Amiante à Rouen : la cité (administrative) va-t-elle craquer ? – LE POULPE

Amiante à Rouen : la cité (administrative) va-t-elle craquer ?

Depuis que la présence d'amiante est avérée dans la cité administrative, la préfecture de Seine-Maritime tente de rassurer en clamant qu'il n'y a aucun risque pour agents et usagers. De quoi fâcher les syndicats de la Direccte qui réclament des mesures de protection dignes de ce nom. Dans leur combat, ces derniers ont reçu plusieurs soutiens de poids. Récit et révélations autour de ce dossier fibreux des plus sensible...

Par Manuel SANSON | 11 Avr 2018

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« Il y a de l’amiante, mais il n’y a pas de problème d’amiante. » Voilà ce que martèlent, depuis quelques semaines, la préfète et ses plus proches collaborateurs lorsque les médias interrogent à propos de la cité administrative de Rouen. « La préfète est dans le déni », répond de son côté l’intersyndicale – CGT, Sud, FO et SNUTEF/FSU – de la Direccte.  Au-delà de cette passe d’armes sémantique,­­­­­­­ qu’en est-il vraiment ? Risque ou pas risque pour les 1 200 agents qui y travaillent chaque jour ?

En tout état de cause, le dossier alimente nombre de conversations dans les couloirs du vaste bâtiment situé sur la rive gauche de la Seine. « Les fonctionnaires sont partagés entre colère et résignation », observe aujourd’hui Gérald Le Corre, inspecteur du travail et secrétaire CGT du CHSCT de la Direccte. Et, de toute évidence, la situation semble plus grave que ne veut bien l’admettre l’état-major préfectoral. Filfax a remonté le fil de cet épineux dossier.

 

Tout commence dans les années 60 et 70, à la construction de la cité. « Une époque où l’amiante était massivement employée », pointe Gérald Le Corre. « On en mettait partout, d’une parce que ça ne coûtait pas cher, et de deux en raison de ses propriétés mécaniques et calorifuges », poursuit-il. La cité administrative de Rouen n’échappe pas à la tendance.

“On a utilisé l’amiante dans les joints de fenêtres”

« Ici, on a utilisé l’amiante dans des colles de dalle, dans les joints de fenêtres ou bien encore dans les enduits », détaille l’inspecteur du travail par ailleurs secrétaire du CHSCT de la Dirrecte indiquant « que plus l’on va chercher et plus on va en trouver ». Seul lot de consolation pour le cégétiste : a priori, le bâtiment ne recèle pas de zones avec des flocages amiantés. Soit le pire du pire en matière de risque pour la santé puisque les fibres sont pratiquement à l’état volatil.

Jusqu’à la fin des années 90, personne ne trouve rien à y redire. Il faut attendre la loi de 1997, interdisant le matériau sur le territoire national, pour que le sujet, doucement mais sûrement, ne remonte à la surface. Notamment via l’établissement, devenu à ce moment obligatoire, d’un diagnostic technique amiante (DTA). « Ce document doit permettre d’identifier à l’intérieur de tout bâtiment les zones ou éléments contaminés », explique Gérald Le Corre.

En vertu de la loi, celui-ci aurait dû s’établir au plus tard au 31 décembre 2003 en ce qui concerne la cité administrative. « Si l’on regarde les documents de l’époque, pratiquement rien n’avait été fait », déplore l’inspecteur du travail. L’Etat employeur a mis beaucoup de temps pour respecter ses obligations légales. « Cela coûte de l’argent… », souffle notre interlocuteur pour tenter d’expliquer cette lenteur.

En parallèle de cette nouvelle prescription réglementaire, la loi impose également la réalisation de diagnostic amiante avant travaux (DAAT). Il s’agit, avant chaque chantier, d’aller sonder la zone concernée pour repérer les endroits contenant cette satanée fibre. « A la cité administrative, on s’aperçoit que certains travaux n’ont, a priori, pas donné lieu à ce type de diagnostic et cela encore récemment », relève aujourd’hui Gérald le Corre qui regrette que les grandes huiles de l’Etat ne se soient pas appuyées sur la compétence des agents de la Dirrecte pour faire les choses dans les clous. S’il n’y avait que ça…

La direction des finances publiques informée dès 2013

En 2013, de menus travaux sont programmés à l’intérieur de trois bureaux de la direction régionale des finances publiques. L’entreprise désignée, sentant le côté périlleux de l’opération, demande à ce que soit réalisé un diagnostic amiante avant toute intervention de ses salariés. Conduite par la société A.N. Diag, l’expertise est sans appel : « Il a été repéré des matériaux contenant de l’amiante », indique le rapport que Filfax a pu consulter. Et cela concerne « les joints des fenêtres à vantaux fixes ou battants ». Le document est adressé au directeur régional des finances publiques, commanditaire de l’expertise. Dans la foulée, une entreprise de désamiantage est missionnée pour réaliser les travaux. Le mode opératoire retenu, que Filfax a également pu consulter, prévoit un process d’intervention des plus lourds, signe qu’il ne s’agit pas d’un petit sujet.

A compter de cette date, les services de l’Etat sont donc parfaitement au courant de la situation. Sachant que les 2 880 fenêtres de la cité ont été construites à la même période, il y a, en plus, fort à parier que la plupart d’entre elles sont concernées par le problème. « A la présence d’amiante avérée s’ajoute, en prime, la dégradation de certains de ces mêmes joints de fenêtre », souligne Magalie Marion, déléguée syndicale Sud de la Dirrecte. Dans certains bureaux, des bouts ont en effet disparu de leur emplacement initial. Toutes ces informations, cruciales pour la prise en compte du risque, ne font pourtant pas l’objet d’une grande publicité dans les couloirs de la cité…

« S’il est possible, selon Gérald Le Corre, que ces documents aient été transmis au CHSCT finances publiques, il n’en a rien été en ce qui concerne les autres instances hygiène sécurité et conditions de travail. » En tout état de cause, l’employeur aurait dû clairement alerter les personnels et la médecine du travail de la situation. « A ce niveau, il y a eu un manque », tranche aujourd’hui Gérald Le Corre. Filfax a contacté la préfecture pour l’interroger sur cette absence de communication. Cette dernière n’a pas donné suite.

“Réticences de la direction”

Mis sous le tapis depuis 2013, le dossier refait surface à la fin 2017. « Il y a eu conjonctions de deux choses », rapporte le syndicaliste CGT. En tant que secrétaire du CHSCT du ministère du travail, Gérald Le Corre est convié, à l’automne dernier, à une réunion organisée rue de Grenelle à Paris. Cette fois, on parle de la Tour Bretagne à Nantes, elle aussi infestée par la fibre tueuse. « Au cours de la discussion, j’apprends que l’immeuble Albert à Paris, contenant de l’amiante dans ses joints de fenêtres, a été vidé de ses agents il y a quelques années », se souvient notre interlocuteur.

Ni une ni deux l’inspecteur du travail rouennais décide de se pencher sur le cas de la cité administrative. Histoire de voir ce qu’il en est à Rouen. Début janvier 2018, le CHSCT, sous l’impulsion de son secrétaire, déclenche une alerte pour danger grave et imminent. De quoi demander, de manière formelle, le lancement d’une enquête sur la présence d’amiante dans les joints de fenêtres. « Il y a eu des réticences de la part de la direction de la Dirrecte, mais ils ont fini par céder », souligne Gérald Le Corre.

Et voilà l’entreprise Geodem missionnée pour s’en aller ausculter les entrailles de la cité dans une petite vingtaine de bureaux de la Dirrecte. L’opération se déroule en février dernier. Et, sans surprise, elle confirme la présence d’amiante. « 18 prélèvements, 18 résultats positifs », rapporte l’inspecteur du travail. Dans la foulée, le CHSCT Dirrecte apprend qu’un vaste projet de réhabilitation de la cité administrative est dans les cartons de la préfète. Une rénovation à 100 millions d’euros prévue pour s’achever en 2022.

“L’Etat n’a pas respecté ses obligations”

Dans cette perspective, des investigations parallèles ont été menées, sans en informer les CHSCT, pour détecter la présence d’amiante avant le lancement des travaux. Là encore, la fibre cancérogène est identifiée. Au passage, on apprend que l’entreprise Geodem préconise de réaliser 8 000 prélèvements pour un coût total de 700 000 euros à l’échelle de toute la cité afin de détailler au mieux la présence d’amiante.

Une fois de plus, l’Etat employeur se montre très léger en matière de transparence et de publicité. « En toute logique, nous devrions être prévenus et associés aux opérations de diagnostic avant travaux, mais l’Etat n’a pas respecté ses obligations légales », déplore le secrétaire du CHSCT qui rappelle que ce n’est pas une première. « Depuis les années 80, la réglementation impose qu’il y ait de l’eau chaude dans les toilettes, ce n’est toujours pas le cas chez nous », sourit jaune le syndicaliste. Si cela est moins grave que l’amiante, cela témoigne d’un certain laisser-aller en matière de respect de la réglementation du travail. De l’art d’imposer des règles dont l’Etat, lui-même, s’affranchit…

A ce stade, deux expertises, menées par l’entreprise Geodem, viennent donc confirmer la présence d’amiante dans les joints de fenêtres. A partir de là, le directeur régional de la Direccte missionne cette même société pour aller sonder l’air. Les résultats de ces prélèvements sont rassurants. Dans chacun des espaces testés, il est relevé l’absence de fibre dans l’air selon un rapport que Filfax a pu aussi consulter.

De quoi ravir la préfecture de Seine-Maritime qui, via une note de service, indique que « les directeurs sont invités à lever les consignes de sécurité récemment diffusées autres que celle de ne pas gratter les joints vitriers ». Elle l’annonce aux organisations syndicales lors d’une réunion en préfecture « dans un contexte tendu », de l’aveu d’un participant. « La préfète n’a pas envie que l’opération de réhabilitation, qu’elle lance après avoir obtenu des crédits, soit parasitée par ces questions d’amiante et de méchants syndicalistes », décrypte une source proche du dossier.

Cancérogène sans seuil

Mais cette stratégie de l’autruche fâche tout rouge les représentants des salariés. Ces derniers doutent d’abord du sérieux de la méthode retenue pour réaliser ces mesures dans l’air. « Elles n’ont pas été effectuées dans des conditions normales d’activité », estime ainsi Gérald Le Corre. Nonobstant cette critique, les syndicats considèrent surtout que le risque lié à l’inhalation d’amiante ne peut être écarté. Cette microfibre est en effet une substance cancérogène sans seuil. Cela veut dire qu’une seule particule peut suffire à produire des atteintes à la santé humaine comme le considère l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

« Les morceaux de joints amiantés, qui se sont déjà décrochés, ne se sont pas volatilisés. Cela veut donc dire qu’il y a eu pollution à un moment. Et que d’autres bouts peuvent encore tomber entraînant une nouvelle contamination », résume Magalie Marion pour Sud.
Pas de quoi, en l’état, faire bouger la préfecture qui persiste à dire qu’il n’y a aucun problème, enjoignant donc à ce que l’on enlève les affichettes interdisant l’ouverture des fenêtres des bureaux de la Dirrecte. « Scandaleux », réagit Magalie Marion. L’intersyndicale Dirrecte demande, qu’avant de lever cette consigne, des mesures conservatoires soient prises. En l’occurrence l’encapsulement des joints défectueux de manière à ce que plus aucune particule ne puisse s’échapper. « De toutes les manières, il faudra le faire en amont du lancement des travaux de réhabilitation. Autant le faire tout de suite pour limiter le risque au maximum », souligne Magalie Marion.

Que ce soit au sommet de la Direccte ou au niveau de la préfecture, aucun engagement n’a encore été pris en ce sens. « Cela doit coincer sur les aspects financiers, suggère une source syndicale anonyme. Il s’agit de savoir sur quel budget doit être imputée cette dépense, celui de la Dirrecte ou les crédits de la rénovation chapeautés par la représentation de l’Etat. » Pour le moment, rien de tout cela n’a été tranché. « Peu importe qui paye, nous voulons une intervention rapide », insiste de son côté Magalie Marion.

“La préfète n’est pas compétente en matière de santé au travail”

D’après Gérald le Corre, les appréciations de la préfecture et de Gaëtan Rudant, directeur de la Direccte, sur la gravité de la situation ne sont aujourd’hui pas tout à fait semblables. Sollicité par courriel, Gaëtan Rudant n’a pas donné suite. « Lui n’est pas dans la posture de dire il n’y a aucun risque », avance le syndicaliste CGT. Ce qui explique, peut-être, que les affichettes interdisant l’ouverture des fenêtres n’aient pas été retirées. Ou encore que Gaëtan Rudant ait annoncé, lors du dernier CHSCT, son intention de commander de nouvelles expertises pour documenter le niveau de risque. « Il faut rappeler que la préfète n’est pas compétente en matière de sécurité et de santé des agents au travail. C’est le Dirrecte qui assure cette responsabilité », indique au passage Gérald Le Corre.

En tout état de cause, le dossier amiante à la cité administrative est loin d’être clos. L’intersyndicale continue de se mobiliser pour obtenir gain de cause, c’est-à-dire la limitation du risque au maximum. Pour ce faire, ils ont mis dans la boucle plusieurs intervenants extérieurs. Et force est de constater que tous valident la lecture du dossier faite par les syndicats. A commencer par l’inspectrice santé et sécurité au travail dépêchée depuis Paris. Voici ce qu’elle écrit dans un courrier adressé au directeur de la Direccte et que Filfax a pu consulter :

« J’ai noté que rien n’est prévu à brève échéance pour les joints. Compte tenu du risque potentiel dans les autres bureaux, à l’identique de ce qui a été constaté pour les 18 premiers bureaux, je ne peux que m’étonner que cette situation perdure, au regard de la nécessaire protection des agents et au regard des obligations de l’employeur. La présence d’amiante expose à un double risque pour les agents, à la fois physique et psychologique en raison du caractère anxiogène de la présence d’amiante dans l’environnement de travail. »

De son côté, la médecine du travail local reprend à son compte cette position en demandant lui-aussi l’encapsulement des joints amiantés dans un mail adressé au patron de la Direccte. Les syndicalistes ont également reçu le soutien de l’institut de recherche national et de sécurité (INRS). « Si les joints sont en très mauvais état, le fait de marcher sur un morceau pourrait émettre des fibres, ainsi qu’en cas de frottement sur le matériau. Une augmentation des concentrations pourrait être observée s’il y a accumulation des poussières et que le nettoyage n’est pas effectué à l’humide », a indiqué par courriel l’un des agents de l’institut interrogé par Gérald Le Corre.

“On est vu comme des emmerdeurs”

Ces multiples prises de position extérieures ne font que confirmer les craintes syndicales. Elles leur donnent du grain à moudre dans la préparation d’une riposte. « Nous réfléchissons à l’exercice d’un droit de retrait collectif », souffle ainsi Magalie Marion. Le feuilleton amiante risque de se poursuivre et notamment dans le cadre de la prochaine réhabilitation de la cité administrative. « Nous sommes inquiets de la manière dont tout cela va se dérouler », résume Gérald Le Corre. Et ils ont quelques raisons de l’être. Les premières opérations de prélèvement dans les 18 bureaux précités n’ont en effet pas été réalisées dans les conditions définies dans le cahier des charges. Aujourd’hui, ces espaces restent condamnés dans l’attente d’une décontamination. Pas très sérieux…

La réhabilitation, prévue pour s’étaler entre fin 2019 et début 2022, sera une opération à tiroirs. Autrement dit, on rénove certaines parties pendant que les agents de l’Etat travaillent dans d’autres. « Les délais sont courts et l’on craint que la prévention du risque amiante ne soit pas optimale », glisse le syndicaliste CGT rappelant que l’abandon du déménagement dans le si décrié immeuble Concorde avait déjà été actée « en raison de la présence d’amiante ». Cette maudite fibre mène décidément la vie dure à la préfecture…

En prévision de la rénovation de la cité, l’intersyndicale Direccte demande à ce qu’un CHSCT unique soit constitué à l’échelle du bâtiment. « La préfète nous a opposé une fin de non-recevoir », affirme Gérald Le Corre. « On est vu comme des emmerdeurs et ce refus permet de ne pas créer une instance où tous les syndicats seraient réunis et associés au bon déroulement des travaux. » Nul doute que ces derniers sauront prendre les infos ailleurs et manifester leur mécontentement si le besoin venait à s’en faire sentir.

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