A Evreux, Remzi Sekerci, l’entrepreneur politique rattrapé par la justice – LE POULPE

A Evreux, Remzi Sekerci, l’entrepreneur politique rattrapé par la justice

L'ancien candidat aux législatives sous les couleurs du parti égalité et justice, proche de l'AKP d'Erdogan, a été condamné par le tribunal correctionnel d'Evreux à six mois de prison avec sursis. Un coup d'arrêt pour ce soutien de Guy Lefrand, jusque-là, en pleine ascension sur la scène locale.

Par Manuel SANSON | 27 Déc 2017

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Le délibéré du tribunal correctionnel est tombé, dans la plus grande discrétion, à l’orée des fêtes de fin d’année. Remzi Sekerci, entrepreneur ébroïcien, a été condamné à six mois de prison avec sursis ainsi que de deux ans de mise à l’épreuve pour des faits de travail dissimulé commis entre 2013 et 2015. En prime, il écope d’une obligation d’indemniser la victime – l’URSAFF – ainsi que – et surtout – d’une interdiction de gestion définitive.

En prononçant cette peine, le tribunal a suivi les réquisitions du procureur de la République d’Evreux. “Les pertes de recettes sont énormes pour les organismes sociaux”, avait déclaré le représentant du parquet à l’audience selon le journal Paris Normandie. L’avocat du prévenu avait lui défendu “la naïveté” de son client et reconnu seulement quelques “légèretés” en lien avec la gestion de plusieurs sociétés gravitant dans le secteur de la construction. Une version qui, manifestement, n’a pas convaincu les magistrats. Il faut dire que Remzi Sekerci a déjà été condamné à quatre reprises pour des faits similaires. Ce n’est donc pas le perdreau de l’année en la matière.

Connu du landerneau politique

Pour un patron lambda, l’affaire serait sans doute passée inaperçue. Mais, à Evreux, Remzi Sekerci n’est pas n’importe qui… Outre ses activités de chef d’entreprise, ce dernier est désormais connu du landerneau politique. En juin, il sillonnait les marchés de la ville pour se faire élire à l’Assemblée nationale. L’homme portait les couleurs du parti égalité et justice (PEJ), une nouvelle formation sortie de terre en 2015 à Strasbourg. A l’arrivée, il a attiré sur son nom 3,61 % des voix au soir du premier tour.

Malgré les démentis de ses dirigeants, le parti apparaît très proche de l’AKP et de son leader le président turc Erdogan. Notamment via ses liens avec le conseil pour la justice, l’égalité et la paix (Cojep), une association elle-aussi très liée au pouvoir d’Ankara. Pendant la campagne des législatives, Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, s’était insurgé du fait que le PEJ présente quelques 52 candidats. “Par l’intermédiaire du « Parti Égalité Justice », officine officieuse de l’AKP en France, le président RT Erdogan entend peser sur les élections législatives françaises afin de créer des groupes de pression pour relayer sa politique dictatoriale qui écrase les libertés et les droits humains dans son propre pays”, dénonçait à l’époque le patron du PCF.

“Le PEJ est le faux nez de l’AKP en France, Remzi Sekerci en est sa tête de pont à Evreux”, résume un élu municipal d’opposition sous couvert d’anonymat. En consultant le profil Facebook de l’intéressé, on trouve de nombreuses photos du chef d’entreprise en compagnie du président Erdogan (voir sur la photo) ou de l’actuel 1er ministre turc, Binali Yildirim. En décembre 2016, l’entrepreneur ébroïcien comptait également parmi les membres de la délégation turque au grand forum d’investissement et d’affaires d’Alger.

De toute en évidence, le candidat malheureux aux législatives a ses entrées dans les cercles de pouvoir de la République de Turquie. Il va sans dire que sa récente condamnation ne procure pas au mouvement de l’autocrate turc la meilleure des publicités. Jusqu’ici, l’organisation avait plutôt été conçue comme un moyen de peser dans le débat politique français et s’assurer les voix de la diaspora turque dans l’Hexagone. Sa création doit être rapprochée de la volonté du pouvoir turc de s’implanter, voire de faire de l’entrisme dans plusieurs pays d’Europe.

En rejoignant la rubrique faits divers, le PEJ s’éloigne clairement de ses ambitions premières. Le tout non sans quelques incidences politiques locales. Outre son appartenance à une formation politique controversée, Remzi Sekerci apparaît également comme un proche du maire LR Guy Lefrand. “Il l’a aidé à obtenir le soutien et les votes de la communauté turque d’Evreux”, commente un observateur avisé de la tambouille politique ébroïcienne. “Pour le remercier, Guy Lefrand l’a placé à la tête de l’association culturelle et sportive franco-turque”, affirme notre source au conseil municipal. Contacté par Filfax, l’ancien suppléant de Bruno Le Maire n’a pas donné suite.

“Les deux hommes s’entendent très bien”

Dans les faits, Remzi Sekerci a été élu président de cette structure quelques mois après l’arrivée de Guy Lefrand à la mairie. De là à y voir un lien… Interrogé, un membre influent de la communauté turque d’Evreux explique qu’il s’agit là “d’une coïncidence de dates”. Cela étant, il affirme que les deux hommes “s’entendent très bien” et que Remzi Sekerci “a beaucoup soutenu le maire pendant sa campagne de 2014”.

De toute évidence, la lune de miel s’est poursuivie bien après la bataille politique. En mars 2015,  on retrouve ainsi Guy Lefrand posant aux côtés de Remzi Sekerci, tout sourire, à l’occasion de l’inauguration d’un restaurant turc, dont le récent condamné est propriétaire. La scène est immortalisée dans le quotidien régional. Plus proche de nous, en mars 2017, on  aperçoit encore les deux hommes main dans la main au moment de la journée des enfants – fête traditionnelle turque -organisée à la maison de quartier de la Madeleine.

Selon le journal Eure Infos, Guy Lefrand, en présence du consul turc pour le grand ouest, y avait souligné l’importance des relations franco-turques. De quoi, très certainement, ravir Remzi Sekerci. Qui ne manque jamais une occasion de poster sur son profil Facebook des photos de lui en compagnie du maire. Sollicité pour réagir à sa condamnation et apporter quelques réponses à nos questions, l’entrepreneur indélicat n’a pas donné suite. Son avocat, Me Marc François, non plus.

En tout état de cause, ce n’est pas la première fois que l’édile d’Evreux se rapproche de membres de la communauté franco-turque d’Evreux. Pour le meilleur… et surtout le pire. Lors de la campagne des municipales, Guy Lefrand avait pris sur sa liste un certain Erkan Adiguzel, un autre chef d’entreprise local. Après un an de mandat, l’adjoint aux travaux et à l’urbanisme avait été contraint de démissionner après avoir été interpellé en état d’ébriété au volant de son véhicule dans le centre-ville d’Evreux.

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