier très dégradé en ce qui le concerne. « La CODAH ne souhaite pas payer », croit savoir par ailleurs un élu du cru bien au fait du « scandale Dollemard ». Et la ville, seule, n’aura pas les moyens. « Il est encore trop tôt pour parler d’argent », évacue l’adjoint municipal Marc Migraine lorsqu’on le questionne sur le sujet. Reste la Région chargée depuis peu d’élaborer un plan régional de prévention et de gestion des déchets et surtout bénéficiant de quelques réserves financières.

« Ce n’est pas de sa compétence », martèle néanmoins Hubert Dejean de la Bâtie, le vice-président en charge de l’Environnement, indiquant que la collectivité pourrait tout de même intervenir directement « via l’EPFN (NDLR : établissement public foncier de Normandie) ou alors le fonds pour la réhabilitation des friches industrielles » mis en place au niveau du conseil régional. Avant d’aboutir à « un montage financier partenarial », l’élu havrais demande à ce que l’on applique « le principe du pollueur payeur ». « Ceux qui ont gagné de l’argent en exploitant la décharge doivent être mis à contribution », soutient-il. Si l’argument semble valable, il sera bien difficile de récupérer des sous par ce biais. « Certaines sociétés n’existent plus, certains propriétaires sont décédés », observe aujourd’hui Marc Migraine indiquant par ailleurs que la ville a lancé « des procédures d’expropriations » afin de rendre à la nature et aux promeneurs les parcelles du plateau de Dollemard.

“Cela demanderait des moyens financiers considérables”

In fine, les différents acteurs publics auront très certainement à sortir le carnet de chèques. Pour une solution complète et définitive, il faudra mettre sur la table plusieurs dizaines de millions d’euros. « C’est sûr que personne n’a envie de débloquer de telles sommes », souffle Hubert Dejean de la Bâtie. Ce que confirment des éléments exclusifs révélés aujourd’hui par Filfax. A l’été 2017, un étudiant en licence professionnelle à l’université de Rouen s’en est allé interroger le service environnement de la ville du Havre et la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) à propos de la décharge de Dollemard.

Il avait été missionné par la commune de Saint-Jouin-Bruneval pour effectuer un rapport sur les déchets rejetés sur la plage municipale. Voici la réponse que lui ont fait ses deux interlocuteurs à propos de la décharge Dollemard : « Il ne sera pas possible de retirer tous ces gravats de la falaise car, cela demanderait des moyens considérables tant financiers que techniques et d’autre part, on risquerait de déstabiliser la falaise à cet endroit et de faire plus mal que de bien en intervenant avec des moyens lourds ». Difficile d’être plus clair. Et si, depuis, le sujet a fait irruption dans la sphère médiatique, rien n’indique que la solution retenue diffère de la situation actuelle. « L’hypothèse du statu quo reste sur la table », lâche aujourd’hui Hubert Dejean de la Bâtie. Même si cette dernière n’a pas « sa préférence », s’empresse-t-il d’ajouter.

A l’image, bien entendu, du collectif d’associations qui se démène pour que les choses bougent à Dollemard. « On nous dit que ça coûte très cher, mais on a bien été capable de dépenser des sommes considérables pour installer le terminal pétrolier d’Antifer. Cela veut dire que l’on peut le faire pour sauvegarder l’environnement », argumente Arnaud Freret pour la Surfrider foundation. Pour les associations, pas question de se laisser endormir même si l’on salue une certaine prise de conscience des pouvoirs publics. « Si on n’a pas le choix, nous sommes prêts à aller en justice », prévient le militant écologiste soufflant qu’une procédure est en attente dans son tiroir.

“L’autorité de police compétente est le préfet”

Et ce n’est peut-être pas la seule menace judiciaire qui plane. D’après nos informations, une ou plusieurs communes littorales pourraient emboîter le pas de l’association. De quoi donner quelques sueurs froides à la Ville du Havre, sur laquelle la décharge est installée et, par ailleurs, bientôt propriétaire des plateaux depuis lesquels les détritus étaient balancés. Même si, son argumentaire juridique semble déjà bien rôdé à la lecture de la note interne évoquée ci-dessus. D’après la municipalité, l’Etat ne peut s’exonérer de ses responsabilités : « L’autorité de police compétente est le préfet dans la mesure où la pollution des sols a pour origine l’exploitation de décharges, installation soumise à la réglementation ICPE (NDLR : installation classée pour la protection de l’environnement). »

Ce qui n’empêche pas la ville d’être aux petits soins avec les associations. La municipalité dirigée par Luc Lemonnier (LR) s’est engagée à réunir périodiquement un comité de suivi auquel ces dernières seront conviées. De manière plus discrète, certains élus de la majorité se sont vus adressés « des éléments de langage » à destination de la presse et de la société civile, assure l’une de nos sources. « Pour déminer le sujet le plus possible », glisse notre interlocuteur qui a vu passer la note. Si la décharge déborde déjà en mer, il ne faudrait pas que Dollemard vienne aussi polluer la prochaine élection municipale…

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