Leur activité évaluée par des citoyens ? Tous les députés normands n’y trouvent pas la même saveur… – LE POULPE

Leur activité évaluée par des citoyens ? Tous les députés normands n’y trouvent pas la même saveur…

Salué par certains, brocardé par d’autres, le site internet nosdéputés.fr tente de mesurer l’activité des parlementaires à partir de données publiques. Les résultats, qui font la part belle aux interventions dans l’hémicycle, mettent davantage en valeur l’opposition communiste normande que les nouveaux députés macronistes, marcheurs mais taiseux. Selon certains d’entre eux, l’Assemblée nationale songerait d’ailleurs à créer son propre outil, au risque de perdre en indépendance et donc en crédibilité…

Par Gilles TRIOLIER | 12 Sep 2017

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Sur le papier et dans les discours, ce qui ne mangera jamais de pain, voilà une bien belle unanimité : la transparence, si ce n’est totale mais du moins bien plus limpide, doit désormais être de rigueur dans la vie politique française, après des décennies de tambouille politicienne mitonnée dans les arrières-cuisines. Si la critique s’avère toujours facile et parfois injuste, l’époque est indubitablement à la défiance envers nos braves élus – cf. les taux d’abstention records enregistrés lors des récents scrutins. Injuste, vraiment ? Il faut dire que la sempiternelle image de bancs clairsemés à l’Assemblée nationale – mais pas le mercredi, merci la télé – n’a rien fait pour retisser la confiance.

A ce niveau, en effet, les députés s’avancent en première ligne. Leur activité, et par ricochet leur absentéisme, sont désormais scrutés à la loupe par des citoyens passionnés par la chose publique. Non mais franchement, à quoi joue le bon peuple ! Un site internet sort du lot et s’est d’ailleurs fait remarquer par une belle polémique sur laquelle nous reviendrons plus loin, au coeur de l’été, avec les questeurs de l’Assemblée : il s’agit du portail NosDéputés.fr (https://www.nosdeputes.fr), géré depuis 2009 par l’association Regards citoyens.

        ” Observatoire impartial et indépendant “

Cet « observatoire impartial et indépendant de l’activité parlementaire », selon ses concepteurs, souvent des petits génies en informatique, met en ligne pour chaque député toute une série de données brutes émanant du site de l’Assemblée nationale et du Journal officiel : nombre d’interventions dans l’hémicycle, d’amendements déposés, de rapports écrits, de questions écrites ou orales, de propositions de loi votées, de présences en commission, d’interventions en commission… Tout cela étant compilé sous forme de graphiques et de statistiques dont peuvent s’emparer les électeurs afin de jauger le travail effectué par leur député.

Avec quelle pertinence ? En Seine-Maritime et dans l’Eure, les députés fraîchement élus en juin dernier, tous novices en la matière à l’exception du communiste Jean-Paul Lecoq et du socialiste Christophe Bouillon, ne jettent pas le même regard sur l’initiative. Et ce, sans surprise, suivant qu’ils se placent dans la majorité ou dans l’opposition et selon, surtout, leurs plus ou moins bonnes « statistiques » personnelles. Travail salutaire pour certains, données biaisées et parcellaires à même de nourrir l’antiparlementarisme pour d’autres, même si les positions s’avèrent parfois moins binaires.

Dans le camp des plus positifs à l’égard du fameux site, on trouve les élus communistes seinomarins, eux qui se sont particulièrement fait remarquer durant la session extraordinaire du Parlement cet été portant sur la future loi travail, leur accordant en conséquence de flatteuses statistiques. Tel Sébastien Jumel, ancien maire de Dieppe et aujourd’hui député de la 6ème circonscription de Seine-Maritime : « C’est un outil précieux où l’on peut trouver ce qu’on vote et ce qu’on dit. Et qui montre que les députés communistes ne font pas semblant. Après, l’activité parlementaire ne se résume pas à cela. Actuellement il n’y a pas de séance et je bosse comme un dingue. » En tant que porte-parole du groupe Gauche Démocrate et Républicaine, l’élu dieppois affiche automatiquement un nombre impressionnant d’interventions dans l’hémicycle. C’est une des limites actuelles du site en question : il n’a pas accès aux informations relevant de la présence effective en hémicycle, mais seulement aux prises de parole et à la présence en commission. Résultat : la présence d’un député resté silencieux n’apparaît nulle part. Une prime aux grandes gueules en quelque sorte, plutôt qu’au travail de fond invisible. «  Je n’oppose pas la capacité d’intervention et l’efficacité », préfère retenir Sébastien Jumel, relayé sur le même mode par son confrère PCF Jean-Paul Lecoq, élu dans la 8ème circo : « Si nous avons un temps de parole élevé, c’est parce que nous avons défendu des amendements. » Et de tacler les députés de la République en marche dans la foulée : «  Si c’est le silence dans les rangs d’En marche, c’est parce qu’ils considèrent que Macron fait la loi, qu’il l’a bien faite et qu’il n’y a rien à corriger. Même si j’accorde un peu d’indulgence à la jeunesse. Moi-même, la première fois que je suis entré à l’Assemblée, je n’en menais pas large. » Fausse compassion face aux fausses notes qui ont émaillé les débuts des députés LREM.

Toujours dans les rangs communistes, Hubert Wulfranc apprécie forcément « un élément allant plutôt en ma faveur », mais l’ex-maire de Saint-Etienne-du-Rouvray, élu dans la 3ème circo de Seine-Maritime, relativise aussitôt : « Dans ma commission (Développement durable en aménagement du territoire), je suis le seul à causer au nom de mon groupe. Donc ça me donne directement des « barres » en plus. Mais un jour cela pourra à l’inverse nous desservir, en commission par exemple où notre représentativité est réduite. Je pense que ce type de site donne une vision assez déformée de la réalité. »

Et une vision, pour l’heure en tous cas, moins profitable aux députés marcheurs, dont les têtes peinent à dépasser, noyés qu’ils sont au sein d’un groupe XXL de 314 membres. Un des principaux motifs d’explication à l’encéphalogramme plat affiché par la plupart des parlementaires macronistes sur nosdeputes.fr.

         “ Pas pour mesurer la présence réelle “

« L’initiative est intéressante, mais sa concrétisation n’est pas à la hauteur, estime ainsi Damien Adam, député LREM de la 1ère circonscription de Seine-Maritime. Je ne regarde pas ce site, mais certains le font pour moi et m’ont parfois fait part de critiques. Or, ce n’est pas un outil permettant de mesurer la présence réelle. J’ai été présent à toutes les sessions dans l’hémicycle, sauf le jour de la commémoration de l’assassinat du père Hamel, et ce site relève, sur certaines semaines, une seule présence médiane. Ce qui est faux. » Au-delà, les règles internes du groupe LREM, où le temps de parole entre parlementaires est réparti selon les domaines de compétence, expliquent également les moins bons « scores » des marcheurs. « Nous ne parlons pas à tort et à travers sur tous les sujets, comme peuvent le faire les députés de la France insoumise afin de ralentir le processus et de se faire mousser », grince le jeune député marcheur.

Dans l’Eure, Marie Tamarelle-Verhaeghe, député LREM de la 3ème circo, pointe pour sa part « de nombreuses limites et des critères manquants » : « Comme l’activité en groupes de travail. Je suis en train de préparer un rapport sur la modernisation du système de santé et cela n’apparaît pas sur le site. Forcément, en comptabilisant les interventions en séance, le système laisse la part belle à la communication, au théâtre politique, même si ça n’apporte aucune plus-value au débat public. Certains sont de brillants acteurs, Mélenchon, Ruffin…»

A écouter certains marcheurs, le travail obscur en commission serait parfois privilégié par les députés macronistes. Le hic, c’est qu’il semble moins « vendeur » auprès de l’opinion que les envolées lyriques. « Or, on ne peut pas siéger à la fois en commission et dans l’hémicycle, puisque cela se déroule en même temps », relève Bruno Questel, élu dans la 4ème de l’Eure, en indiquant toutefois que ce type d’observatoire citoyen « ne le gêne pas du tout ». Et l’Eurois de profiter de l’occasion pour s’indigner « du procès en amateurisme dégueulasse » intenté par l’opposition envers la République en marche : « Il faut toujours du temps pour assimiler de nouveaux codes. »

Un nécessaire rodage, estime le député LREM de la 2ème, Fabien Gouttefarde : « Même si nous faisons confiance aux collègues qui travaillent leurs textes sur le fond, on entendra davantage les députés LREM dans les mois à venir. » Et de se faire volontairement ironique : « Ne vous inquiétez pas, nous avons compris les règles du jeu. On va faire bêtement du chiffre ! » En aparté, Fabien Gouttefarde, et il n’est le seul à le penser par les marcheurs, glisse que nosdeputes.fr serait « proche de l’extrême gauche, qu’il y a peut-être un parti-pris ». Facile accusation dont les concepteurs du site se défendent.

Son homologue macroniste de la 4ème circonscription de Seine-Maritime, Sira Sylla, ne s’embête même pas avec ces considérations. « Mes concitoyens sont très contents de mon travail. Je ne comprends pas votre question. Je n’apprécie pas ce site. C’est tout ce que j’ai à vous dire », balaye-t-elle, expéditive, au téléphone. Outre les codes parlementaires, ceux du jeu démocratique et des relations avec la presse restent manifestement également à parfaire.

Et qu’en pensent les deux députés seinomarins socialiste et Républicain, Christophe Bouillon (PS) pour la Nouvelle gauche et Agnès Firmin-Le Bodo (LR) pour les Constructifs, occupés à compter les points entre la REM et la gauche de la gauche ? Si leurs positions diffèrent sur l’utilité du site – « parfaitement critiquable car il ne reflète pas fidèlement notre activité, notamment le travail sur le terrain en circonscription » pour Agnès Firmin-Le Bodo, « un outil allant plutôt dans le bon sens qu’il faut relativiser » pour Christophe Bouillon -, tous deux apportent un peu d’eau au moulin des parlementaires macronistes.  « Dans la majorité, je l’ai vécu, c’est un peu « ferme ta gueule ». Il est beaucoup plus simple de monter au filet dans un petit groupe d’opposition. Je ne leur jette pas la pierre », estime ainsi Christophe Bouillon. « Cela ne prend pas en compte le nombre de députés par groupe. Et à 300, il est bien plus dur de s’exprimer », déplore la Havraise, glissant par ailleurs « qu’il n’est jamais très bon de crier haro sur les élus ». Pauvres enfants…

Dans l’espoir de pallier les limites actuelles de leur compilation d’informations, les responsables de nosdeputes.fr ont pris contact avec les trois questeurs de l’Assemblée cet été, comme évoqué plus haut. Avec une demande précise : que les votes par délégation deviennent publics, ce qui permettrait enfin de mesurer la présence effective des députés dans l’hémicycle. La réponse ne s’est pas fait attendre : c’est niet ! La transparence, oui, mais à condition qu’un voile subsiste.

         Un outil en interne dans les cartons ?

Dans le cadre du chantier de la réforme de l’Assemblée nationale lancée par son président, l’ex-écolo puis candidat à la primaire socialiste et enfin marcheur François de Rugy, le Parlement envisagerait de développer un outil similaire dans le principe à nosdéputés.fr, mais plus fin et plus précis, enfin on l’imagine. Manière de calmer l’agacement de certains élus, dont les “performances” n’apparaissent guère reluisantes à l’aune de la méthode de l’association citoyenne ?

C’est du moins ce que nous a appris au fil de notre conversation un député LREM de l’Eure, Fabien Gouttefarde. “Je crois avoir compris qu’une initiative “concurrente”  allait être proposée par le groupe de la République en marche”, nous indique-t-il sans plus de précisions. Sans être plus disert, Damien Adam, député LREM de Seine-Maritime, confirme entre les lignes que l’idée de développer “un outil pertinent” suit son cours… Dans l’opposition, le communiste stéphanais Hubert Wulfranc avoue lui aussi avoir vaguement entendu parler d’une telle initiative. Sous quelle forme ? Contacté par Filfax, le groupe LREM à l’Assemblée n’a pas répondu à nos questions.

Tout perfectible soit-il, le portail nosdéputés.fr a au moins le mérite de l’indépendance et donc d’une certaine crédibilité. Un outil développé en interne par l’Assemblée nationale, même compilant plus d’informations, serait quant à lui encore davantage soumis à la suspicion, venant non pas des élus mais cette fois de leurs électeurs…

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