Conservatoire de Caen : quand l’élue caennaise en charge du commerce mène une (drôle) de danse – LE POULPE

Conservatoire de Caen : quand l’élue caennaise en charge du commerce mène une (drôle) de danse

Selon nos informations, les parents d'élèves des sections danse du conservatoire à vocation régionale de Caen se voient imposés l'achat de certaines fournitures dans la boutique de Véronique Debelle, l'actuelle adjointe au maire au commerce. Révélations.

Par Manuel SANSON | 12 Mar 2018

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Véronique Debelle, propriétaire de la boutique d’articles de danse Attitude Diffusion sise à Caen, par ailleurs adjointe au maire de la cité chargée du commerce, bénéficie-t-elle d’un marché captif auprès des élèves du conservatoire à vocation régionale de Caen (CCR) ? La question se pose à la lumière des éléments apportés aujourd’hui par Filfax. Contactée une première fois, l’élue LR n’a pas souhaité répondre invoquant une raison personnelle. Relancée à moult reprises, elle n’a pas donné suite.

En tout état de cause, plusieurs éléments ne manquent pas d’interroger. Sur plusieurs listes fournitures (années 2015, 2016 et 2017), éditées par l’institution culturelle et pédagogique à destination des parents, figurent en toutes lettres les références des produits de la boutique de Véronique Debelle. “Il arrive que les conservatoires recommandent des marques, témoigne une professionnelle du secteur sous couvert d’anonymat. Mais en aucun cas, les familles ne sont dans l’obligation d’acheter dans un commerce en particulier.” Interrogée pour comparer la situation en vigueur au CCR de Rouen, Fabienne Bréard, présidente de l’association des parents d’élèves (APEC), indique “qu’il peut arriver qu’un accord soit passé avec un fournisseur pour obtenir un tarif plus attractif”. “Mais même dans ce cas, les parents ont toujours le choix d’aller se fournir ailleurs”, ajoute-t-elle.

Ce qui ne semble pas être le cas dans l’ex-capitale de Basse-Normandie. Selon nos informations, plusieurs parents caennais, au cours de ces dernières années, se sont vus opposer un refus net lorsqu’ils ont émis l’hypothèse d’aller se fournir en justaucorps dans une autre boutique que celui de l’élue LR caennaise. Ce que confirme Xavier Le Contour, élu d’opposition PRG au conseil municipal de Caen, qui affirme “que les familles doivent aller se fournir dans la boutique de Mme Debelle”. Une commerçante bien en vue sur la place de Caen affirme à Filfax “qu’elle a déjà entendu parler d’une telle pratique”. L’obligation concernerait aussi bien les élèves des différents niveaux classiques que ceux qui suivent un cursus en classe à horaire aménagée (CHAM).

“Vente forcée”

“On nous a dit qu’il fallait aller dans ce magasin pour des questions d’homogénéité”, souffle un parent d’élève anonyme confronté au problème. “Il faut que tout le monde soit habillé pareil”, s’est ainsi entendue dire une mère de famille lorsqu’elle proposait d’aller acheter un modèle équivalent ailleurs et moins cher. Un parent d’élève critique ce qui pour lui s’apparente à “de la vente forcée”. Comme ce dernier le souligne, une fois arrivé au magasin pour acheter le justaucorps, bien souvent, “on prend le reste des fournitures, en particulier les chaussons de danse”.

Et la différence de tarif par rapport à d’autres boutiques de sport n’est pas anodine. En comparant les prix d’Attitude Diffusion et de Décathlon pour les justaucorps, il y a un écart de 1 à 3 au profit des seconds. Sans doute, cette différence se justifie par une différence de qualité. “Le justaucorps Attitude que nous nous sommes résolus à acheter a été fabriqué en Chine”, sourit néanmoins l’un des parents d’élèves apparemment très fâché qu’on lui ait forcé la main.

Contacté par Filfax, Stéphane Béchy, directeur de la maison jusqu’en 2016, répond “qu’il n’a jamais entendu parler d’une telle obligation”. Pour plus d’informations, il renvoie vers l’actuel titulaire du poste. Sollicité à son tour, Aurélien Daumas Richardson, récemment nommé à la tête de l’institution, tombe quelque peu des nues face à nos questions : “Je n’ai pas encore entendu parler de ça”, confesse-t-il. Et le nouveau directeur de rappeler un principe de base : “On peut recommander, mais en aucun cas accorder une exclusivité à un magasin privé, nous sommes un service public”, pose-t-il indiquant, au passage, qu’il allait mener “sa petite enquête” sur le sujet. “Si des parents ont été contraints à acheter dans une boutique, ils ont raison d’être étonnés par de telles pratiques et ils peuvent me solliciter à ce propos”, conclut-il.

Tout juste nommé au poste de directeur de cette grande maison qu’est le CCR de Caen, Aurélien Daumas Richardson peut tout à fait ne pas avoir été mis au courant de cette “spécificité” locale. D’autant que le dossier est sensible et que les quelques parents mécontents ne sont pas allés se plaindre auprès des hautes sphères du CCR, encore moins auprès de la tutelle politique de l’institution, en l’occurence la communauté urbaine de Caen. “De peur des représailles sur le parcours de leurs enfants”, avance l’un d’entre eux, soulignant “que les places sont chères au conservatoire”. L’un de nos interlocuteurs, très au fait des coulisses de l’institution, évoque une forme d’Etat dans l’Etat au CCR caennais : “Les équipes pédagogiques et administratives sont en place depuis toujours, tout le monde se connaît. La maison est marquée par un conservatisme très affirmé”, témoigne-t-il.

Selon nos informations, ce principe d’exclusivité sur les justaucorps existerait depuis de nombreuses années, c’est-à-dire bien avant l’arrivée de Véronique Debelle au poste d’adjointe au maire au commerce. Il n’empêche : sa double casquette prête aujourd’hui à confusion, voire à suspicion. D’autant que la dynamique chef d’entreprise n’en est pas à son premier coup d’essai en matière de conflit d’intérêts potentiel. En 2016, la préfecture du Calvados avait demandé au conseil municipal de Caen de procéder à un nouveau vote en exigeant que l’adjointe au maire n’y prenne pas part. Il s’agissait d’attribuer une subvention à l’association Coeur de Caen commerce, structure dont l’époux de Véronique Debelle, un certain Guillaume Debelle, apparaissait comme le secrétaire général…

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