Le clan Lecornu à la manœuvre pour arracher Saint-Aubin-sur-Gaillon des griffes de son actuelle communauté de communes – LE POULPE

Le clan Lecornu à la manœuvre pour arracher Saint-Aubin-sur-Gaillon des griffes de son actuelle communauté de communes

Une riche commune du nord de l'Eure a décidé de faire sécession de son intercommunalité de rattachement. Au grand dam des élus et des citoyens du cru qui y voient la patte de Sébastien Lecornu, fraîchement nommé secrétaire d'Etat et toujours véritable patron politique dans le département.

Par Manuel SANSON | 06 Juil 2017

0
Recommander

Saint-Aubin-sur-Gaillon, ses 1840 habitants, ses charmantes prairies et sa rutilante zone d’activités en bordure de l’A13… Le décor est planté. Dans cette modeste – et jusque-là paisible – commune de l’Eure se déroule aujourd’hui une féroce bataille, mêlant lutte d’influence politique et intérêts économiques.

Tout commence le 8 juin dernier en conseil municipal. Après plusieurs heures de débat, voici venu le temps des questions diverses. En général, cela concerne des éléments assez secondaires. Pas cette fois. Il s’agit ni plus ni moins que de se prononcer sur la sortie de Saint-Aubin de sa communauté de communes de rattachement, à savoir Eure Madrie Seine (CCEMS). En parallèle, la délibération prévoit que Saint-Aubin-sur-Gaillon s’en aille rejoindre Seine Normandie agglomération (SNA), la nouvelle intercommunalité de Vernon, “drivée” par Sébastien Lecornu, patron de la droite dans le département, via Frédéric Duché, l’un de ses fidèles lieutenants.

Sans exagérer, c’est une décision capitale et hautement stratégique qui engage le village à très long terme. Ce soir-là, Nicole Drouillet, maire LR, obtient l’unanimité de son conseil. “Tout a été fait dans la précipitation et sans publicité auprès des élus et des habitants”, reproche Sébastien Denise, animateur d’un collectif de locaux opposés à cette sortie. Il semble que même l’édile de Saint-Aubin en a pris conscience puisqu’elle a organisé un second vote lors d’un nouveau conseil municipal convoqué le 19 juin. “Il y avait un doute sur la légalité du rajout de la délibération”, reconnaît-elle aujourd’hui. Un second vote fut donc prévu. Avec un résultat identique à l’arrivée même si quelques élus s’y étaient, cette fois, opposés. Une fois pour toutes entérinée, cette délibération déclenche alors une immense controverse, à la fois citoyenne et politique.

         “Le double jeu de Nicole Drouillet”

Dès la nouvelle connue, des habitants sont en effet montés au créneau. Un collectif s’est créé, une pétition a été mise en ligne. “Elle rassemble à ce jour près de 526 signatures”, comptabilise Sébastien Denise qui ne décolère pas contre le rattachement de sa commune à SNA. “Clairement, nous allons y perdre en termes de services publics de proximité. Nous n’aurons plus le droit aux tarifs préférentiels au niveau de l’école de musique ou encore des crèches situées dans le périmètre de la CCEMS”, détaille l’opposant qui craint désormais d’avoir à inscrire ses gamins à Vernon. “C’est à 40 km de chez nous (NDLR : aller retour), déplore-t-il.

En réponse, Nicole Drouillet crie “instrumentalisation”“Ce collectif se fait manipuler par la CCEMS et sa présidente Mme Meulien (NDLR : adjointe au maire de Saint-Pierre-de-Bailleul), souffle-t-elle. Les habitants ne perdront rien et je peux même vous dire que Saint-Aubin aura tout à y gagner.” Selon Frédéric Duché, président de SNA, la commune a déjà prévu de compenser financièrement la hausse des tarifs d’accès au services publics de proximité. In fine,  ça sera payé avec nos impôts”, relève avec justesse Sébastien Denise.

Et la pression ne retombe pas. Bien au contraire. Les habitants restent vent debout contre une intégration chez SNA. Outre leurs inquiétudes pratiques, ils critiquent la méthode employée par Nicole Drouillet pour parvenir à ses fins. Du côté des élus de la CCEMS, l’animosité apparaît également très prégnante. “Nicolle Drouillet a joué un double jeu”, regrette Antoine de Cosmi, élu LR au conseil communautaire. D’un côté, elle discutait en catimini avec les responsables de SNA. De l’autre, elle siégeait au comité de pilotage chargé de mener les négociations en vue d’un rapprochement de l’ensemble de la CCEMS avec la CASE, une agglomération située à l’ouest de Saint-Aubin-sur-Gaillon et comprenant les communes de Louviers et Val-de-Reuil.

Au terme d’une étude conduite en 2015 par un cabinet extérieur, il est apparu que la CCEMS avait tout intérêt de s’en rapprocher. “C’est le choix le plus avantageux et le plus cohérent en matière de compétences et de fiscalité”, plaide aujourd’hui Catherine Meulien. Et la CCEMS avait engagé des démarches pour opérer ce regroupement. Quelle ne fut donc pas la surprise de la présidente de prendre connaissance par voie de presse de la décision du conseil municipal de Saint-Aubin. “D’autant que sa maire avait voté en faveur du lancement de l’étude de fusion”, rapporte la présidente de la CCEMS. Comme un sentiment diffus de s’être faite mener en bateau… “Ce n’est pas très chic de sa part”, commente Antoine de Cosmi pourtant de la même tendance politique que Nicole Drouillet.

         “Une OPA politique”

“Dès 2015, j’ai plaidé pour un rapprochement avec SNA”, avance Nicole Drouillet se défendant de toute trahison. Et de citer un amendement au schéma départemental de coopération intercommunale (SDCI) de l’Eure, allant dans ce sens, qu’elle avait tenté, sans succès, de faire examiner début 2016. ” L’intégration à SNA répond à une logique de cohérence territoriale et à des avancées en matière de compétences et de gouvernance”, argumente-t-elle. Selon l’élue LR, la CCEMS a très vite évacué l’option d’un rapprochement avec SNA au profit de la CASE : “On n’a jamais étudié sérieusement ce scénario.” Ce qui semble être une lecture très subjective de la réalité… Filfax a en effet pu se procurer le rapport du cabinet conseil Calia qui évoque avantages et inconvénients des différentes hypothèses. Très clairement, le document plaide en faveur d’un rapprochement avec la CASE. Pas de quoi convaincre Nicole Drouillet qui campe sur ses positions et indique, au passage, bénéficier du soutien officieux de plusieurs maires de la CCEMS.

Difficile de le vérifier. En tout état de cause, cela ne se traduit pas au niveau du conseil communautaire. Lors du vote organisé mardi dernier pour accélérer la fusion avec la CASE, seules trois voix ont manqué pour valider la délibération précipitant le rapprochement avec la CASE. “Clairement, c’est une véritable OPA politique”, s’emporte Sébastien Denise visant explicitement Nicole Drouillet et Sébastien Lecornu. Selon lui, c’est l’actuel secrétaire d’Etat – par ailleurs futur ex-président du Département et président délégué de SNA – qui est à la manœuvre. “Nicole Drouillet est l’une de ses proches”, note Jean-Pierre Nicolas, ancien maire UMP d’Evreux et candidat malheureux aux dernières législatives.

En parallèle, cela fait plusieurs années que Sébastien Lecornu et Frédéric Duché, l’un de ses plus fidèles lieutenants, draguent lourdement certaines communes de la CCEMS pour qu’elle rejoigne la grande communauté d’agglomération de Vernon. “Il y a eu beaucoup de pression au moment des réorganisations territoriales induites par la loi NOTRe », rapporte Philippe Nguyen Thanh, l’ancien maire PS de Vernon qui siège aujourd’hui sur les bancs de l’opposition à SNA. Finalement, la CCEMS et ses communes membres ont décliné la proposition. “A l’époque, Sébastien Lecornu avait déclaré qu’il n’en resterait pas là”, se souvient Martine Seguela, conseillère municipale PS aux Andelys et candidate défaite à la députation.

“Il semblerait que ce soit le deuxième effet Kisscool”, souffle-t-elle un brin ironique. Selon elle, l’implication de Sébastien Lecornu et de ses obligés dans cette affaire ne fait pas de doute. Idem en ce qui concerne Bernard Le Dilavrec, maire de Gaillon qui entrevoit, lui aussi, la patte du secrétaire d’Etat dans ce dossier. “Cela me semble évident”, indique-t-il tout en précisant “que cela fait très politique à l’ancienne à l’inverse du nouveau souffle incarné par l’élection d’Emmanuel Macron”. De son côté, Philippe N’Guyen Than évoque une ” une récente entrevue” entre Nicole Drouillet et Sébastien Lecornu pour, dit-il, “mettre sur pied un plan d’attaque”. Sollicité via son conseiller à la communication, l’ancien maire de Vernon n’a pas donné suite.

         “Je ne suis pas un voleur de commune”

“Avec Sébastien Lecornu, nous avons rencontré les élus de la commune il y a quelques semaines de cela”, affirme pour sa part Frédéric Duché. “Il s’agissait simplement de préparer l’intégration de la commune”, minimise-t-il. Cette entrevue laisse toutefois à penser que le vote prévoyant la sortie de la CCEMS avait été envisagé de longue date. Un autre élément vient accréditer l’hypothèse d’un coordination serrée entre Nicole Drouillet et les décideurs de SNA. “Le jour même du scrutin surprise en conseil municipal, le parlement des maires de SNA se réunissait et publiait un communiqué de presse pour dire qu’il accueillait bien volontiers Saint-Aubin”, pointe Sébastien Denise.

“Je ne suis pas un voleur de communes”, se défend néanmoins Frédéric Duché attaquant Catherine Meulien qui devrait, selon lui, plutôt s’interroger sur les raisons qui poussent Saint-Aubin à faire sécession. “A force de ne considérer cette commune que comme un porte-monnaie, cela a conduit les élus à se rapprocher de nous”, justifie-t-il. Au grand bonheur de SNA. “Nous saluons cette décision et remercions le maire Nicole Drouillet, ainsi que tous les adjoints et conseillers municipaux qui ont pris le temps de nous écouter, conscients qu’il s’agit d’un tournant majeur dans l’histoire, mais aussi pour l’avenir de leur commune”, pouvait-on lire dans la motion adoptée par le parlement des maires de SNA.

Et l’on peut comprendre leur enthousiasme. Car ce n’est pas n’importe quelle commune qui s’apprête à les rejoindre. Cette dernière renferme une zone d’activités particulièrement prospère et dynamique. Pour le seul village, cela représente des recettes en taxe foncière de l’ordre de 300 000 euros par an. A l’échelon intercommunal, la manne fiscale annuelle s’élève à environ 1,2 million d’euros. De quoi garnir les caisses de SNA en même temps que de lui assurer de belles perspectives en matière de développement économique.

“C’est évidemment cela qui a toujours attiré Sébastien Lecornu et Frédéric Duché, souffle Philippe N’Guyen Than. Son intégration va leur permettre de contrebalancer les problèmes observés par leurs zones du plateau de l’Espace et celle de Douains qui ont toutes les difficultés à décoller.” Une autre source, anonyme cette fois, nous confirme qu’il s’agit “de la principale motivation de Sébastien Lecornu”. De quoi s’attirer les foudres des élus de la CCEMS. “Ils ont l’impression d’avoir beaucoup investi sur la zone pour qu’au final, la commune parte ailleurs avec le gâteau”, décrypte l’ancien maire PS de Vernon. Selon Bernard Le Dilavrec, l’édile de Gaillon, “plus de 10 millions d’euros” ont été injectés par la CCEMS. Frédéric Duché, le président de SNA, balaye tout cela d’un revers de main. Il assure que “tout sera compensé en vertu du principe de neutralit锓Il y aura des négociations financières, appuie Nicole Drouillet. Et personne ne sera lésé.”

         “Dislocation désordonnée” de la CCEMS

A vérifier dans les prochains mois… En ce qui concerne la maire, en revanche, cela semble faire peu de doute. Si Frédéric Duché assure que lui et Sébastien Lecornu ne lui ont fait “aucune promesse”, cette dernière glisse “qu’il est probable” de la voir occuper une place de vice-présidente chez SNA. “J’espère pour elle qu’elle a réussi à obtenir plus”, souffle Bernard Le Dilavrec qui rappelle que “d’un point de vue objectif, il y avait beaucoup plus d’avantages financiers pour la commune à se tourner vers la CASE”. Sans doute pour se mettre au niveau, Frédéric Duché évoque déjà la création d’un centre aéré à Saint-Aubin-sur-Gaillon. “C’est une réflexion que nous avons”, indique le lieutenant de Sébastien Lecornu. De l’art d’essayer de faire passer la pilule auprès des élus et des habitants… Et peut-être de susciter de nouvelles vocations.

Outre la seule Saint-Aubin-sur-Gaillon, Sébastien Lecornu et Frédéric Duché espèrent que cette première sortie en appellera d’autres. Notamment les communes de Gaillon et d’Aubevoye. Le communiqué issu de la réunion du parlement des maires de SNA apparaît très explicite à ce propos : “Nous sommes persuadés que le choix de Saint-Aubin-sur-Gaillon peut aussi être source d’inspiration pour d’autres communes qui souhaitent envisager l’avenir plus sereinement, dans une agglomération qui leur ressemble et qui aura à coeur de les épauler dans tous leurs projets.” Si cela n’est pas un appel du pied… “Si la sortie de Saint-Aubin-sur-Gaillon se confirme, on se dirige vers une dislocation désordonnée de la CCEMS”, anticipe déjà Bernard Le Dilavrec.

Bien consciente de cette menace, Catherine Meulien, l’actuelle présidente de la CCEMS, cherche à tout prix à l’empêcher. D’où le vote d’urgence organisé mardi soir en conseil communautaire pour accélérer le rapprochement avec l’agglomération Seine Eure (CASE) dirigée par Bernard Leroy. Initialement prévu au 1er janvier 2019, le regroupement avec la CASE est désormais avancé d’une année. En parallèle, Nicole Drouillet, jusque-là vice-présidente en charge du développement économique a été démise de ses fonctions après s’être vue, dans un premier temps, retirer sa délégation à la voirie. “Ils font ce qu’ils veulent, je m’en fiche. Je suis passé à autre chose”, commente l’élue LR.

Au-delà de ces petits règlements de compte entre amis, la décision de précipiter la fusion avec la CASE ne préjuge en rien de l’issue finale de cet épineux dossier. C’est le préfet, après avis consultatif de la commission départementale de coopération intercommunale (CDCI) qui aura à trancher. Selon nos informations, Catherine Meulien et Bernard Leroy devaient rencontrer cette semaine le préfet de l’Eure et la sous-préfète des Andelys. De toute évidence, un intense lobbying a débuté. Contactée, la préfecture de l’Eure n’a pas donné suite à notre demande. Il semble toutefois assez improbable que le représentant de l’Etat refuse la sortie de Saint-Aubin-sur-Gaillon. “Ce serait aller à l’encontre de la décision souveraine intervenue en conseil municipal”, analyse Martine Seguela.

D’autant qu’il faudrait aussi balayer les votes positifs organisés ces derniers jours aux assemblées de SNA et de la ville de Vernon. “Un moyen de mettre un maximum de pression sur le préfet”, décrypte Philippe Nguyen Than. Dans ces conditions, on imagine mal le représentant de l’Etat s’opposer aux volontés d’un membre du gouvernement. Sachant en plus que Sébastien Lecornu apparaît assez proche de la machine préfectorale euroise. Récemment interrogé par nos confrères du Démocrate Vernonnais, il a en effet indiqué avoir choisi comme chef de cabinet… l’ancien directeur cab’ de la préfecture de l’Eure. Selon ses déclarations, ce dernier devrait être sa vigie pour les affaires départementales dont l’actuel membre du gouvernement n’entend pas se détourner.

Dans ce contexte, la lutte apparaît des plus inégales. “On peut penser que le représentant de l’Etat a déjà été sondé pour s’assurer de son accord”, subodore Antoine de Cosmi, élu communautaire à la CCEMS. “On ne sait jamais ce qu’il peut se passer”, indique Nicole Drouillet qui dit “ne pas vouloir vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué”. En toute logique, la CDCI de l’Eure devrait se réunir après l’été. Et le préfet décidera en dernier ressort. D’ici là, la pression sur ses épaules ne devrait pas retomber. Souhaitons-lui de reposantes vacances… et une bonne réflexion.

0