Crise à hôpital psychiatrique du Rouvray : “Il arrive que des malades passent la nuit sur une chaise” – LE POULPE

Crise à hôpital psychiatrique du Rouvray : “Il arrive que des malades passent la nuit sur une chaise”

La colère fait plus que gronder au centre hospitalier psychiatrique du Rouvray. Dans un contexte d'explosion du nombre de patients, les salariés sont à bout face à la détérioration de leurs conditions de travail et l'impossibilité d'assurer une prise en charge de qualité. De leur côté, le directeur et l'agence régionale de santé refusent de s'exprimer. Et l'hypothèse d'une grève de prendre, chaque jour, un peu plus d'épaisseur...

Par Manuel SANSON | 15 Mar 2018

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On n’est pas à l’abri d’un drame”, lâche, désabusé, Jean-Yves Herment, secrétaire de la section CFDT et du CHSCT du centre hospitalier spécialisé du Rouvray. Plus rien ne semble tourner rond dans ce centre psychiatrique installé à Sotteville-lès-Rouen.

C’est tout du moins le message délivré par les différentes organisations syndicales présentes au sein de l’établissement. De concert, CFDT, CGT et CFTC dénoncent, depuis plusieurs semaines et de manière conjointe, la suroccupation alarmante et ses conséquences sur la qualité de l’accueil des patients et les conditions de travail des personnels. « On observe un afflux de malades alors que nous sommes déjà saturés et que, en parallèle, nos capacités d’accueil diminuent », résume Claire Prévost, une syndicaliste CFTC. Entre 2014, selon les données transmises par le syndicat CFDT, on dénombrait 566 lits et 530 places en hospitalisation ambulatoire. En 2016, les chiffres s’établissaient à 551 lits et 407 places. Conséquence : “Ça déborde vraiment beaucoup, encore plus que le précédent pic survenu en 2012″, glisse une infirmière anonyme.

« Il arrive que l’on installe trois personnes dans une chambre prévue pour un ou deux, ce n’est pas digne de la psychiatrie d’aujourd’hui », poursuit la syndicaliste CFTC. Si la problématique ne date pas d’hier, elle s’est, selon les syndicats, encore aggravée ces derniers mois. Selon une soignante encartée à la CGT, dimanche dernier, “l’hôpital accueillait 558 malades alors que le nombre de lits pérennes se fixe à 503”. Oups… « En plus des lits de camps installés à la va-vite, il arrive que des patients passent la nuit sur une chaise », se désole notre source. « Ou bien que certains soient placés en chambre d’isolement alors que leur état ne le nécessite pas », ajoute Claire Prévost. « Plus étonnant encore, certains mineurs sont hospitalisés au sein d’unités dédiées aux adultes », dénonce pour sa part Jean-Yves Herment pour la CFDT. Moins grave mais cependant significatif du bricolage observé en ce moment, les services techniques doivent, selon la représentante CFTC, « batailler pendant deux semaines durant pour obtenir le remplacement d’une ampoule ».

“Ça craque dans tous les services”

De quoi faire sauter les plombs des agents. D’autant que, dans ce contexte de surchauffe aggravée, le nombre de personnels de santé n’évolue pas à la hausse dans les mêmes proportions que le nombre de patients. La file active de l’établissement – le nombre d’entrées cumulées – ne cesse de croître : + 8,4 % entre 2014 et 2016 selon le rapport d’activité de l’hopital pour l’année 2016. Dans le même temps, sur la même période, les effectifs en équivalent temps plein n’ont progressé que de 0,5 %, passant de 1941 à 1951. Cherchez l’erreur.

Concrètement, les salariés doivent se débrouiller. « Et la qualité de la prise en charge se dégrade », affirme Jean-Yves Herment pour la CFDT selon qui « le risque qu’un drame se produise est bel et bien réel ». « La surveillance ne se fait pas de manière satisfaisante, le lien qu’il faut créer avec les patients ne peut plus être assuré, on est moins attentifs aux signes avant-coureurs… », explique-t-il. « En cas de crise suicidaire, je ne suis pas sûr que les agents soient en mesure de faire face », souffle le syndicaliste. Et la représentante de la CFTC de témoigner « d’un profond ras-le-bol » des personnels. « Ça craque dans tous les services », indique-t-elle, relevant que « les arrêts maladie ont explosé ces derniers mois ».

Le tout sans entraîner de réaction très affirmée des décideurs. « On nous balade d’audit en audit, mais les choses ne changent pas », confie notre interlocutrice CFTC. Ou alors seulement lorsque ça arrange la direction… « A l’occasion d’un énième expertise sur l’organisation du service et les moyens nécessaires pour assurer une prise en charge de qualité, les lits de camp ont été enlevés, mais ils ont été réinstallés par la suite », rapporte la représentante CGT. Ce qui a inspiré à la CFDT, dans un tract syndical, un titre tout en ironie en lien avec le plus célèbre des sorciers, le jeune Harry Potter : « H.P et la chambre des lits supplémentaires, Quand le Rouvray prend des airs de Poudlard ou comment faire disparaître des lits supplémentaires pour les faire réapparaître en lits d’urgence. »

“Le flux d’entrée ne baissera pas”

Sur le fond, Jean-Yves Herment regrette « une forme de double discours » : « Des engagements ont été pris pour retirer les lits de camp, mais ils ne sont pas appliqués. »
“La direction se voile la face en espérant que le flux d’entrée diminue, mais il ne baissera pas”, prédit déjà le syndicaliste CFDT. Selon lui, deux solutions sont sur la table. La première, que les autorités de tutelles se décident à renforcer les moyens, c’est-à-dire à créer des postes. D’après la représentante de la CFTC, il en faudrait « 50 à 60 de plus » à l’échelle du centre hospitalier pour pouvoir faire face. Jean-Yves Herment chiffre, lui, les besoins « à une trentaine ». Sans se faire néanmoins beaucoup d’illusions. « L’air du temps n’est pas à la création de postes », soutient-il. « On a déjà beaucoup de mal à se faire remplacer en cas de longue maladie ou de congés maternité », relève ainsi la syndicaliste CFTC.

Dans ce contexte, le représentant de la CFDT demande à la direction de fermer les lits d’urgence qui pullulent ici ou là dans l’établissement. « Ce n’est pas une solution satisfaisante, mais c’est la seule, à ce jour, qui peut nous permettre de retrouver de la sérénité », assume le délégué syndical. Selon la représentante CFTC, les grandes huiles hospitalières régionales, obsédées par les considérations budgétaires, ne prennent que trop peu en compte la réalité du terrain. « On nous dit on ferme des lits pour opérer le virage ambulatoire, mais en même temps aucun moyen n’est mis sur la table pour développer la prise en charge à l’extérieur de l’hôpital », dénonce-t-elle par exemple.

“Un mouvement de grève semble inéluctable”

De manière plus large, Jean-Yves Herment s’offusque de la sous-dotation chronique de l’établissement de santé du Rouvray. « Nous sommes le troisième centre psychiatrique en termes d’activité, mais seulement le huitième en matière de budget. De source syndicale, ce dernier devrait s’élever à près de 120 millions d’euros selon l’état prévisionnel des recettes et des dépenses pour l’année 2018. Côté CFTC, on vise aussi la responsabilité de Jean-Yves Autret, le directeur de l’établissement : « Il ne fait pas remonter les problèmes auprès de l’ARS. Il a des objectifs à atteindre avec les seuls moyens qui lui sont alloués sachant qu’il peut recevoir des primes pour la réalisation de ces mêmes objectifs… »

En tout état de cause, la direction de l’établissement ne peut ignorer le phénomène de saturation dénoncé par les syndicats. Dans son dernier rapport d’activité disponible (2016 sur la base des chiffres de 2015), il est fait état “d’une tension toujours soutenue sur les lits”. Contacté par Filfax, Jean-Yves Autret n’a pas souhaité en dire plus dans nos colonnes. Pas plus que l’agence régionale de santé de Normandie, son autorité de tutelle.

« Le directeur attend la tenue du CHSCT extraordinaire le 23 mars prochain pour répondre », nous a indiqué le service communication de l’hôpital. Jean-Yves Autret se sait particulièrement attendu. Car la colère gronde de plus en plus fort, se répandant désormais au-delà des grilles de l’établissement. « Ça ne lui plaît pas, il aimerait que tout cela reste confiné à l’intérieur de l’hôpital », glisse une syndicaliste. Après moult réunions et la signature d’une motion conjointe CFDT, CFTC et CGT, les trois organisations pourraient passer à la vitesse supérieure…

« Pour faire bouger les choses, le lancement d’un mouvement de grève semble inéluctable », glisse aujourd’hui Jean-Yves Herment pour la CDFT. Les trois centrales représentées à l’hôpital du Rouvray devaient justement se rencontrer en ce début de semaine pour évoquer la question. Selon nos informations, les personnels sont également conviés à une assemblée générale dans les locaux syndicaux le 20 mars prochain. Assurément une épine supplémentaire dans le pied des grandes huiles hospitalières. Mais aussi des patients qui peuvent s’attendre à de difficiles semaines…

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