février 2022 – LE POULPE

La justice suspend l’expulsion d’un ex-gérant du bar le Cuba Libre voulue par la préfecture de Seine-Maritime

La grande discrétion des différents protagonistes témoigne du caractère sensible du dossier. 

Prolongez votre lecture !

Je me connecte à mon compte

  • Accédez à tous les contenus du Poulpe en
    illimité
  • Soutenez le média normand d’investigation. Soutenez l’indépendance

Abonnez-vous à partir de 4 €

Un ancien cadre du département de Seine-Maritime condamné pour agression sexuelle

Le tribunal correctionnel de Rouen a tranché dans l’affaire d’agression sexuelle et de harcèlement moral au département de Seine-Maritime révélée par Le Poulpe début janvier. Julien Laureau, ancien chef de cabinet du sénateur centriste Pascal Martin, à l’époque où il présidait de la collectivité départementale, a été condamné, vendredi 25 février, à deux années de prison avec sursis assorties d’une peine d’inéligibilité de cinq ans et d’une inscription au fichier des auteurs d’infraction sexuelles ou violentes (Fijais). Il dispose de dix jours pour faire appel de ce jugement. Au-delà, la condamnation sera définitive.

Julien Laureau, également ancien adjoint au maire de Bois-Guillaume – riche commune de l’agglomération rouennaise – et toujours employé de la collectivité départementale, avait comparu devant la justice pénale à la suite du dépôt de plainte d’une ex-conseillère au cabinet de Pascal Martin, et d’une enquête menée par la police judiciaire de Rouen.

Prolongez votre lecture !

Je me connecte à mon compte

  • Accédez à tous les contenus du Poulpe en
    illimité
  • Soutenez le média normand d’investigation. Soutenez l’indépendance

Abonnez-vous à partir de 4 €

Méthaniseur dans l’Eure : la cour d’appel de Rouen se bouche le nez

« Je suis résilient, ils vont se fatiguer avant moi ». Ainsi s’exprimait Michel Dezellus, notable rural eurois et propriétaire du méthaniseur de Honguemare dans le Roumois, pour justifier de sa décision de faire appel du jugement du TGI d’Evreux.

A l’époque, la juridiction condamnait le chef d’entreprise multicarte à indemniser plusieurs riverains pour des nuisances liées à l’exploitation controversée de son installation méthanière. 

Prolongez votre lecture !

Je me connecte à mon compte

  • Accédez à tous les contenus du Poulpe en
    illimité
  • Soutenez le média normand d’investigation. Soutenez l’indépendance

Abonnez-vous à partir de 4 €

1/3 Raffinerie Petroplus : soupçons autour d’une dépollution

Le 6 mai dernier, la dépollution de l’ancienne raffinerie Petroplus par l’entreprise spécialisée Valgo est annoncée comme terminée. Dans un communiqué, l’exploitant prend acte que « la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) de Normandie a validé l’étape de la fin de dépollution du site » de Petit-Couronne, situé à une dizaine de kilomètres de Rouen, sur la rive gauche, ouvrière et populaire, de l’agglomération.

Et son PDG, François Bouché, de déclarer dans la foulée au site Actu-Environnement.com : « Ce projet d’une portée unique à l’échelle nationale que ce soit par sa technicité, son ampleur et son exemplarité va permettre à la région de connaître un nouveau souffle ».

La réhabilitation des friches industrielles, pour ainsi limiter l’artificialisation des sols, est un enjeu économique majeur en Normandie et particulièrement dans une Seine-Maritime marquée par un long déclin de l’industrie lourde. Et le site de Petit-Couronne est utilisé comme LA vitrine commerciale de Valgo pour conquérir des marchés en France mais aussi à l’international. Mais quelle est la réalité de cette dépollution citée en exemple ?

Après plusieurs mois d’enquête, Le Poulpe, qui a interrogé trente salariés et sous-traitants de Valgo ayant travaillé à des périodes diverses sur le site ces dernières années, soulève aujourd’hui de lourdes interrogations sur la réalité du travail effectué. Ces multiples témoignages, parfois accompagnés d’images, affirment que la dépollution du site, actée comme terminée, n’a été que partiellement menée.

Ces témoins, qui pour la plupart ne se connaissent pas, nous ont livré spontanément des récits critiques et concordants sur le traitement des hydrocarbures et de l’amiante sur ce site. L’entreprise Valgo, que Le Poulpe a contactée à l’écrit et en visioconférence, nie fermement ces accusations et assure que ce « site fortement pollué est traité dans les règles de l’art et conformément à son usage futur ». 

Selon les récits recueillis par Le Poulpe, les bâtiments, les cuves, les cheminées ont été démolis mais des hydrocarbures présents au moment du rachat du site sont toujours là, enterrés dans le sol, dissimulés sous de la terre ou du béton. D’autres produits tels que de la laine de verre auraient également été enterrés dans le sous-sol de l’ex-raffinerie.

Nos interlocuteurs, des conducteurs de pelleteuses, des chauffeurs de camions, des désamianteurs, des démolisseurs, des chefs de chantier, des intérimaires mais aussi des salariés de Valgo, des patrons de PME sous-traitantes, ont souhaité rester anonymes, dans un secteur où les acteurs se connaissent tous et où Valgo occupe une place centrale.

La plateforme « Profession amiante » présentée comme « le plus grand réseau français d’entreprises du désamiantage » a été ainsi créée par la société de François Bouché en avril dernier. D’autre part, le frère du PDG, Franck Bouché, directeur général délégué chez Valgo, a été réélu en juillet 2020, pour trois ans, à la tête de l’Union des Professionnels de la Dépollution des Sites (UPDS) rassemblant une cinquantaine d’entreprises.

Nos témoins ne mâchent cependant pas leurs mots lorsqu’il s’agit de décrire la réalité de cette dépollution : « un scandale sanitaire et écologique », « du cache-misère ». Plusieurs d’entre eux ont spontanément affirmé n’avoir jamais vu de leur vie de telles pratiques.

D’autres estiment qu’elles dénigrent leur métier, que c’est leur « devoir de lancer l’alerte car les futurs travailleurs de la zone, les futurs salariés d’Amazon et des entreprises qui s’installeront ont du souci à se faire pour leur santé, l’exposition aux polluants contenus dans les sols sur le long terme [ayant] des conséquences ».

Le géant américain du commerce en ligne, s’il ne l’a pas encore confirmé officiellement, comme à son habitude, envisage en effet l’ouverture d’un vaste centre de stockage sur une partie du site normand.

LES HYDROCARBURES

Avant sa fermeture en 2013 suite à une liquidation judiciaire, Petroplus (longtemps Shell) faisait partie des cinq plus grandes raffineries françaises. Pendant plus de 80 ans, elle a tourné à une capacité annuelle de 9 millions de tonnes.

Sur l’énorme site, vaste de quelque 250 hectares, 180 kilomètres de canalisations, 35 kilomètres de réseau d’égouts, plus de 2 millions de mètres cubes de capacité de stockage répartis dans 231 bacs. À l’intérieur, des restes de produits toxiques comme de l’essence, du fioul lourd, du bitume.

La mission de Valgo est d’écrémer les hydrocarbures surnageant sur la nappe phréatique, de récupérer les déchets pétroliers, de traiter les sols, de désamianter. Après la destruction des installations et après le pompage des carburants présents dans la nappe phréatique suite à différents accidents industriels, l’exploitant s’est attaqué aux tuyaux et aux bacs de stockage qui recelaient encore du pétrole.

Selon Valgo, il en restait 57 000 tonnes au lieu des 20 000 tonnes annoncées par la liquidatrice de Petroplus. Une mauvaise nouvelle parce que les traiter a un coût. Le PDG de Valgo s’en plaint alors à cette dernière, qui en informe la préfecture de Seine-Maritime et Valgo obtient une subvention supplémentaire de 1,436 millions d’euros de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), qui lui avait déjà octroyé 2,68 millions d’euros pour « la mise en sécurité du site » et « la gestion des déchets des bacs et des canalisations de jonction ».

Mais, selon notre enquête, Valgo n’aurait retiré que partiellement ces hydrocarbures et les aurait même enterrés parfois sur le site. C’est ce qui se serait passé au départ au niveau de la zone dite du « stockage Est » (cf. carte ci-dessous). 

Le récit d’un témoin présent depuis le début du démantèlement du site a retenu notre attention. Il évoque le va-et-vient quotidien de plusieurs camions, des dumpers (NDLR : des engins de terrassement équipés d’une benne basculante), pendant près de deux ans, entre 2015 et 2017 selon lui, et décrit un étrange ballet :

« Ces véhicules sortaient de la partie du site longeant la Seine avec du métal, de la ferraille, des tuyaux. Ils n’étaient pas bâchés, on voyait tout dépasser. Ça sentait fort l’hydrocarbure, on le voyait même parfois couler des camions. Ensuite ils se dirigeaient vers la zone de stockage Est, en passant par la rue de Johanne. Et ils revenaient vides. Et ainsi de suite… » 

Un ancien chauffeur, lui, déclare spontanément : “Ce qui m’a le plus surpris, c’est de reboucher le trou alors qu’il y avait du pétrole en dessous, je n’ai rien dit parce que je venais d’arriver mais je n’ai pas trouvé ça normal”. Lui situe ces faits en 2020 et décrit le même va-et-vient : « On arrivait de Petroplus, on tournait à gauche près du pont, on montait une route, on franchissait une grande barrière blanche, on suivait la route qui passe derrière le bâtiment Atsi, la route où une société de transports a ouvert il n’y a pas longtemps pour nettoyer les camions (NDLR : la société Ttb transports)”.

Selon nos sources, de grandes quantités de déchets hydrocarbures ont été enterrées dans un immense trou creusé non loin du Dépôt Rouen Petit-Couronne (DRPC), le terrain appartenant au groupe Bolloré. Une butte de terre aurait été élevée au-dessus, pour tenter d’empêcher les hydrocarbures de remonter à la surface. Depuis, un bâtiment du centre de formation Atsi a été érigé dans la zone voisine. 

Des pratiques identiques auraient été mises en oeuvre du côté des bacs de stockage, immenses réservoirs de béton de plusieurs mètres de hauteur, pouvant contenir plusieurs milliers de mètres cube de produits. Selon plusieurs interlocuteurs dont les récits se recoupent, la dépollution de ces bacs n’a été que partiellement effectuée. 

Un sous-traitant prétend avoir vu en mai 2019 des bacs être cassés et du produit pollué couler à même le sol, ce qui nous a été confirmé par plusieurs autres personnes présentes sur le site et ce qui est visible sur ces photos.

 

Un ancien salarié de Valgo affirme lui avoir vu des bacs « découpés à une certaine hauteur », puis les hydrocarbures présents dans ces bacs « mis dans les dumpers », qui les « déversaient ensuite dans le sol » et « le pelleur » (NDLR : l’ouvrier qui manie la pelle) « reboucher derrière ». Le témoin précise qu’il y avait des hydrocarbures visibles sur la pelle.

Un intervenant sur le site indique lui aussi qu’il a vu des « hydrocarbures présents dans les tuyaux être enfouis après le démontage des bacs ». Un conducteur d’engins ayant travaillé sur le site raconte aussi son expérience : « À l’intérieur des bacs de stockage, il y avait des hydrocarbures à une hauteur de 1 mètre 50 environ. Quand je cassais le béton des bacs, il tombait dans les hydrocarbures, qui n’avaient pas été enlevés avant. Ensuite, nous avons récupéré ces gravats, mélangés à du produit pollué. Ils ont été passés dans un concasseur, qui les a broyés en miettes ».

Le conducteur d’engins certifie qu’il a vu ensuite ce béton être étalé pour réaliser des voies de passage sur le site même, du béton broyé donc sans que les hydrocarbures n’en aient été extraits au préalable, ce qui nous a été confirmé par la suite par un autre témoin. 

Le rapport de visite de l’inspection des installations classées sur le site Petroplus le 11 février 2015 (voir ci-dessous), réalisé par la Dreal Normandie, service de l’État chargé de surveiller la dépollution du site, que nous avons pu consulter, mentionne lui-même que certains bacs ont été démantelés sans que tous les hydrocarbures ne soient retirés au préalable. Ainsi, pour le bac B844, dont le calorifuge a été enlevé, le rapport indique :

« D’après Valgo, l’opération s’est faite à la pelle mécanique en grattant la paroi du bac. Le bac contient des hydrocarbures. L’utilisation d’une pelle mécanique en partie basse du bac, à proximité des piquages, ne semble pas la méthode la plus prudente sur un bac contenant du produit. Le risque d’arrachement d’un piquage est élevé, avec un risque d’épandage d’hydrocarbures ».

Et un peu plus loin, les inspecteurs se sentent contraints d’ajouter ceci : « L’inspection rappelle à Valgo que toute opération de démolition (bac, couronne béton…) ne doit pas être anticipée sans que les bacs ne soient vidés des produits liquides, nettoyés et désamiantés ».

Le souci, c’est que, selon plusieurs de nos sources, des hydrocarbures remontent à la surface en cas de fortes pluies ou de fortes chaleurs. Ce serait le cas notamment en zone 19, là où Amazon pourrait implanter son entrepôt (cf. carte). Ces photos et vidéos qui nous ont été confiées par plusieurs personnes ayant eu accès au site attestent de la remontée d’hydrocarbures.

   

 

Mais le phénomène se serait également produit du côté du stockage Est, où le talus de terre aurait cédé, provoquant le relâchement d’hydrocarbures sur la route attenante, la route de Johanne. Deux témoins notamment, d’anciens chauffeurs de camion, y ont vu du pétrole ressortir de terre, à une date qu’ils situent en septembre 2020, « lorsqu’il faisait chaud et qu’il pleuvait. Ça faisait comme des taches d’huile, de grandes flaques de 3 mètres de diamètre qui remontaient à la surface, on remettait de la terre dessus pour éviter ces grandes mares et ensuite les pelleteuses tassaient la terre ».

Nos témoins ne sont pas les seuls à évoquer ces remontées d’hydrocarbures. Les services de l’Etat s’interrogent également à ce propos. En témoigne le rapport de visite du 20 juillet 2020 de la zone de Stockage Est par les inspecteurs de la Dreal, que nous avons pu consulter (voir ci-dessous).

Ces derniers notent avoir constaté « la résurgence d’hydrocarbures dans des quantités importantes et inédites depuis le début des travaux de remblaiement ». La société Valgo leur a répondu qu’« il s’agirait des remontées capillaires des hydrocarbures résiduels dans le sol, présents historiquement ». 

Mais cette explication est questionnée par les inspecteurs, qui soulignent que lors d’une précédente visite, le 15 juin 2020, leur service avait constaté la « présence de galettes d’hydrocarbures » dans les terres d’un lot importé sur le site et ils ajoutent cette phrase – en gras dans leur rapport – : « Ces écoulements d’hydrocarbures pourraient donc tout aussi bien provenir de la fonte de galettes présentes dans les terres [du lot importé sur le site] ». 

Dans un mail daté du 21 décembre dernier adressé au Poulpe, Valgo indique qu’ “en aucun cas ce ne sont des hydrocarbures enterrés qui remonteraient à la surface mais des hydrocarbures historiques encore présents. Les travaux de dépollution seront terminés dans le premier semestre [2022], il y a encore des zones avec des petites quantités d’hydrocarbures surnageant la nappe. La Dreal et Valgo suivent cela de près et il ne s’agit [que] de petites zones à traiter”.

Après une première réponse écrite du service communication le 17 décembre 2021, François Bouché, le PDG de Valgo, nous a proposé un entretien, qui s’est déroulé par visioconférence le 20 décembre et a duré plus de deux heures. Suite à cet échange, ce dernier nous a adressé par mail deux réponses complémentaires plus formelles, le 21 décembre 2021 et le 3 janvier 2022. Des propos parfois en contradiction avec ceux tenus à l’oral. 

Au terme de la visioconférence, François Bouché, alors qu’il a pourtant eu le loisir de s’exprimer longuement, nous a déjà menacés d’un droit de réponse à venir. Le PDG est par la suite encore monté d’un cran dans ses menaces : dans un étrange email qu’il nous a envoyé le 14 janvier, il évoque une « tentative de déstabilisation de la société et une volonté de nuire » et nous « demande de cesser d’écrire des choses préjudiciables à (son) image », et ce alors que notre enquête n’était pas encore publiée.

Surtout, il nous prévient de sa volonté de ruiner les ambitions économiques d’un média indépendant tel que le nôtre, écrivant que ses « actions juridiques pourraient avoir un impact sur les activités du Poulpe ».

A la question de savoir si tous les hydrocarbures des bacs, des cuves, des tuyaux avaient été bien nettoyés avant leur découpage et leur éventuelle vente, le service communication de Valgo nous a fait dans un premier temps cette réponse écrite, renvoyant aux contrôles de la Dreal : “ Il est exclu au vu de la fréquence des visites et des contrôles pratiqués par l’inspection des installations classées et du travail que les règles en la matière puissent ne pas être respectées”. 

Interrogée sur le fait que la dépollution du site ait été correctement et entièrement effectuée, dans la limite des contraintes des arrêtés préfectoraux et de l’usage futur des terrains, la responsable communication nous a rétorqué par écrit : “Ce site fortement pollué est traité dans les règles de l’art et conformément à son usage futur. Nos services dépolluent et traitent les éléments conformément aux arrêtés pris”. 

Quant au traitement des déchets d’hydrocarbures, voici ce qu’elle affirme également : “Le suivi des déchets hydrocarbures est encadré par la Dreal qui a contrôlé rigoureusement les expéditions. Le principal éliminateur est la société Sedibex”. Valgo a refusé en revanche de nous indiquer la quantité de déchets traités par Sedibex, arguant que “cette information revêt un caractère confidentiel”.

Lorsque nous avons renouvelé notre question à François Bouché de savoir si tous les hydrocarbures avaient été retirés correctement des installations, le patron de Valgo a déclaré : “Je ne peux pas imaginer autrement que ça a été bien suivi. S’il y avait eu des problèmes sur les nettoyages ou les cuves (…), je serais au courant. S’il y a des fausses manœuvres, ça peut arriver (…) mais enterrer des choses sciemment, ce n’est pas possible que Valgo l’ait fait, tout ça c’est faux”.

Le lendemain, par écrit, François Bouché complète sa réponse : “ Les démolitions d’ouvrages contenant des hydrocarbures (tuyaux pipes) peuvent faire l’objet d’épanchements et il y en a eu parfois car il est impossible de tout pomper avant. Lors de ces épanchements, nous récupérons le maximum de produits par différents moyens techniques. Si des écoulements sont possibles voire même inévitables, ils sont ensuite traités, les sols souillés éliminés, etc.” 

Concernant le béton concassé, François Bouché rétorque, par écrit, que “ les bétons sont recyclés sur site comme tout projet vertueux l’exige ”. “Il est vrai, ajoute-t-il, que certains bétons « poreux » sont impactés par des hydrocarbures mais ils peuvent être utilisés sur site, la réglementation nous l’autorise. Il n’y a pas à retirer les hydrocarbures des bétons sauf si le seuil en hydrocarbures est si élevé qu’il en ferait un déchet dangereux, ce qui n’est pas le cas ”. 

Enfin, un autre produit se trouverait actuellement sous terre, dans la zone 19 (cf. carte) : un isolant thermique, de la laine de verre de couleur jaune. L’un de nos interlocuteurs déclare ainsi spontanément, sans que nous l’évoquions nous-mêmes : « Ils ont élevé le niveau du sol, avec le remblaiement des terres. Ils mettent ce qu’ils veulent en dessous. Ils ont même mis de la laine de verre ». Un autre renchérit : “Je les ai vus vider un entrepôt de laine de verre, la mettre dans un trou en profondeur et recouvrir le tout de terre”. De la sciure de bois aurait été commandée pour recouvrir également ce type de trous.

Le procès-verbal de la réunion du 14 mai 2019 du Coderst (Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques) de Seine-Maritime indique que « 98 tonnes de laine de verre » sont « stockées dans un hangar » sur le site. Guillaume Blavette, alors représentant de France Nature Environnement, s’interroge alors sur la « toxicité éventuelle de ces laines » accumulées là. L’exploitant lui répond qu’il s’agit de « laines propres ». La Dreal, présente à la réunion, reste silencieuse sur ce point.

Contrairement aux membres du Coderst, François Bouché, lui, estime qu’il s’agit de “laine de roche”, un autre isolant thermique (NDLR : issu du basalte et non du sable et du verre). Il nie tout enfouissement mais reconnaît des pratiques étonnantes quant au stockage : “On les a stockées dans un de nos bâtiments très longtemps, ça n’a pas été très bien fait, parce qu’on voulait ensuite les broyer, les compacter pour payer moins cher leur destruction. Voilà pourquoi elles ont été stockées ”. Et à la question de savoir si elles ont été toutes évacuées, il répond : « Ça a été évacué il y a six mois – un an dans un centre spécialisé”. 

Le lendemain, il évoque finalement autre chose, en l’occurrence « un test effectué par un sous-traitant sur une petite partie de la laine de roche, laquelle lors de ce test a été mélangée avec des terres humides provenant d’excavations faites sur site ».

Et de poursuivre : « Ce mélange stabilisé terre/laine était destiné à être mis en surface d’une alvéole située près de l’angle boulevard Sonopa et boulevard Maritime, afin d’y entreposer des terres et à constituer un lac artificiel dans le cadre du permis d’aménager. Ce test a été concluant techniquement mais la Dreal n’a pas donné d’autorisation de continuer car notre alvéole de stockage peut techniquement contenir sans difficulté ce mélange mais cela posait un problème juridique ”. La préfecture de Seine-Maritime, contactée, n’a pas répondu à nos questions sur ce sujet et n’a donc pas confirmé l’existence de ce test ni son refus qu’il se poursuive. 

L’AMIANTE

Selon nos informations, plusieurs cheminées de l’ancienne raffinerie Petroplus contenaient de l’amiante, utilisé dans les conduits de fibrociment, sous forme de cordelettes, pour compenser l’effet thermique. D’après nos renseignements, cet amiante n’a pas été retiré avant de faire chuter ces installations et a été enlevé ensuite dans des conditions non réglementaires. 

Valgo a refusé de nous confirmer la présence d’amiante dans un premier temps, indiquant seulement que “le traitement de ces cheminées a été régulièrement effectué” et que « des capteurs de poussières ont été mis en place et aucune mesure n’a montré la présence d’amiante ou de tout envol de poussières revêtant un caractère nocif”.

François Bouché, le PDG de Valgo, a ensuite reconnu lors de notre entretien oral qu’“il y avait une cheminée qui avait de l’amiante ». Et d’ajouter : « Il y en avait une c’est vrai, vous voyez je me suis renseigné, je ne le savais même pas moi. Je crois que c’est la grande, la rouge et blanche”. 

Cette cheminée a été dynamitée en novembre 2020. Or, le 12 novembre 2019, près d’un an auparavant, le procès-verbal de la réunion du Coderst de Seine-Maritime évoque qu’il y a “en cours” un “désamiantage suite à la destruction d’une cheminée”, preuve qu’il y avait bien aussi de l’amiante dans au moins une des quatre cheminées détruites en juin 2019.

Le dirigeant de Valgo ne livre pas non plus la même version des faits que nos témoins sur la façon dont l’amiante aurait été extrait.  

Le 7 novembre 2020, la haute cheminée rouge et blanc emblématique de la raffinerie est donc dynamitée, en même temps que deux autres cheminées. Selon nos interlocuteurs, l’amiante n’a pas été retiré avant de la faire chuter. Était-ce réglementaire ? Ni la Dreal ni Valgo n’ont répondu clairement sur ce point. 

 

Deux jours après, nos témoins disent assister à une scène « choquante » : des employés dotés d’un simple masque à poussière, qui marchent à travers les gravats qui sont en partie amiantés et les mettraient dans des « bigs bags » (NDLR : des grands récipients sous forme de sac). Aucun de nos témoins dit n’avoir vu de chantier de désamiantage, avec équipement de protection, sas et douches de décontamination.

Le PDG François Bouché affirme, lui, lors de notre visioconférence, que l’amiante a été retiré “avant” la chute de la cheminée, donnant les détails suivants : “La cheminée c’est du béton qui peut exploser, il pourrait y avoir une libération de l’amiante en même temps qu’il y a le béton qui part en poussière ».

François Bouché tient aussi à souligner que “Valgo est le leader français de l’amiante, on sait enlever de l’amiante”.  L’inspection du travail, quant à elle, a refusé de nous communiquer le plan de retrait amiante que la société Valgo est tenue de lui adresser dans ce genre de procédure.

Après cet entretien, il a tenu à nous apporter une réponse supplémentaire écrite, différente et très globale : « Il y a eu à la fois des travaux préalables et des travaux a posteriori (après la chute) pour éviter des problèmes de travaux en hauteur et donc de sécurité. »

Notre enquête soulève également une autre question concernant les pratiques de désamiantage de Valgo. Sur le site de Petit-Couronne, en pleine dépollution, Valgo choisit aussi d’accueillir un chantier test que lui confie la SNCF. Le contrat est signé en mai 2018. Il consiste à désamianter et démanteler douze voitures Corail avec un budget et une durée déterminés, selon les informations recueillies auprès de l’entreprise de transport.

Une de nos sources, qui travaillait au cœur du chantier de la SCNF, raconte : « Une fois le train vidé de ses sièges, on le plaçait dans le tunnel de décontamination. Mais aucun procédé ne fonctionnait facilement, le karcher, la sableuse… On perdait trop de temps et d’argent. Il fallait désamianter les wagons en un temps limité et cela a pris plusieurs semaines pour en désamianter un seul. Alors Valgo l’a laissé en évidence et c’est celui-ci que l’équipe de la SNCF voyait lorsqu’elle venait faire un contrôle. Mais tous les trains n’ont pas été désamiantés. Plusieurs wagons ont été découpés et c’est parti en déchets ferraille alors que c’était encore amianté ».

Un autre confirme que plusieurs trains n’ont pas été désamiantés mais simplement détruits : « Normalement, lorsqu’on entre un train, on est censé le désamianter entièrement et une fois que c’est fini on sort les sacs d’amiante, on pratique un nettoyage fin pour restituer la zone et on pose des libératoires (NDLR : des mesures d’empoussièrement de l’air) et enfin on sort le train pour le démolir. Là, les trains ne rentraient même pas dans la zone du hangar, ils étaient démolis à l’extérieur pour aller plus vite et pouvoir faire un train par semaine ».

Un troisième témoin atteste que l’équipement “n’était pas à la hauteur”. “Habituellement, poursuit-il, ce sont de très grosses sociétés qui font ce genre de travail et elles possèdent pour cela de très gros extracteurs d’air de 20000 m3. Les nôtres n’étaient pas assez gros, ils faisaient 5000 m3, on devait changer les filtres 4 ou 5 fois par heure”.

Les salariés auraient-ils été exposés dans ces conditions ? “Bien sûr, c’était dangereux. On n’a jamais connu notre taux d’empoussièrement, les pompes censées le mesurer étaient illisibles tellement les taux étaient élevés”, nous répond ce témoin. Nous avons demandé copie de ces mesures d’empoussièrement à Valgo et à l’inspection du travail qui ont refusé de nous les fournir.

La société Valgo rejette également ces accusations, écrivant au Poulpe : « Toutes les voitures ont été désamiantées dans les règles de confinement strictement respectées, les analyses faites à l’époque le confirment. »

François Bouché reconnaît tout de même des difficultés : « On a mis beaucoup plus de temps que prévu, le problème c’est qu’on a mis ça dans des bâtiments où on était gênés… C’était difficile de tout faire en même temps sur cette opération, on a eu un peu les yeux plus gros que le ventre honnêtement, mais bref, on a fait des tests qui ne se sont pas avérés concluants. Non pas qu’on a laissé de l’amiante, mais on a trouvé que c’était très long de l’enlever ».

Et il ajoute : « Maintenant, c’est comme celui qui dit qu’il a dépollué à 100% un terrain… Le désamianteur qui est certain d’avoir enlevé 100% de l’amiante est un menteur. Il peut tout à fait y avoir des petites traces qu’on n’arrive pas à enlever, sur certains centimètres ».

Qu’a pensé la SNCF du travail de Valgo ? A la question du Poulpe « êtes-vous satisfaits de la qualité du désamiantage effectué ? », la SNCF a répondu que « la société Valgo a passé avec succès le test et a été qualifiée le 3 mars 2020 ».

Ce test devait être le simple prélude d’une activité pérenne et porteuse d’emplois sur le site de Petit-Couronne. France 3 Normandie et Paris-Normandie le rapportent d’ailleurs tour à tour le 29 avril et le 19 juin 2014. La chaîne régionale mentionne une « activité de déconstruction et de désamiantage de véhicules hors d’usage avec 70 à 80 personnes ». Le journal normand indique pour sa part que « François Bouché évoque la création de 60 à 100 emplois ».

Le service communication de Valgo soutient mordicus qu’« il n’a jamais été prévu d’activité pérenne de démantèlement de trains sur le site”. Son PDG, lui, admet que le chantier test consistait en ceci : « On vous amène 10 ou 12 voitures SNCF et à nous de nous entraîner à bien les dépolluer, les désamianter (…) C’est un chantier où on est payés par la SNCF pour observer notre mode opératoire, de manière à lui fixer un prix pour son appel d’offres, où il n’y aura pas 10 [mais] 1000 voitures à enlever », confirmant ainsi que l’objectif de sa société était d’en désamianter une quantité bien plus importante.

A la question de savoir pourquoi Valgo n’avait pas été retenu pour un plus gros marché, la SNCF nous a répondu laconiquement que « depuis, Valgo a répondu à des appels d’offres mais n’a pas été attributaire, les marchés ayant été attribués à d’autres fournisseurs, meilleurs sur la notation technico-économique ».

Où se trouveraient très précisément les hydrocarbures, la laine de verre, les autres déchets dont les personnes entendues affirment qu’ils ont été enterrés dans le sol ? Dans quelles quantités exactes, à quelle profondeur se trouveraient-ils ? Nos interlocuteurs sont unanimes : seuls des carottages et des forages répartis sur l’ensemble du site permettraient de le déterminer et d’en avoir le cœur net. Leurs résultats devraient intéresser fortement tout à la fois les riverains mais aussi les futurs salariés du site, notamment ceux d’Amazon si le géant du commerce en ligne devait confirmer son implantation.



Droit de réponse :

En date du 14 avril 2022, Le Poulpe a reçu un droit de réponse de la société Valgo. Comme la loi nous l’impose, nous le publions (mise à jour samedi 16 avril 2022).

« Le 20 février 2022 a été publié dans ces colonnes un article intitulé « 1/3 raffinerie Pétroplus : soupçon autour d’une dépollution ».

Publiée sous la signature de Madame Laurence Delleur, cette enquête met en cause de manière explicite la compétence et la probité de la société VALGO dans le cadre de la dépollution du site de l’ancienne raffinerie Pétroplus, près de Rouen. 

La dépollution du site y est décrite comme partielle et menée dans des conditions irrégulières. Les affirmations contenues dans l’article conduisent la société VALGO à exercer son droit de réponse prévu par la loi afin de rétablir la vérité sur ce chantier de dépollution d’une ampleur et d’une complexité exceptionnels. 

Tout d’abord, l’article rapporte notamment que :

« Le Poulpe (…) soulève aujourd’hui de lourdes interrogations sur la réalité du travail effectué. (…) la dépollution du site, actée comme terminée, n’a été que partiellement menée. (…) ses hydrocarbures présents au moment du rachat du site sont toujours là, enterrés dans le sol, dissimulés sous de la terre ou du béton. (…) Valgo n’aurait retiré que partiellement ces hydrocarbures et les auraient même enterrés parfois sur le site. (…) de grandes quantités de déchets d’hydrocarbures ont été enterrés dans un immense trou creusé non loin du Dépôt Rouen-Petite-Couronne (DRPC), terrain appartenant au groupe Bolloré. Un butte de terre a été ensuite élevée au-dessus, pour tenter d’empêcher les hydrocarbures de remonter à la surface. (…) des hydrocarbures remontent à la surface en cas de forte pluie ou de forte chaleur. »

Ces affirmations sont inexactes. 

La société VALGO rappelle que, contrairement à une idée reçue, la dépollution d’un site industriel n’est pas synonyme de retrait total des polluants. Le référentiel applicable selon la législation française aux opérations de dépollution est la méthode SSP (Sites et Sols Pollués), qui consiste à définir le niveau de pollution résiduel sur le site compatible avec la santé des usagers en fonction de l’usage futur projeté. 

Dans certains cas d’impossibilité technique de traitement ou de retrait, la pollution restante, dont le niveau de concentration ne peut pas être abaissé sous le seuil d’innocuité, est confinée sur place par des dispositions tendant à la rendre inaccessible et donc inoffensive.

Les enjeux et objectifs de la dépollution sont présentés de manière globale dans un « Plan de gestion » soumis à la validation des services de l’Etat. Or, l’enquête a été menée sans même que soit évoqué le « plan de gestion » contrôlé et validé par les services de l’Etat. Pourtant, la compréhension de ce contexte technique, administratif et juridique est fondamentale pour analyser une opération de 

1/4

dépollution. L’auteure de l’enquête, qui a à plusieurs reprises été invitée à se rendre sur place pour appréhender ces sujets et recevoir de plus amples explications, n’a pas non plus donné suite à ces sollicitations.

Dès lors, il ne suffit pas de recueillir le témoignage de personnes affirmant qu’ils ont vu des hydrocarbures ou des terres polluées être enfouis dans un trou pour conclure à une pratique illicite. Ces « témoins », sous-traitants, ouvriers ou simples passants, n’ont pas la compréhension de la méthode SSP Sites et Sols Pollués, n’ont pas connaissance du plan de gestion, ni une vue d’ensemble du projet, voire aucune compétence technique. Leur témoignage ne peut donc pas suffire pour mettre en doute la régularité des opérations de dépollution menées par la société VALGO, sans la moindre approche d’ensemble au regard du plan de gestion accepté par l’administration. 

En l’occurrence, à l’issue de 5 années d’études et de travaux conjoints avec la DREAL, la société VALGO a soumis à la validation des services de contrôle de l’Etat (DREAL, ARS, DIRECCTE) un plan de gestion le 24 mai 2019 prévoyant des seuils de pollution résiduelle compatibles avec l’usage futur du lieu. Compte tenu de la technicité de ce plan de gestion, la DREAL a sollicité qu’une équipe d’experts indépendants valide la pertinence des propositions de la société VALGO, ce qui a donné lieu à une deuxième version du plan de gestion remise à la DREAL le 13 janvier 2020, validée par un arrêté préfectoral du 24 février 2020. Aux termes de cet arrêté, il a été exigé que tous les travaux soient contrôlés par un organisme indépendant certifié en matière de sites et sols pollués, la société ENVISOL. Cette dernière a ainsi analysé tous les travaux réalisés par la société VALGO et continue de le faire puisque sur 20 hectares les travaux sont toujours en cours. En revanche, sur le reste des parcelles, l’ensemble des opérations de dépollution a été « récollé », c’est-à-dire réceptionné sans réserves ou validé, par la DREAL.

Ainsi, dans le cadre de la dépollution du site de l’ancienne raffinerie, le plan de gestion prévoit de créer une alvéole de stockage des terres impactées par des hydrocarbures au-delà de la valeur limite de 10 000 mg/kg définie également par le plan de gestion, pour une capacité d’environ 25 000 tonnes. Les terres fortement chargées en hydrocarbures, impossibles à dépolluer, ont ainsi été confinées dans cette alvéole dont l’étanchéité a été assurée par plusieurs couches de géomembranes et géotextiles avant d’être recouvertes de terre végétale. L’étanchéité de l’alvéole a été testée et aucune résurgence n’a jamais été constatée. 

Aux termes d’un procès-verbal de récolement du 10 mars 2021, la DREAL a réceptionné et validé ces travaux, ce qui confirme que les travaux réalisés sont bien conformes au plan de gestion préalablement approuvé par ce même organe de contrôle de l’Etat.

Il ne s’agit donc en rien d’un enfouissement dissimulé et illicite de terres polluées, mais d’une opération de confinement conforme au plan de gestion, parfaitement licite et validée par l’autorité administrative.

2/4

Ensuite, l’auteur stigmatise le traitement de la zone dite du Stockage Est, à propos de laquelle elle affirme que :

« le phénomène se serait également produit du côté du stockage Est, où le talus de terre aurait cédé, provoquant le relâchement d’hydrocarbure sur la route attenante, la route de Johanne. Deux témoins notamment, d’anciens chauffeurs de camion, y ont vu du pétrole ressortir de terre (…) Les services de l’Etat s’interrogent également à ce propos ». 

Ces affirmations sont inexactes.

La zone Stockage Est a fait l’objet d’un plan de gestion spécifique du 3 octobre 2017 établi par la société ENVISOL, avec l’objectif de rendre la zone compatible avec son usage futur, en l’occurrence un centre de traitement de terres et un centre de stockage de déchets inertes.

Il faut rappeler que cette zone accueillait autrefois des bacs de stockage de pétrole brut. En 1940, afin que ces réserves ne soient pas prises par l’armée allemande, les FFL ont saboté les bacs et une très importante quantité de pétrole brut s’est répandue et a imbibé le sol, migrant jusqu’à 6 mètres de profondeur. Après une très importante étude réalisée en partenariat avec la société ENVISOL, il a été démontré la non mobilité des hydrocarbures en place depuis 80 ans et leur absence d’impact sur l’usage futur. Il a donc été proposé de laisser en place cette zone « historique », ce que la DREAL a validé.

En définitive, la DREAL a validé les travaux réalisés aux termes d’un procès-verbal de recollement du 28 février 2019, l’emprise étant déclarée apte pour l’usage futur envisagé. Dans la perspective de développer cet usage futur, la société VALGO a été autorisée à remblayer la zone par arrêté préfectoral du 19 juillet 2019 et une couche de terre de 2m d’épaisseur a donc été mise en place.

L’ensemble des travaux de dépollution réalisés sur cette zone de stockage sont donc parfaitement réguliers et conformes au plan de gestion validé par l’administration.

L’auteur reproche encore à VALGO de ne pas avoir retiré l’amiante présente sur les cheminées de la raffinerie avant de les faire chuter et qu’elle l’aurait ensuite enlevé dans des conditions non règlementaires, ou encore que le désamiantage de wagons confiés par la SNCF pour démantèlement n’aurait pas été effectué avant leur destruction. Il est ainsi affirmé que :

« Plusieurs cheminées de l’ancienne raffinerie Petroplus contenait de l’amiante (…). D’après nos renseignements, cet amiante n’a pas été retiré avant de faire chuter ces installations et a été enlevé ensuite dans des conditions non règlementaires.(…) Le 7 novembre 2020, la haute cheminée rouge et blanche emblématique de la raffinerie est donc dynamitée, en même temps que deux autres cheminées. Selon nos interlocuteurs, l’amiante n’a pas été retirée avant de la faire chuter. Etait-ce règlementaire ? Ni la Dreal ni Valgo n’ont répondu clairement sur ce point. Deux jours après, nos témoins disent assister à une scène « choquante » : des employés dotés d’un simple masque à poussière, qui marchent à travers les gravas qui sont en partie amiantés et les mettraient dans des bigs bags. (…) plusieurs trains n’ont pas été désamiantés mais simplement détruits (…) Les salariés auraient-ils été exposés dans ces conditions ? » 

Ces affirmations sont inexactes.

3/4

L’ensemble des installations ont fait l’objet d’une phase de repérage règlementaire de l’amiante et les plans de retrait de l’amiante ont été déposés auprès de l’inspection du travail avant chaque intervention. S’agissant des cheminées, l’amiante accessible a été retirée avant destruction à l’aide de pulvérisateur et de lance à incendie. L’amiante résiduelle, qui se trouvait dans les joints, était inaccessible, toute intervention de salariés à l’intérieur de la cheminée ayant été interdite par l’inspection du travail. Elle a été ainsi retirée des décombres une fois les cheminées abattues après que des mesures d’empoussièrement aient montré l’absence de fibre d’amiante dans l’atmosphère et donc l’absence de danger. Ces opérations ont toutes été validées par les autorités administratives.

S’agissant du désamiantage des wagons confiés par la SNCF, le désamiantage a été réalisé conformément à la règlementation et validé par la SNCF et les autorités de contrôle. 

L’auteur affirme encore que :

« D’autres produits tels que la laine de verre auraient également été enterrés dans le sous-sol de l’ex-raffinerie »

Ce propos est encore inexact. 

La laine de roche, et non de verre, retirée des installations de la raffinerie a été stockée provisoirement sur le site, puis tout simplement évacuée via les filières spécialisées dans le recyclage de la société Bodelet pour un volume total de près de 3000 m3.

En conclusion, le lecteur constatera que les accusations portées contre la société VALGO sur la dépollution du site, considérée comme « pas très propre » aux termes de l’article, ont pour seul fondement les témoignages de personnes non qualifiées et que le travail d’enquête a été mené sans tenir compte des explications de VALGO et sans avoir répondu par l’affirmative aux invitations de se rendre comme proposé sur site eut égard au projet d’ampleur mené depuis 7 ans en étroite collaboration avec l’Etat et les investisseurs repreneur du site. »

Le Poulpe maintient l’ensemble de ses informations. Nous précisons que la société Valgo a été contactée à plusieurs reprises, lors d’une longue visioconférence et par emails, et que les explications de M. Bouché, son PDG, ont été rapportées dans l’article.

2/3 Guerre de tranchées entre Valgo et l’autorité de contrôle

Outre une cascade de témoignages, comme évoqué dans le premier volet de notre enquête, les investigations du Poulpe à propos du chantier de dépollution de l’ex-raffinerie Petroplus révèlent que la société Valgo est dans le collimateur de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de Normandie, service de l’État chargé de surveiller la dépollution du site, depuis au moins 2015.

Le 4 novembre 2021, la préfecture de Seine-Maritime prend un arrêté imposant une amende de 15 000 euros et une astreinte administrative journalière de 1500 euros à la société Valgo. Des pénalités liées à un lot de terres enterrées sur le site au niveau du Stockage Est, dénommé “lot Solvalor TNI 22”, contenant des concentrations en plomb les classant comme des “déchets dangereux”. Ce lot de la société Solvalor provient du Syctom, l’établissement public gérant le traitement des déchets ménagers de l’agglomération parisienne.

François Bouché rejette le bien-fondé de cet arrêté du 4 novembre 2021 contre lequel il indique avoir effectué un recours auprès du juge administratif. Le dirigeant estime que cette amende va être levée « dans pas très longtemps », précisant : « On a des avocats pour ça, on sait qu’on n’a pas fait de bêtises et on ira jusqu’au bout. »

Neuf mois avant l’arrêté de novembre 2021, soit le 5 février 2021, la préfecture avait mis en demeure l’exploitant de retirer ces déchets du site. Mais lors d’une visite sur le site cinq mois plus tard, le 6 juillet 2021, les inspecteurs des installations classées de la Dreal constatent que ces terres polluées sont encore enfouies à plusieurs emplacements du terrain alors même que selon les déclarations de Valgo le lot n’était censé être enterré qu’à un seul endroit nommé “casier D1”.

Ils relèvent également que le lot retiré du casier D1 “n’[a] pas encore été évacué” et “n’[est] pas stocké dans des conditions compatibles avec le caractère dangereux de ce lot”. Les inspecteurs notent que leur excavation et leur évacuation en centre spécialisé coûteraient “environ 1,64338 million d’euros”.

Dans ce rapport de visite du 6 juillet 2021, que Le Poulpe a pu consulter (voir ci-dessous), il y est noté une “absence de traçabilité ou traçabilité très approximative et douteuse de la société Valgo en ce qui concerne la réception, la gestion, la localisation et l’enfouissement de terres excavées”.

Les inspecteurs se questionnent sur la réalité des actions de Valgo : “Les déclarations contradictoires de la société Valgo au cours de la visite et le non-respect des modes opératoires de gestion du chantier, créent (…) le doute sur les opérations de dépollution et les opérations de remblaiement du Stockage Est”.

Le Poulpe a également découvert que la préfecture avait en réalité mis en demeure la société Valgo dès avril 2020 d’évacuer dans des filières adaptées trois lots de terres excavées, dont ce fameux lot “Solvalor TNI 22”. Lors de deux visites les 2 et 6 mars 2020, la Dreal Normandie constate une série de manquements, des « non-conformités réglementaires majeures » : la procédure d’acceptation préalable des déchets n’est pas respectée, demandant notamment l’origine et la quantité des déchets. “Chaque livraison de terres excavées ne fait pas l’objet d’un contrôle visuel et olfactif”, “aucune étude relative à la gestion des eaux pluviales n’a été transmise”.

La Dreal relève aussi une “absence de suivi des déchargements”, une “absence de repérage des casiers sur site”, un “plan de maillage présenté incohérent avec les informations du registre”, une “non-évaluation de la compatibilité sanitaire de la qualité des terres excavées avec l’usage choisi dans le cadre du projet de réaménagement”.

La Dreal note également que le lot Solvalor TNI 22 “n’aurai[t] pas dû faire l’objet d’un certificat d’acceptation préalable, compte tenu des informations transmises par les demandeurs”.

Malgré tous ces avertissements et en dépit d’une mise en demeure, les inspecteurs vont se rendre compte lors d’une visite ultérieure que Valgo n’a non seulement pas évacué le lot de terres incriminé mais l’a même enterré sur le site. La Dreal écrit ainsi le 8 décembre 2020 (voir ci-dessous) : “La société Valgo a (…) enfoui au moins 14 000 tonnes de terres excavées, qui ne sont pas appropriées pour une valorisation en remblaiement”, qu’elle qualifie “d’opération illégale de stockage de déchets”.

Le rapport du 8 décembre 2020 tire aussi la sonnette d’alarme sur les remblaiements à venir : “La procédure d’acceptation des terres excavées de l’exploitant est actuellement insuffisante pour garantir l’arrêt de toute réception de nouveaux lots pollués”. Et d’ajouter : ”la demande de l’inspection (…) pour obtenir de l’exploitant un diagnostic complet des lots admis du mois d’octobre 2019 au mois de mars 2020 est restée sans réponse à ce jour”.

En juillet 2021, les inspecteurs ont visité le site Petroplus à deux reprises. Outre la visite du 6 juillet évoquée plus haut, ils s’y étaient également rendus la veille, le 5 juillet 2021, accompagnés de techniciens de deux laboratoires d’analyses indépendants, SGS et Burgeap. Ce jour-là, ils se concentrent sur la zone des lots 3 et 4, là où devrait s’installer Amazon, et effectuent des prélèvements d’eaux souterraines. Or les résultats de ces analyses ne sont pas bons. Ils révèlent “une dégradation de la qualité des eaux souterraines liée à l’apport des boues de tunneliers”. 

Ces boues dont ils parlent, ce sont des terres en provenance de l’immense chantier du Grand Paris Express, qui construit quatre nouvelles lignes de métro autour de la capitale et prolonge la ligne 14 également. 

La concentration moyenne en sulfate qui est trouvée est “supérieure au seuil de non-dégradation des eaux souterraines” et “plus de 20 fois supérieure à ce qu’elle était avant remblaiement”. Au niveau de l’un des piézomètres (NDLR : un instrument mesurant la pression d’un liquide), le piézomètre N1, elle est même “47 fois supérieure à celle mesurée avant remblaiement”.

Les inspecteurs sollicitent d’autres analyses et concluent que si ces dernières “venaient à confirmer une hausse régulière de la teneur en sulfate”, l’inspection proposerait au préfet “l’arrêt de tout apport de terres susceptible d’aggraver la situation sur cette zone”.

François Bouché conteste les faits reprochés à Valgo, à savoir de détenir et d’avoir enfoui des terres dont les concentrations en plomb seraient supérieures aux seuils autorisés : “On a fait nous-mêmes des analyses de ces mêmes lots et on n’a pas les mêmes résultats donc ça commence à devenir compliqué”, “nous on a fait les analyses sur les mêmes échantillons et on a trouvé en moyenne 5 fois moins, 1 rapport de 1 à 5 et on leur a écrit en leur disant vous savez, sur vos propres échantillons que vous nous avez envoyés on ne trouve pas les mêmes mesures”.

François Bouché reconnaît en revanche avoir entreposé les terres à plusieurs endroits du site, ce qui n’est pas réglementaire : “ Comme on les entrepose sur un grand chantier, c’est vrai qu’on en a mis à plusieurs endroits, c’est une faute opérationnelle de Valgo parce qu’on aurait dû les mettre plutôt à un seul endroit si on suit l’arrêté. Chez moi, ils ont eu plusieurs camions, il y avait beaucoup de monde, ils ont fait quelques petites bêtises opérationnelles. Mais le fait est que si ce sont des déchets inertes, on s’en fiche un peu”. 

Il affirme aussi, contrairement à ce qui est indiqué dans le rapport de visite du 6 juillet 2021 de la Dreal, que Valgo a évacué une partie des terres incriminées et il complète en ces termes : « C’est un principe de précaution, parce que normalement on aurait dû évacuer zéro tonne de terre, nous on considère que 100% de ces terres ne sont pas polluées, enfin pas dangereuses, légèrement polluées mais pas classées dangereuses, mais pensant qu’ils n’allaient pas nous mettre d’amende, on a évacué avant de recevoir l’amende, et ils nous ont quand même mis une amende alors qu’on avait évacué ».

En cause, selon le dirigeant : l’arrêté préfectoral du 19 juillet 2019 qui « n’aurait pas dû être écrit comme ça », qu’« on a remis en cause dès le début, en rencontrant le préfet, en lui disant, vous avez écrit un arrêté qui n’est pas légal », « qui n’a pas été bien fondé juridiquement ». Aux dires de François Bouché, cet arrêté « nous oblige alors que la loi ne le fait pas à regarder les analyses sur la fraction brute, c’est-à-dire sur des broyats, des toutes petites quantités de terre, quelques grammes de terre ».

François Bouché s’étonne aussi de visites des inspecteurs « très souvent inopinées » en 2020 et 2021 alors qu’« il n’y avait jamais de visites inopinées avant », de visites « plus longues », « pour une action coercitive, une action de contrôle plus forte », détaillant en ces termes : « Vous voyez bien, quand il y a des visites, l’état d’esprit de la personne qui visite, si c’est constructif ou si c’est du contrôle pur et dur » et présente ses salariés comme « stressés avec la Dreal ».

Il note enfin que les inspecteurs « sont venus récupérer des terres de manière non contradictoire, sans qu’on soit présents » et affirme avoir demandé une tierce expertise (NDLR : sur la qualité des terres incriminées) sans avoir de réponse là-dessus. « C’est pour vous dire l’état d’esprit », conclut-il.

Sans que cela ne soit médiatisé à l’époque, l’inspection s’était également émue dès le 21 novembre 2018 de certaines pratiques de l’exploitant jugées non conformes et à risque, évoquant notamment des conditions pour le chantier “ne [semblant] pas garantir la sécurité des personnes présentes de manière optimale” et “que le “balisage des zones à risque n’est pas systématique “.

Lors d’une visite le 8 octobre 2018, la Dreal découvre en effet “la présence de locataires tiers” dans plusieurs bâtiments du site alors que cette emprise “n’a pas encore été récolée (NDLR : reconnue comme remise en l’état par le préfet) et que les éléments justifiant de la compatibilité d’une occupation humaine tierce avec les éventuels niveaux de pollution n’ont pas été fournis”.

Des salariés d’un transporteur sont également présents dans une zone où “des travaux de dépollution (…) sont toujours en cours”, avec de “fortes concentrations en composés volatils dans les sols” et sans “qu’aucune étude de risque sanitaire n’[ait] été menée”.

Une situation également évoquée dans le rapport du 5 décembre 2019 de l’inspection au Coderst, relatif à l’instauration de servitudes d’utilité publique de l’une des zones du site, celui du Pôle d’innovation des Couronnes (PIC). Il souligne que “sans attendre l’émission du procès-verbal de récolement du 7 août 2019, “la société Valgo a d’ores et déjà mis les bâtiments et terrains de la zone PIC à disposition de tiers, en location”, et ce pour la plupart “depuis 2016”, soit trois ans avant que la Dreal ne les y autorise.

L’arrêté du 21 novembre 2018 évoque enfin un troisième incident concernant une colonne à distiller, la colonne DB4, abattue le 11 octobre 2018, mettant en avant “un défaut de préparation ou d’encadrement des opérations”. En effet, “en raison d’une découpe préalable excessive ou insuffisamment maîtrisée, la colonne est tombée prématurément”, “20 minutes avant l’heure prévue”.

L’arrêté précise que cet incident “aurait pu avoir des conséquences dommageables si la colonne était tombée sur la cheminée A5171 située à une quarantaine de mètres au Sud-Ouest”, un incident suffisamment grave d’ailleurs pour qu’un courrier soit adressé au procureur de la République.

Le rapport de l’inspection, présente ce jour-là, estime que “le processus de démantèlement n’est pas totalement maîtrisé”. Cette mise en garde n’empêchera pas des difficultés concernant l’abattage de cheminées à deux reprises encore, le 27 juin 2019 et le 9 novembre 2020, l’une des cheminées ne chutant pas correctement.

Enfin, Valgo s’était vu imposer un arrêt de chantier dès 2015, au niveau du Stockage Est. Une défaillance que François Bouché va évoquer de manière transparente, lors de notre entretien, sans que nous ne lui en fassions part. Le dirigeant nous donne des détails : “On avait bêtement coupé un tuyau et il y a eu un déversement de 300 ou 400 m3 d’hydrocarbures sur le sol. On avait créé nous-mêmes une pollution, on a été très forts là (…)  C’est une erreur d’un sous-traitant, enfin Valgo doit l’assumer, qui avait coupé un tuyau qu’il n’aurait pas dû couper, et là quasi tout s’est vidé (…). »

Il précise : “Le préfet à l’époque c’était Maccioni, je me suis bien fait engueuler personnellement, parce que c’était le début (du dossier) Petroplus, je me rappellerai toujours, il m’avait donné des consignes très strictes sur ça. On a dépollué la pollution qu’on avait créée. » 

Dans le procès-verbal de récolement de la zone dite « stockage Est » du 15 février 2019, les inspecteurs évaluent la fuite d’une nappe d’hydrocarbures, « de 5000 m2 environ », lors de l’incident qui s’est déroulé le 24 novembre 2014 sur le bac 835. 

Dans ces conditions, le comportement officiel, très avenant, de la préfecture envers Valgo interroge. Le 14 mai 2019, lors d’une réunion du Coderst (voir ci-dessous), Yvan Cordier, ancien secrétaire général de la préfecture de Seine-Maritime, conclut “en remerciant Valgo et les services de la Dreal pour ce dossier “exemplaire au vu de la complexité incroyable de ce site” et “remercie encore une fois Valgo pour son professionnalisme”.

Le représentant de l’État réitère des propos semblables lors du Coderst du 11 février 2020 (voir ci-dessous), affirmant que “le préfet est très satisfait (…) de cette aventure initiée depuis 2014” et “qu’il s’agit d’une expérience très positive”.

Pourquoi féliciter Valgo si vivement devant les représentants des collectivités territoriales, des associations de protection de l’environnement et des consommateurs alors qu’une mise en demeure, un arrêt de chantier et plusieurs observations de non-conformité à la sécurité ont été déjà émis à ces dates-là ? Mystère.

De son côté, François Bouché a une explication à tous ses maux et à l’existence de l’enquête du Poulpe : l’attitude de Valgo durant l’épisode de l’incendie de Lubrizol qui lui attirerait en retour les foudres de l’administration. Il amène de lui-même ce sujet dans la discussion : « Pourquoi ça se passe comme ça, je vais vous donner ma thèse, ma manière de voir les choses », « je pense que beaucoup de personnes aujourd’hui viennent parler de problèmes qu’il y a pu avoir sur le site un peu en représailles ».

Durant l’entretien, il laisse entendre à plusieurs reprises que l’administration aurait pu avoir des griefs contre Valgo et venir alimenter Le Poulpe ainsi que d’autres journalistes en informations en raison de cela. Il s’étonne ainsi que l’amende et la mise en demeure adressées à Valgo soient relayées par la presse « avec des infos aussi précises ». 

François Bouché est persuadé qu’un complot se trame contre sa société. Il évoque, entre autres, un journaliste de la presse locale qui, selon lui, « avait des questions hyper précises ». « Il savait même les numéros des analyses. Il savait des choses qu’à part la Dreal il était difficile de connaître, la précision des questions me permet un faisceau de présomptions. »

Le PDG de Valgo en est convaincu, il subirait « un effet collatéral » après l’épisode de Lubrizol. Lors de l’incendie de l’usine chimique rouennaise, Valgo est intervenu immédiatement. « On a vu beaucoup de choses qui nous ont surpris, notamment sur le traitement de la pollution », accuse François Bouché.

« Tout tient aux eaux (NDLR : eaux usées de Lubrizol et de Normandie Logistique, suite à l’incendie du 26 septembre 2019) qu’on a récupérées », on a récupéré 10 000 m3 des eaux des pompiers qui ont arrosé pendant des jours », « 800 camions pour être précis », «  on les a mises chez nous et on les a analysées », « ces eaux malheureusement ont des polluants, l’histoire commence comme ça, on a alerté qu’il y avait des polluants dans ces eaux, parce que c’est notre métier », « nous on a dit ça ça va pas, photos à l’appui, sur des choses pas réglementaires qui se sont faites à Lubrizol. »

Et pour François Bouché, depuis que ces informations ont été envoyées à la préfecture, « on n’a plus voulu de Valgo, ni Lubrizol ni Normandie Logistique alors que Valgo est le leader français du métier. Par exemple, il y a en ce moment l’appel d’offres de dépollution des terres de Lubrizol, de Normandie Logistique, et Valgo n’est même pas contacté ! ».

François Bouché semble déterminé à se battre et n’a pas hésité à faire de la publicité autour de son combat avec les services de l’Etat : « Je suis allé tout en haut me plaindre de l’attitude de l’administration sur Valgo du fait de Lubrizol. On a écrit à l’Élysée, au ministère, à tout le monde. La métropole de Rouen est aussi au courant du problème. »

La préfecture, de son côté, affirme qu’un tiers des visites relatives à la dépollution du site a été réalisé de manière inopinée et ne souhaite pas communiquer sur le lot de terres Solvalor TNI22 au motif qu”un contentieux est en cours suite à l’enfouissement de ces terres”. 

Après avoir refusé dans un premier temps de commenter les accusations portées par François Bouché, elle indique finalement : « L’inspection agit de manière impartiale et sans considérations relatives aux relations contractuelles entre la société Valgo et d’autres exploitants. L’inspection a maintenu une pression de contrôle proportionnée sur le site dès le début du chantier et a proposé à chaque stade du processus et jusqu’à aujourd’hui les suites qui découlaient de ces constats, qu’il s’agisse de récoler des zones pour lesquelles la dépollution était satisfaisante ou de prendre des sanctions si des prescriptions n’étaient pas respectées ». 

3/3 Valgo, une entreprise très politique

Le 12 octobre dernier, espace emploi du salon Pollutec à Lyon, l’événement de référence des professionnels de l’environnement. Sur ce stand, la société Valgo, qui se présente comme « un recruteur à haut potentiel » et fait miroiter aux candidats que « c’est bien un champion que vous allez pouvoir rencontrer ». 

De fait, les chiffres avancés par l’entreprise de dépollution et reconversion des friches industrielles ont de quoi séduire : 600 collaborateurs, répartis sur onze agences en France métropolitaine, une à la Réunion et cinq filiales dans le monde – en Argentine, au Brésil, en Italie, au Monténégro et au Canada – et plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2021.

Un mois auparavant, Valgo annonçait une levée de fonds de 35 millions d’euros auprès de Tikehau Capital, un gestionnaire d’actifs alternatifs de référence – celui qui avait entre autres recruté l’ancien Premier ministre François Fillon avant sa mise en retrait suite à sa première condamnation dans le Penelopegate. 

L’avenir semble donc radieux pour cette PME, créée en 2004 par François Bouché et son associé Xavier Azalbert, qui ne comptait encore que 20 salariés il y a quelques années. Entretemps, la société a racheté le site de la raffinerie Petroplus à Petit-Couronne, où elle a déplacé son siège social, et en a officiellement assuré la délicate dépollution, actée comme terminée en mai dernier. 

L’arrêt de cette raffinerie, la plus grande de France à l’époque, fondée en 1929 et qui employait encore 449 salariés avant sa liquidation judiciaire, a provoqué un conflit social emblématique, à la fois de la crise du raffinage en France et en Europe et de la désindustrialisation – conflit qui avait d’ailleurs poussé à la création du ministère du Redressement productif. 

C’est dire si l’enjeu est de taille au moment du rachat du site Petroplus à la barre du tribunal de commerce en avril 2014. Deux offres se font face : celle de Brownfields et Rubis Terminal d’un côté, celle de Valgo en partenariat avec Bolloré Energy de l’autre, qui l’emporte.

Le préfet de Haute-Normandie d’alors, Pierre-Henry Maccioni, qualifie l’offre retenue de « vrai projet industriel créateur d’emplois » auquel il convient d’apporter « tous les concours nécessaires ». La représentante de la liquidatrice judiciaire, elle, confie sa joie « d’avoir fait d’un cadavre un phénix ».

Tandis que la préfecture de Seine-Maritime, prudente au départ, évoque en 2014 la création de « 150 emplois à court terme, 300 emplois à terme », Bernard Garcia, président de la holding qui possède Valgo, promet lui de « 400 à 800 emplois ». Quant au PDG de Valgo, François Bouché, il s’engage même dans la presse quelques années plus tard à créer « 1000 emplois d’ici 2023 ». 

Ce responsable le confesse volontiers sur BFM-TV en janvier 2019 : « Quand vous êtes face à un vendeur, il faut lui parler du futur, le faire un peu rêver ».

Et cela fonctionne apparemment puisque les services de l’État en Seine-Maritime concluent dans leur rapport d’activités 2018 : « À terme le nombre d’emplois directs sur le site (plus de 1000) devrait être supérieur au nombre d’emplois existants du temps de la raffinerie Petroplus. »

Le projet intitulé « Pôle innovation des Couronnes » a de quoi réjouir les élus obnubilés par le chômage : la « création d’une plateforme de dépollution de terres polluées, qui traitera entre 80 000 et 120 000 tonnes de terres par an », une « activité de recyclage de produits ménagers dangereux » et une autre de « déconstruction de trains », « une pépinière d’entreprises dédiée aux métiers de l’environnement » et un « pôle de recherche et d’innovation ». 

Une entreprise soutenue par les élus politiques de gauche comme de droite

Une scène s’avère emblématique du soutien de l’Etat et des élus locaux au projet Valgo à Petit-Couronne. Le 20 juin 2014, le préfet de Haute-Normandie de l’époque préside le dernier comité de pilotage de la reconversion de Petroplus. Pierre-Henry Maccioni ouvre curieusement le point presse par une lecture, celle de la lettre que lui a confiée Cyrille Bolloré, alors président du conseil d’administration de Bolloré Energy.

Dans cette missive, le fils de Vincent Bolloré, un patron du CAC 40, ne manque pas de dire publiquement « merci au député Guillaume Bachelay (député socialiste de Seine-Maritime de 2012 à 2017) qui a toujours été là aux moments clés du projet ». Ce fabiusien de la première heure s’affiche comme le réel maître de cette réunion devant les caméras de France 3 Normandie. 

Julien Dugnol, l’ex-directeur de cabinet de Patrice Dupray, ancien maire communiste de Grand-Couronne – commune qui jouxte le site Petroplus -, confie au Poulpe son sentiment que ce sont bien les fabiusiens qui ont soutenu le projet Valgo depuis le début. « Un jour, raconte-t-il, j’ai reçu un appel de François Bouché, le PDG de Valgo, disant qu’il souhaitait me rencontrer. Il est arrivé en terrain conquis, m’expliquant qu’il avait rencontré Laurent Fabius une fois et qu’ils s’étaient dit « qu’il y avait quelque chose à faire ici » ».

Face à Julien Dugnol se manifeste un François Bouché « très confiant, certain d’obtenir le marché ». « À l’époque, poursuit Julien Dugnol, je ne vois pas comment on pouvait venir travailler ici sans avoir l’aval d’élus comme Guillaume Bachelay et Laurent Fabius. Et cela nous a été présenté comme la seule solution ».

Quelques années plus tard, François Bouché rencontre également Nicolas Mayer-Rossignol, socialiste proche de Laurent Fabius et qui vise à ce moment-là la mairie de Rouen. Lors de la campagne des municipales en 2020, le PDG de Valgo fait partie des personnalités qui suivent officiellement Nicolas Mayer-Rossignol au sein de son collectif « Fiers de Rouen ».

Parallèlement, dans son programme, Mayer-Rossignol promet de dépolluer « les sols des usines qui ont été contaminés » et propose que Rouen devienne « une référence pour la dépollution des sols ». Et l’homme politique, qui a finalement été élu maire de Rouen et président de la métropole, de citer Valgo comme un « leader européen de la dépollution des friches ».

À droite aussi, on accueille à bras ouverts cette entreprise qui promet de redynamiser tout un territoire et à laquelle on promet déjà d’autres chantiers. Lors d’une visite très médiatisée du site petit-couronnais le 13 septembre 2019, Hervé Morin, président (Les Centristes) de la région Normandie, déclare aux journalistes présents : “Des friches industrielles, il y en a 170 actuellement en Normandie. Nous avons besoin d’opérateurs industriels comme celui-ci. Ce qui a été réussi ici doit pouvoir se réaliser ailleurs ».

Des photos relatant cette visite sont notamment visibles sur le site internet de Valgo. Y figurent notamment Hervé Morin, François Bouché, le PDG de Valgo, et Yvon Robert, alors maire socialiste de Rouen et président de la Métropole Rouen Normandie.

Quatre jours après cette visite, François Bouché renchérit dans 76actu : « On est optimistes sur notre capacité à pouvoir recycler d’autres terres polluées en Normandie ». Et à Environnement-magazine.fr, en décembre 2018, le chef d’entreprise déclare : « La région Normandie est très heureuse d’avoir confié cette opération à Valgo ». C’est à qui échange le plus d’amabilités. 

Peu d’argent public mobilisé

L’euphorie qui règne au moment du rachat provient également du fait que l’État n’aura pas grand-chose à débourser pour la dépollution de ce site. La faillite du groupe suisse Petroplus, propriétaire de la raffinerie, aurait en effet contraint l’État, en l’absence de propriétaire solvable, d’assumer le coût de la dépollution du site, chiffré à plusieurs dizaines de millions d’euros.

Le président de l’Union française des industries pétrolières avançait même à l’époque un montant de « plusieurs centaines de millions d’euros pour les remédiations (opérations de remise en état), pour nettoyer les sols, démonter les unités ». 

Le préfet de Normandie de l’époque l’explique lui-même très clairement dans un film institutionnel de Valgo – faussement présenté comme un reportage de France 2 sur la chaîne YouTube de Valgo Groupe (https://www.youtube.com/watch?v=tXsGcip2vUo) : « Ce qui est intéressant pour le représentant de l’État (…) dans cette opération, c’est l’investissement (…) du groupe Bolloré Valgo, donc un investissement privé, donc peu, très peu de prise en charge de l’argent public et je dirais que pour le contribuable c’est aussi intéressant ».

En tout, Valgo va recevoir 5,5 millions d’euros d’aides de la part de l’État et des organismes publics. L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) participe à la vidange des hydrocarbures présents dans les installations et à la sécurisation du terrain. Le FNADT (Fonds national d’aménagement et de développement du territoire) soutient lui la reconversion du site.

L’ensemble des investisseurs fait confiance à la PME adoubée par les élus normands. Valgo intègre ainsi en avril 2019 la première promotion de 18 entreprises du programme « accélérateur international » de la Banque publique d’investissement (BPI). L’objectif : se positionner sur des marchés à fort potentiel et booster son chiffre d’affaires à l’export. Valgo va bénéficier de conseils juridiques et fiscaux, de mise en réseau et solliciter la BPI financièrement. Cette dernière nous a confirmé avoir accordé des prêts à Valgo, sans vouloir en préciser le montant. 

Quelques mois plus tard, le 20 janvier 2020, au sommet « Choose France » à Versailles, devant un parterre de 150 dirigeants d’entreprises internationales invités par le président de la République Emmanuel Macron, le « pôle innovation des Couronnes » de Valgo est cité comme l’un des 12 sites industriels « clés en main » retenus par le ministère de l’Economie. Un label permettant une meilleure visibilité vis-à-vis des investisseurs étrangers et des délais plus courts pour les procédures administratives d’urbanisme et environnementales.

Deux ans auparavant, le pdg de Valgo avait côtoyé de près déjà le chef d’Etat. En janvier 2018, il fait partie de la délégation des 50 entrepreneurs qui ont le privilège d’accompagner le président de la République en Chine, aux côtés de responsables d’Areva, d’Airbus, de Safran. Cette visite est mise en avant le 20 février 2018 dans France Soir, journal détenu par un groupe dont il est alors actionnaire aux côtés de l’homme d’affaires Xavier Azalbert, qui raconte que François Bouché « a été emmené dans ses valises par Emmanuel Macron » et publie une photo le montrant en train d’échanger personnellement avec le président.

Par ailleurs, selon nos informations, la famille de l’épouse du patron de Valgo, Céline Bouché, et celle d’Emmanuel Macron, toutes deux originaires d’Amiens, se connaissent intimement. Deux de nos interlocuteurs nous ont rapporté que François Bouché se prévalait de « connaître Macron ». 

Une autre personnalité d’envergure, que connaît aussi François Bouché, fait partie de ce voyage présidentiel en Chine en 2018 : l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, chargé alors d’une mission d’accompagnement des PME et ETI (entreprises de taille intermédiaires) face aux difficultés qu’elles peuvent rencontrer sur le marché chinois. 

Le PDG de Valgo a fait la connaissance de Jean-Pierre Raffarin dans la région de Poitiers, à l’occasion de l’acquisition du Domaine du Normandoux, un hôtel-restaurant spa acheté par François Bouché. Une école de DJ y avait été inaugurée en grande pompe en janvier 2016, comme le montre cet article de Centre Presse où François Bouché pose non loin de l’ancien Premier ministre.

Mais le « projet très original » salué ce jour-là par Jean-Pierre Raffarin a pris fin deux ans plus tard, l’école de DJ se voyant contrainte de déménager car les locaux ne respectaient pas les normes en vigueur. Le Domaine du Normandoux, lui, est en liquidation judiciaire. 

D’après les informations recueillies par le Poulpe, François Bouché et Jean-Pierre Raffarin ont conservé des liens professionnels ensuite, Valgo ayant adhéré un temps à la Fondation Prospective et Innovation présidée par « le vieil ami du peuple chinois » qu’est l’ancien Premier ministre, pour tenter de profiter de son réseau afin de s’implanter en Chine.

A Rouen, l’eau est contaminée par des polluants éternels

Quatre lettres qui ne disent rien à la plupart d’entre nous : « PFAS » (l’acronyme anglais de « substances perfluoroalkylées »). Pourtant, ces produits chimiques prolifèrent et se répandent dans les sols et les eaux. Composés de molécules de carbone et de fluor reliées en chaîne, ils résistent aux biodégradations, aux traitements thermiques et chimiques. Ce sont des polluants éternels. 

Prolongez votre lecture !

Je me connecte à mon compte

  • Accédez à tous les contenus du Poulpe en
    illimité
  • Soutenez le média normand d’investigation. Soutenez l’indépendance

Abonnez-vous à partir de 4 €