Dans le Calvados et dans l’Orne, la Chambre des métiers se déchire autour d’un énorme déficit – LE POULPE

Dans le Calvados et dans l’Orne, la Chambre des métiers se déchire autour d’un énorme déficit

Dans le rouge, la Chambre interdépartementale des métiers et de l'artisanat affiche un trou dans les caisses de plus de 600 000 euros. Le dernier budget a été rétoqué en juin. Au point que l'éventualité d'une mise sous tutelle par l'Etat est évoquée.

Par Gilles TRIOLIER | 12 Juil 2017

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Que se passe-t-il à la Chambre des métiers et de l’artisanat Calvados – Orne ? Des interlocuteurs qui font part « de leur inquiétude » mais en refusant de s’exprimer ou alors uniquement sous couvert d’anonymat. D’autres qui disent vouloir parler, avec qui plusieurs rendez-vous téléphoniques sont calés, pour finalement ne pas les honorer sans explication solide, si ce n’est celle « de vouloir attendre ». Mais attendre quoi pour sortir du bois ? Que la situation financière plus que tendue de la structure interdépartementale basée à Caen, car voilà le noeud du problème, empire ou se résolve comme par magie ? Quelle qu’en soit la raison, le sujet est manifestement brûlant.

Au-delà des vents contraires qui agitent actuellement les artisans-élus de la Chambre, des divergences de vues que l’on nous a rapportées en matière de gestion, une chose est certaine : le budget 2017 présenté fin juin a été refusé par l’assemblée générale. En cause : un joli déficit de « 640 000 euros », selon plusieurs sources, sur une enveloppe totale annuelle de quelque 11 millions d’euros. « Actuellement, nous ne disposons plus du fond de roulement nécessaire pour faire tourner la boutique, payer les salaires des employés », déclare un membre élu de la chambre en refusant que son nom soit cité.

“Sur certaines dépenses, des explications s’imposent”

Cette situation comptable compliquée, d’aucuns dans la majorité comme dans l’opposition assurent l’avoir découvert récemment. Elle a poussé les contestataires à songer à demander une mise sous tutelle de cet établissement public par l’autorité qui la chapeaute, à savoir l’Etat. Un courrier évoquant la donne financière de la Chambre a circulé récemment entre ses membres. Et, selon nos informations, une rencontre devait avoir lieu à ce sujet lieu vendredi dernier à la préfecture du Calvados, sans que nous n’en connaissions l’issue. Contactée, la préfecture n’a pu nous répondre dans les temps.

Que de flou autour de ce trou de 640 000 euros ! Au vu des réticences de nos interlocuteurs à s’exprimer, ce sont surtout des bribes d’éléments qui se font jour.  « Je n’aimerais pas que l’on nous cache des choses, glisse une de nos sources. Si nous disposons des bilans, nous n’avons pas d’éclaircissements. Sur certains comptes, certaines dépenses, des explications s’imposent. » Et cette dernière de s’interroger sur plusieurs points : « 270 000 euros de prestations diverses et on ne sait pas lesquelles. Même chose pour 8000 euros de frais d’actes et de contentieux. La masse salariale, aussi, qui a augmenté de 250 000 euros sur 2017 entre le prévisionnel et le rectificatif. »

Le récent licenciement du secrétaire général de la Chambre cristallise également les attaques. Plus que le motif qui reste flou pour beaucoup, c’est son coût qui fait grincer les dents de certains. « 170 000 euros, comptabilise un de nos interlocuteurs. Et encore, s’il ne retrouve pas d’emploi dans les trois ans, on doit lui maintenir son salaire. C’est le règlement intérieur des Chambres des métiers. Alors que nous traversons une crise financière, il aurait peut-être mieux valu le recadrer que le licencier. »

La Chambre du Calvados attaque la nouvelle Chambre régionale devant le tribunal administratif

Ces reproches visent un homme, le président de la Chambre des métiers et de l’artisanat Calvados – Orne, Jean-Marie Bernard, par ailleurs imprimeur et conseiller régional de Normandie dans la majorité d’Hervé Morin. Contacté par Filfax, ce dernier, quelque peu réticent à s’exprimer dans un premier temps, a tout de même accepté de nous répondre, tout en restant volontairement vague sur certains points : « Je n’ai pas pour le moment suffisamment d’éléments techniques clairs. Je ne veux pas envenimer les choses. Si j’avais des choses méchantes à dire, je le ferais. Mais je préfère rester calme. Ces difficultés conjoncturelles vont s’arranger dans les semaines à venir. C’est une excitation passagère. Il faut donner du temps au temps et c’est ce que je fais.»

Se défendant de toute erreur de gestion, Jean-Marie Bernard assure « que la Chambre est correctement gérée » : «  Les dépenses et les charges sont maîtrisées. Je rappelle que nous étions en excédent budgétaire entre 2014 et 2016. Le problème, c’est la ressource. Elle baisse de façon générale, nous n’avons plus les moyens d’il y a dix ans. »

Une ressource manquante, à l’écouter, s’avérerait déterminante dans l’explication du déficit de 640 000 euros. Celle qui doit provenir de la nouvelle Chambre régionale des métiers et de l’artisanat, créée le 1er janvier 2016 suite à la réunification des deux Normandie. Mais qui ne serait pas à la hauteur des attentes… Au point d’en arriver à une drôle de situation : la Chambre des métiers Calvados – Orne, et donc son président, a attaqué l’an dernier devant le tribunal administratif de Caen la nouvelle Chambre régionale, dont le même Jean-Marie Bernard avait essayé de prendre la présidence lors de sa création, pour être finalement battu de justesse.

La procédure suit toujours son cours. « La Chambre régionale a pris de façon unilatérale des ressources. Nous ne sommes pas d’accord. Sur le déficit, 75 % sont dus à cela. Mais je ne veux pas entrer dans le détail du dossier, car cela va remuer les choses au niveau de la Chambre régionale », estime Jean-Marie Bernard, assurant qu’il ne désespère pas de régler le différend en bonne intelligence, sans avoir à passer devant le tribunal administratif. A l’en croire, des discussions sont justement en cours.

“Les gens qui vous ont parlé ne savent pas lire un bilan”

Sur les griefs comptables énoncés plus haut, le président se justifie partiellement. D’abord sur le licenciement du secrétaire général : « Quelle médisance ! Je ne suis pas là pour colporter des ragots mais je n’aime pas que l’on raconte des bêtises. Il a été licencié par le bureau à l’unanimité, pas par le président. L’indemnité ? Je n’ai pas à la confirmer. C’est statutaire, j’applique les textes. » Quant aux autres reproches, Jean-Marie Bernard refuse de s’expliquer point par point. Sauf sur « les 250 000 euros d’augmentation de masse salariale » : « C’est de la connerie. Nous ne reprenons plus de personnel, ils ne sont pas remplacés quand ils partent. Les gens qui vous ont parlé ne savent pas lire un bilan ! » D’une manière générale, il rappelle que « la Chambre est encadrée par les commissaires aux comptes ».

En outre, l’homme jure ne pas craindre une mise sous tutelle par l’Etat : « Si quelque chose n’allait pas, la tutelle serait là pour nous le dire. » Et de marteler que la Chambre continue de remplir son rôle : « Le service aux artisans est apporté. »

Le service ? Les Chambres des métiers et de l’artisanat représentent l’artisanat auprès des pouvoirs publics (Etat et Région). Gérés par des artisans élus, ces établissements publics interviennent au niveau des programmes de développement économique et de formation au bénéfice des entreprises. Elles tirent principalement leurs ressources de la taxe pour frais de chambre de métiers perçue auprès des entreprises artisanales enregistrées au répertoire des métiers.

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