A Vieux-Manoir, un rapport étrille le projet de Cap Seine sur les risques de pollution de l’eau potable – LE POULPE

A Vieux-Manoir, un rapport étrille le projet de Cap Seine sur les risques de pollution de l’eau potable

Filfax a mis la main sur un rapport pas piqué des hannetons. Le document critique vertement le projet de la coopérative Cap Seine de créer au nord de Rouen une plate-forme de stockage de produits dangereux à destination des agriculteurs de l'ouest de la France. Dans le viseur du bureau d'experts, les risques de pollution aquatique et leurs impacts sur la ressource en eau potable de la métropole rouennaise et de ses alentours. Révélations.

Par Manuel SANSON | 28 Fév 2018

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Voilà qui, à coup sûr, devrait apporter de l’eau au moulin des opposants au projet de gigantesque plate-forme de produits chimiques et toxiques, porté par le géant des céréales, la coopérative Cap Seine et sa filiale Odièvre, au nord de Rouen à Vieux-Manoir. Un rapport, réalisé par le bureau de recherche géologique et minière (BRGM), à la demande de la préfecture de Seine-Maritime, torpille le dossier en ce qu’il comporte des risques très sérieux en matière de pollution de l’eau potable dans les environs immédiats du site mais aussi dans certaines communes de la Métropole de Rouen.

Le bâtiment de 6430 m2, en cours d’achèvement, doit accueillir à terme plus de 4 000 tonnes “de produits dangereux pour l’environnement aquatique, des produits liquides et solides très toxiques et toxiques et des produits inflammables”. Ces joyeusetés sont, pour l’essentiel, des substances phytopharmaceutiques à destination des agriculteurs du nord et de l’ouest de la France. Après de longs mois d’instruction, la préfecture de Seine-Maritime avait délivré une autorisation d’exploitation le 21 juin 2017.

Les services de l’Etat ont voulu “passer en force”

Jusque-ici, les opposants au projet n’étaient pas parvenus à mettre la main sur le rapport du BRGM validé en juin 2017. Alors même que la mention document public figure en toutes lettres sur la première page du rapport. Après plusieurs courriers en provenance de FNE Normandie à l’adresse de la préfecture  et une demande officielle auprès de la commission d’accès aux documents administratifs (CADA), le rapport a finalement été mis ligne, sans doute en début d’année, sur le site du BRGM. “On nous a fait lanterner pendant de longs mois. La préfecture nous a pris pour des c…”, souffle Guillaume Blavette, administrateur chez FNE Normandie. Selon lui, les services de l’Etat se sont bien gardés de transmettre le document pour, dit-il, “passer en force” dans ce dossier.

La méthode ne paraît pas très “sport”. Mais on peut aisément comprendre les raisons qui ont poussé la préfecture à traîner des pieds pour transmettre le document qu’elle avait elle-même commandé pour dissiper les inquiétudes des opposants écologistes mais aussi – fait plus rare – de l’agence de l’eau comme Filfax s’en était fait l’écho dans un précédent article. Son représentant s’était en effet abstenu lors de l’examen du projet devant le conseil départemental de l’environnement, des risques sanitaires et technologiques (CODERST) organisé en préfecture.

Le rapport du BRGM ne fait que confirmer ses craintes. On peut notamment y lire ceci : “Le projet est situé en tête de bassin, dans un secteur à enjeux forts et, a priori, très sensible vis-à-vis de la ressource en eau, en particulier au regard de l’ampleur de l’impact que pourrait avoir sur celle-ci et les captages AEP (NDLR : alimentation eau potable) qui l’exploitent, le déversement de grandes quantités de polluants dans l’environnement en cas d’accident majeur ou d’incendie qui pourrait survenir sur le site, et en cas de défaillance du dispositif de sécurité et/ou de prévention.” En clair, le secteur est particulièrement sensible au regard de la protection de la ressource en eau.

“Le risque est a priori élevé”

Mais ce n’est là qu’un l’apéritif. Un peu plus loin dans le rapport, les spécialistes du BRGM sortent l’artillerie lourde : “Il ressort que le risque est a priori élevé, que des polluants introduits dans le sous-sol au droit du site du projet Odièvre, se retrouvent à court, moyen ou long terme dans plusieurs captages destinés à l’alimentation en eau potable situés en aval, en particulier dans ceux situés dans les vallées du Crevon, du Haut-Cailly, voire du Robec. Ceci conduirait à mettre en péril l’alimentation en eau potable du secteur, et notamment au niveau de la Métropole Rouen Normandie.”  On ne peut pas être plus clair… Le projet de plate-forme de stockage menace directement l’approvisionnement de bon nombre de communes situées au nord de Rouen dont celle de Mont-Saint-Aignan, Bois-Guillaume mais aussi Canteleu ou encore Déville-lès-Rouen.

“Il apparait en effet, au stade des connaissances actuelles, très probable que des polluants déversés en grande quantité dans le sous-sol du site prévu pour le projet se retrouvent à court, moyen ou long terme dans un ou plusieurs des captages destinés à l’alimentation en eau potable. Simplement, le manque d’information actuel, ne permet pas de préciser vers quels forages ces polluants iraient”, insistent encore les auteurs du rapport pour être bien sûr que le message soit entendu.

Hormis ce risque avéré, le document du BRGM pointe en effet le manque de connaissance du milieu, des circulations aquatiques et des points de pénétration entre la surface et le sous-sol. En l’état actuel, souligne le BRGM, subsistent de nombreux doutes sur le sens d’écoulement des eaux au droit du site Cap Seine Odièvre. Les données sur lesquelles s’appuient l’Etat et l’entreprise pour assurer que tout est sous contrôle ne sont pas suffisamment fiables.

Maigre connaissance du milieu

“Concernant le sens d’écoulement de la nappe de la craie au droit du site, le DDAE (NDLR : dossier de demande d’autorisation environnementale) s’est appuyé sur une seule carte : la carte piézométrique départementale de Seine-Maritime de 1990. Les cartes piézométriques départementales et régionales sont réalisées à des échelles qui ne permettent pas une interprétation précise du sens des écoulements souterrains au niveau local, et notamment localement au droit du site Odièvre. Ces cartes ne donnent que le sens régional des écoulements souterrains, qui peut être fort différent de celui en place au niveau local”, assènent les experts du BRGM.

Cette maigre connaissance du milieu n’est pas sans incidence en ce qui concerne la surveillance des eaux.“Le nombre de piézomètres ou qualitomètres envisagés (deux) par l’entreprise est insuffisant pour déterminer les sens des écoulements souterrains et suivre la qualité de la nappe au droit du site en termes d’impacts potentiels de l’activité prévue”, considèrent ainsi les experts du BRGM. Autrement dit, en l’état actuel, les mesures de surveillances des masses d’eaux souterraine envisagées par les porteurs de projet ne reposent pas sur des données suffisamment précises.

Autre souci pointé dans le rapport, les risques d’infiltration dans la nappe liés à la présence de conduits karstiques. Comme Filfax l’avait documenté dans la zone du pays de Caux, ce sont des points d’engouffrement rapide des eaux de surface vers les profondeurs autrement appelés betoires. Le secteur de Vieux-Manoir en recèle un très grand nombre, augmentant par la-même les risques de contamination en cas de pollution accidentelle ou résiduelle. Malheureusement, aucun recensement exhaustif de ces zones de communication n’a été effectué par les porteurs de projet à ce stade.

Des bétoires sous les bassins de rétention…

Comme le précise le rapport du BRGM, hormis les points d’engouffrement existants, certains peuvent se former avec le temps. Il arrive notamment que des betoire se créent sous les bassins de rétention destinées, justement, à contenir les eaux polluées. “Pour mémoire, dans son recensement de 2001, l’agence régionale pour l’érosion et l’amélioration des sols (AREAS) a noté que sur 413 ouvrages de lutte contre les inondations recensés (bassin, prairies inondables etc…), 62 avaient connu une ouverture de bétoires”, indique le BRGM. Si cela devait se reproduire dans l’enceinte du futur site Cap Seine, les dispositifs de prévention mis en place n’auraient donc plus aucun effet pour protéger la ressource en eau. A votre bonne santé…

Plus loin dans son rapport, le BRGM fourre aussi son nez dans le calcul des garanties financières liées à ce dossier. Quezaco ? Pour les installations classées Seveso seuil haut, en l’occurence le site Odièvre, le porteur de projet doit apporter des assurances pécuniaires qui permettent de justifier que l’entreprise sera en mesure de prendre à sa charge les coûts des dommages éventuels induits par ses activités.

Dans le cas qui nous intéresse, Cap Seine retient un coefficient de 0,8. “Concernant la sensibilité de l’environnement, l’hypothèse a été prise « d’un terrain plutôt imperméable où il n’y a pas de nappe d’eau souterraine utilisée à proximité » amenant au choix d’un coefficient de 0,8. Cette hypothèse ne peut pas être validée car le site se trouve au droit de la nappe de la craie, aquifère d’intérêt régional utilisé pour l’alimentation en eau potable”, tranche le BRGM.

Révélations “accablantes”

A la lecture de tout ce qui précède, les réserves du BRGM sur le projet Cap Seine à Vieux-Manoir apparaissent particulièrement nombreuses. Cela étant, si le site devait effectivement être exploité – et c’est ce qu’il semble devoir se passer puisque les travaux sont presque achevés – le bureau d’études préconise toute une série de mesures destinées à mieux prendre en compte le risque de pollution des sols et des eaux souterraines. Notamment de recourir à une tierce expertise des dispositifs de prévention et de sécurité ou encore la recherche d’éventuelles marnières sur les zones prévues pour accueillir les bassins de rétention.

Tout cela a-t-il été fait ? A ce stade, rien ne permet de le dire. Sollicité, l’interlocuteur préfectoral compétent n’était pas en mesure de répondre à nos interrogations avant la mise en ligne de l’article. De son côté, la société Cap Seine n’a pas donné suite à notre demande d’interview. En tout état de cause, ces nouvelles révélations – “accablantes”, dixit Guillaume Blavette de chez FNE Normandie – devraient donner une cartouche supplémentaire aux opposants au projet, mentionné par ailleurs par le Figaro comme l’un des cinquante sites surveillés comme le lait sur le feu par les hautes sphères du ministère de l’Intérieur, craignant de voir pousser ici et là de nouvelles “ZAD” sur le modèle de Notre-Dame-des-Landes.

Sans avoir encore construit de cabanes et de chicanes, l’association de défense et de promotion des cinq communes du plateau de Buchy peaufine en ce moment avec son avocat le prochain recours qu’elle devrait introduire contre l’autorisation d’exploitation accordée par la préfète de Seine-Maritime. Nul doute que les arguments développés par le BRGM devraient figurer en bonne place dans leur future requête…

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