janvier 2022 – LE POULPE

« Je n’avais jamais vu de patients rester trois jours aux urgences »

Les soignants paramédicaux de l’hôpital public ne sont ni routiers, ni cheminots, capables de paralyser l’économie pour obtenir gain de cause. Conscients des funestes conséquences qui en découleraient, ils ne se résolvent jamais à franchir la ligne rouge en bloquant totalement un service hospitalier. 

Alors tout ce petit monde – infirmiers, aides-soignants, brancardiers – enfile sagement un brassard où s’affiche leurs revendications et continue d’oeuvrer comme si de rien n’était. Leur direction peut bien leur courir après pour leur remettre les assignations et recevoir officiellement une délégation de grévistes, la presse nationale relayer parfois une dépêche AFP et la presse locale se fendre de quelques articles, la portée d’un tel mouvement reste par essence limitée.

Une grève à la japonaise, « une pièce de théâtre où l’on fait semblant d’être en grève et où la direction fait semblant de croire que l’on est en grève. En fait, la seule façon de protester réellement, c’est de démissionner », résume, lapidaire, un soignant des urgences adultes du Centre hospitalier universitaire (CHU) Charles-Nicolle de Rouen, pessimiste quant aux retombées du mouvement de grève qui a émaillé, ces dernières semaines, l’un des trois plus gros services d’urgences français fort de ses 110 000 entrées par an. 

Photos d’illustration (capture d’écran France 2)

La grève, mise en pause le temps d’observer les effets des annonces de l’état-major du CHU et de l’Autorité régionale de santé (ARS) de Normandie, pourrait redémarrer en février à condition que le gros des troupes suive. La réflexion est en cours et d’autres services, comme la maternité ou la pédiatrie, sont invités à embrayer. Les médecins urgentistes, aux positions plus hétérogènes, n’ont eux pas suivi le coup de colère de leurs collègues paramédicaux, même s’ils partagent leur constat. La moitié d’entre eux, selon une source syndicale, a préféré mener de son côté une grève d’une semaine au coeur du mois de janvier, mouvement d’ailleurs passé totalement sous les radars médiatiques.

L’embouteillage n’est plus cantonné à la période hivernale, il s’étend aussi à l’été

Si la Covid a peut-être servi de révélateur, la crise couve depuis longtemps aux urgences. Elle explose en toute fin d’année dernière, entre Noël et nouvel an. L’étincelle qui met le feu aux poudres ? « La demande d’un cadre qui voulait envoyer quelqu’un de chez nous dans un autre service pour la journée, alors que nous étions déjà en effectif minimal », raconte un infirmier, précisant que le plan blanc, déclenché début décembre au CHU rouennais, permet plus facilement ce jeu de chaises musicales. 

Refus, altercation, menace de sanction, exaspération… Un préavis de grève illimitée est déposé le 27 décembre. Si cette volonté est appuyée par l’intersyndicale, CFDT et CGT en tête, elle émane directement de la grosse centaine de soignants paramédicaux des urgences, quasiment tous solidaires sur ce coup.

Derrière l’expression de « dégradation des conditions de travail et d’accueil » se dessine un problème majeur clairement identifié et qui n’a fait qu’empirer sur la dernière décennie : l’embouteillage quasi-quotidien des couloirs des urgences en raison de la difficulté à trouver des lits dans d’autres services du CHU, en aval, où les patients devraient normalement être transférés une fois effectuée la prise en charge des urgentistes. Une « bed manageuse », aidée par un logiciel dénommé M-Visibilité, est bien chargée de trouver des lits disponibles, mais son « rôle est ingrat car les services ne s’en servent pas ou peu », selon plusieurs soignants.

Dans les faits, faute de lits disponibles en gériatrie, cardiologie ou autres soins de suite, des dizaines de patients – parfois cinquante – poireautent de très longues heures aux urgences, 12, 24, 48, jusqu’à 72 heures pour les cas extrêmes. Et ni box, ni chambres pour la très grande majorité, juste installés sommairement sur des brancards aux matelas minces et durs, dans les couloirs sous la lumière crue et permanente des néons. Le tout dans l’ambiance propre aux urgences avec son lot d’humanité souffrante, souvent précaire (toxicomanes, personnes alcoolisées, sans domicile), et dans leur sillage, les allées et venues des forces de police… Pire, le manège n’est plus cantonné à la période hivernale, il s’étend aussi à l’été. 

« Je n’avais jamais vu de patients rester trois jours aux urgences. Nous avons dépassé des seuils de stagnation inédits. On ne sait plus où mettre les patients », grince une médecin. « On entasse tant qu’il y a de la place, en doublant voire en triplant les rangées de brancards, et en triplant les chambres », glisse un aide-soignant, rejoint par une infirmière : « C’est de la maltraitance, involontaire mais réelle. » Dans ces conditions, ne fut-ce qu’apporter – parfois trop tard – un bassin, en le dissimulant souvent dans un effort minimal de préserver la dignité du patient, ou servir un simple verre d’eau, relèvent du « parcours du combattant ». 

Infirmiers, aides-soignants et médecins décrivent tous le même « bazar ». Chacun y va de son anecdote sordide. Des « électrocardiogrammes réalisés dans les couloirs ou dans la papeterie, un débarras » ; « un homme décède, un aumônier passe le voir dans la chambre avec une autre patiente tout à fait lucide à côté… » ; « une octogénaire atteinte de troubles cognitifs mais qui se maintenait, était complétement sénile au bout de 24 heures dans le couloir » ; « on met un masque à oxygène aux patients qui décèdent dans les couloirs avant de les sortir, pour les cacher à leurs voisins de brancards ». 

Notre rédaction a sollicité le CHU pour un reportage. Le chef des urgences, Luc-Marie Joly, n’y voyait « aucun inconvénient ». La direction du CHU, elle, nous l’a refusé, arguant « d’une fatigue » des soignants et « de reportages toujours à charge ». Le Poulpe est néanmoins parvenu à constater de visu ces couloirs saturés, un jour de janvier. Y macéraient notamment depuis dix-sept heures une vieille dame de 91 ans, à l’état général altéré, ou encore une autre, nonagénaire elle aussi, démente et allongée sur un brancard depuis près de dix heures. Une journée pourtant « plutôt calme » d’après le personnel, qui doit au quotidien affronter le désarroi des patients, dans leur ensemble pourtant « calmes et résignés car ils nous voient courir partout », tout en gérant le courroux des familles maintenues dans le hall d’entrée.

La crainte des soignants, au-delà de l’inconfort manifeste ? Que ces « conditions dégradées » perturbent la prise en charge médicale jusqu’au point de non-retour. « Si nous parvenons à sauver les meubles, notre hantise est de louper un diagnostic grave », pointe le chef de service Luc-Marie Joly. « Une patiente avec AVC devait être thrombolysée en urgence, se rappelle une médecin. Faute de place en neurologie, j’ai dû le faire moi-même en salle de déchocage, ce qui ne se pratique quasiment jamais. Or, elle n’a pas reçu la dose suffisante de thrombolyse. Nous avons rédigé une déclaration d’événement indésirable, mais je ne sais pas si elle a pu totalement récupérer. »

« Des annonces réelles et de la politique »

Ce type de mouvement de grogne, loin d’être une baguette magique, permet au moins aux soignants de prendre langue avec les hautes sphères du CHU. Il a fallu attendre le retour des vacances de Noël pour que la direction des ressources humaines reçoive une première fois grévistes et syndicats, puis une seconde quelques jours plus tard grâce une stratégie contraignant la direction à s’y soumettre, à savoir interrompre le préavis de grève illimitée pour relancer peu après un second préavis, cette fois limité. Le 11 janvier, un Comité d’hygiène sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinaire, concernant l’ensemble du CHU, a également mis un focus sur la problématique des urgences. À leur demande, les grévistes ont aussi pu rencontrer un des responsables de l’ARS Normandie, établissement sous tutelle du ministère de la Santé chargé de surveiller la gestion des hôpitaux. 

Contactée, l’ARS a répondu au Poulpe par écrit et très globalement, assurant « que chaque établissement établit sa feuille de route » et que « l’ARS soutiendra les projets proposés ». « S’agissant de la situation spécifique des urgences, le CHU de Rouen a rappelé dans un CP (communiqué de presse) les éléments du plan d’action qu’il a engagé », indique d’autre part l’ARS. La direction du CHU, sondée, s’est contentée d’un communiqué. Elle s’y dit consciente « des tensions que ce contexte crée pour les équipes » et annonce des mesures. Un : une nouvelle unité de dix lits ouverte le 10 janvier « pour répondre au manque de lits d’aval » pour les urgences. Deux : « un échange avec l’ensemble des établissements du territoire a permis d’identifier des lits d’hospitalisation de médecine dans chaque établissement public ou privé de la métropole ». Trois : « le dispositif d’hospitalisation à domicile a également été renforcé, grâce au financement par l’ARS d’un poste de coordonnateur présent au CHU tous les jours depuis le 10 janvier ». 

Les syndicats se font plus précis. « Outre les dix lits de l’unité de crise, l’Agence régionale de santé a donné une injonction au secteur privé d’ouvrir également 10 lits supplémentaires, mais on ne sait quelles cliniques. Et 20 lits de soins de suite et de réadaptation doivent également être rouverts d’ici mi-février sur le site de Bois-Guillaume », révèle Frédéric Louis, secrétaire CFDT du CHU, qui voit dans ces mesures à la fois « des annonces réelles et de la politique ». 

Au total, cela donnerait 40 lits supplémentaires pour décharger plus rapidement les urgences, pas loin du besoin de « 50 lits » estimé par la CFDT. « Si ça va au bout », tempère Frédéric Louis, qui rappelle que ces mesures, dont l’unité de crise, ne sont que provisoires : « Il faut les pérenniser. » Ces dix lits, pour l’heure seule avancée palpable, sont qualifiés par la CGT « de saupoudrage en deçà des besoins ». « L’inspection du Travail a été dans le même sens lors du CHSCT », pointe François His, secrétaire départemental santé.

« On ne trouve pas de gériatres, d’anesthésistes, de radiologues, des spécialités critiques »

Si apparaissent de sérieux points d’achoppement concernant les effectifs d’infirmiers et d’aides-soignants, la direction du CHU n’est pas clouée au pilori au sujet des lits d’aval. Nombre de soignants jugent « qu’elle fait ce qu’elle peut avec les moyens qu’on lui donne ». Surtout, tous s’accordent sur un écueil majeur et bloquant : l’extrême difficulté voire l’impossibilité de recruter du personnel dans pléthore de services, justement ceux où doivent être transférés les patients des urgences. 

Sans effectifs, pas d’ouvertures de lits. « Les fonds suivraient, la direction suivrait, il n’y a aucun barrage pour embaucher, assure le chef de services des urgences, Luc-Marie Joly. Mais on ne trouve pas de gériatres, d’anesthésistes, de radiologues, des spécialités critiques. » La faute à un énorme déficit d’attractivité, à ces conditions de travail indignes, à de gros écarts de salaires entre public et privé… « Les médecins, dont le nombre diminue au plan national, n’ont pas une folle envie de venir à la mine », pique l’urgentiste Fabrice Venier, qui ne voit pas le trou se résorber « avant 2030 ». A cela s’ajoutent d’autres soucis pour les urgences, telles les fermetures de lits opérées partout ces deux dernières décennies, ainsi que le vieillissement de la population et la raréfaction des médecins généralistes, toutes problématiques qui ne font qu’accentuer l’effet d’entonnoir d’un service voué à accepter tout le monde.

Les mesures récemment avancées par la direction en matière d’attractivité, comme « l’application des mesures issues du SEGUR (NDLR : hausse des salaires) pour l’ensemble des professionnels paramédicaux contractuels », suffiront-elles ? A court terme, rien n’est moins sûr. A moyen terme, ils sont nombreux à espérer que « la logique financière », en cours à l’hôpital public depuis l’instauration de la tarification à l’activité (T2A) en 2004, aura clairement montré ses limites et sera remise en cause par le ou les futurs gouvernements. En attendant, reste la solidarité entre soignants. Dans notre court échange téléphonique avec le directeur de la communication du CHU, il reprochait à la presse d’oublier cette dimension. Laissons une infirmière conclure : « Heureusement qu’il nous reste ça. »

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Accueil des mineurs étrangers : le chemin de croix de Mamadou face à l’incohérence des tests osseux

Arrivé clandestinement en France à l’issue d’un voyage périlleux via la Libye, Mamadou a posé ses valises le 5 juillet 2020 à Rouen. Comme d’autres jeunes migrants sans papiers, il a été orienté vers les services de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) du Département de la Seine-Maritime afin de l’extraire de la rue et de ses dangers. Pour finalement faire face à un mur.

Le jeune Guinéen a été accueilli par le Comité d’action et de promotion sociales (Caps) à qui le Département a confié, depuis 2018 dans le cadre d’un marché public, la gestion des mineurs non accompagnés susceptibles d’être pris en charge par l’ASE.

En moyenne, selon le Département de la Seine-Maritime, environ 40 % des personnes se déclarant mineurs non accompagnés (MNA) sont pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Au 31 décembre 2020, 664 jeunes reconnus mineurs étaient accueillis à l’ASE contre 811 au 31 décembre 2019, une baisse à mettre en relation avec la crise sanitaire.

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