octobre 2020 – LE POULPE

Violences sexistes à McDo: première grève victorieuse au Havre

Le Havre (Seine-Maritime).– Margot travaille dix-huit heures par semaine au McDonald’s de la gare du Havre, en parallèle de ses études. À 21 ans à peine, la jeune femme s’est mise, pour la première fois, en grève. Il ne lui aura fallu que quelques jours pour endosser le rôle de porte-parole et faire trembler du directeur jusqu’au franchisé, Gilles Saunier.

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Les milliards cachés de Lactalis

Des fermes de Normandie aux sociétés offshore du Luxembourg, il n’y a qu’un pas fiscal que le géant du lait semble franchir en toute impunité. Selon nos informations, l’ingénierie financière mise sur pied par Lactalis aurait permis à la multinationale de faire échapper plus de 220 millions d’euros au fisc entre 2013 et 2018.

Et d’évader plusieurs milliards d’euros vers une société écran au Luxembourg derrière laquelle se dissimule le clan Besnier. Retour en arrière pour tout comprendre. 

Le système d’évasion fiscale de Lactalis est complexe et repose sur trois mécanismes : la création de dettes fictives, de créances entre les sociétés du groupe et d’emprunts entre filiales.

La dette

Premier mécanisme d’évasion fiscale : la dette. Tout débute à partir de la collecte du lait chez l’agriculteur. Au lieu de régler la facture à la livraison, Lactalis va laisser courir un délai de quarante jours, le  temps nécessaire pour créer une dette fictive, que nous nommerons, pour simplifier, la dette « lait ».

Tandis que le producteur patiente, la holding du groupe qui détient toutes les usines Lactalis en France va faire gonfler sa dette. Une dette qu’elle va transférer vers une autre holding du groupe, la société BSA International, qui détient des parts dans toutes les filiales françaises et internationales du groupe Lactalis. 

Selon des documents financiers obtenus par Disclose, cette discrète holding domiciliée à Anderlecht a accumulé plus de 906 millions d’euros de dette « lait »  pour la seule année 2018. L’objectif de cette opération est de faire remonter la dette de BSA France vers BSA International afin de faire grossir sa dette et donc de diminuer son bénéfice en Belgique.

Le niveau de dette de BSA International atteint en 2018 plus de 1,8 milliard d’euros.

 

Les créances

Second mécanisme d’évasion fiscale : les créances. BSA International a pour objectif de faire remonter des créances de toutes ses filiales. Les créances sont les sommes dues par un client à une entreprise. Ici, les clients sont donc les filiales de BSA International. En 2018, le montant des créances atteignait près de 1,2 milliard d’euros.

Là aussi, l’objectif est simple, faire remonter sous forme de facturation les bénéfices des filiales du groupe vers la Belgique.

L’emprunt 

Troisième mécanisme d’évasion fiscale : l’emprunt. Pour faire évader toujours plus de bénéfices de ses filiales, Lactalis va utiliser un système de prêt entre des sociétés du groupe. On parle d’emprunt participatif.

Ainsi, selon les comptes 2019 de BSA France, en deux ans, la société a contracté un prêt d’un peu plus de 1,3 milliard d’euros auprès de Nethuns, une société-écran luxembourgeoise dont BSA International est actionnaire. Elles vont payer des intérêts sur ce prêt qui vont permettre la remontée des bénéfices.

Par cette opération, BSA France a fait fondre ses bénéfices et donc le montant de ses impôts sur les sociétés : en passant de 100 millions d’euros à 80,5 millions de bénéfices entre 2018 et 2019, Lactalis a réduit sa contribution à l’impôt de 55 %.

Selon notre enquête, l’industriel utiliserait le même mécanisme pour faire baisser sa feuille d’impôt au Royaume-Uni et en Espagne. Dans un cas, Lactalis McLelland a emprunté 17,8 millions à la coquille vide luxembourgeoise. Dans l’autre, Lactalis Iberia a contracté un emprunt de plus de 600 millions.

Nethuns, la société-écran des Besnier

En plus de procéder à la remontée des bénéfices via ses prêts accordés aux filiales de Lactalis, Nethuns va faire remonter les créances et dettes de BSA International. Cette coquille vide, dont l’existence a été révélée par le site Les Jours en 2018, est la clé de voûte du système fiscal de Lactalis. Elle ferait disparaître les milliards de bénéfices de Lactalis vers des paradis fiscaux.

Par un tour de passe-passe fiscal, la société luxembourgeoise va convertir les créances en capital. En un mot, BSA International va récupérer des actions dans Nethuns en échange de ses créances. La conversion de créances entraîne une augmentation de la valeur des actions de la société.

Une réévaluation à la hausse des actions qui va profiter au dernier acteur du montage fiscal : la Société générale Bank & Trust (SGBT). 

Que vient faire la Société générale dans Nethuns ? Sollicité, Lactalis nous a assuré que la banque ne faisait qu’apporter « son expertise bancaire » au géant laitier.  Ce que ne dit pas Lactalis, c’est que la SGBT est surtout connue pour son expertise en montage offshore pour échapper à l’impôt.

En 2016, la société a été au cœur des montages offshore des « Panama papers ». On lui doit notamment la création de centaines de sociétés-écrans pour des clients souhaitant échapper à l’impôt. Alors, qui se cache derrière Nethuns ?

Concernant l’identité des personnes dissimulées derrière ce paravent, la direction de la communication a déclaré : « Aucun membre de la famille Besnier n’est bénéficiaire de la société Nethuns. » C’est faux, comme le prouvent des documents du registre du commerce luxembourgeois obtenus par Disclose.

En réalité, les bénéficiaires effectifs de Nethuns ne sont autres que les propriétaires du groupe Lactalis dont l’actuel président, Emmanuel Besnier, sa sœur Marie-Madeleine Besnier et son frère Jean-Michel Besnier. Chaque frère et sœur détient 33 % des parts de Nethuns.

Selon nos estimations, les différentes opérations d’évasion fiscale de Lactalis auraient permis à la famille Besnier de soustraire pas moins de 220 millions d’euros d’impôt sur les sociétés au fisc français, entre 2013 et 2018.

Boîte noire: Pour cette enquête, le média Disclose s’est appuyé sur 113 documents financiers et a commandé une analyse financière à Maxime Renahy qui a été ensuite vérifiée par un de nos journalistes. Le rapport produit et les documents financiers du groupe Lactalis ont été mis en ligne par Disclose. 

Lactalis, nouvelles révélations dans le scandale du lait contaminé

Mardi 15 octobre 2020 à 9 h 30, le président de Lactalis franchit les grilles de la gendarmerie de Nantes. Il n’en sortira pas avant la tombée de la nuit. Emmanuel Besnier est placé en garde-à-vue dans le cadre de l’enquête ouverte il y a deux ans sur les salmonelles dans les poudres de lait infantile. Les charges sont lourdes : « blessures involontaires », « inexécution d’une procédure de retrait ou de rappel », « tromperie » aggravée.

Les policiers l’interrogent plus de douze heures sur cette crise qui a conduit au moins 38 bébés à l’hôpital. Mais le président du groupe Lactalis est « parfaitement préparé », selon les enquêteurs. Et surtout, il n’a aucune intention de clarifier les causes de la contamination, comme le révèle le procès-verbal de son audition consulté par Disclose.

« Je ne me souviens plus » ; « je ne maîtrise pas ce sujet »… A l’en croire, Emmanuel Besnier aurait été tenu à l’écart de toutes les décisions ayant abouti à un scandale sanitaire sans précédent dans l’histoire de son groupe. « Je n’ai pas fait un suivi quotidien de cette crise », déclare-t-il à plusieurs reprises, qualifiant les faits de simple « accident ». Et « après un accident, plaide-t-il, il est toujours facile de dire que les choses étaient mal faites ».

Trois ans plus tôt, le 1er décembre 2017. Emmanuel Besnier est chez lui, à Paris, lorsque son téléphone sonne. Il est tout juste 20 heures. Michel Peslier, le directeur juridique et audits du groupe, l’informe qu’une alerte a été déclenchée par les services de l’Etat pour une contamination à Salmonella Agona, une bactérie potentiellement mortelle pour les nourrissons.

Les produits infantiles de marques Picot sont notamment concernés par l’alerte sur une contamination à la Salmonella Agona, une bactérie potentiellement mortelle chez les nourrissons © Nicolas Serve

Selon les premières informations, les marques Picot et Milumel, fabriquées dans l’usine Celia de Craon, en Mayenne, sont concernées. Une cellule de crise est constituée dans la nuit. Le scandale éclate le lendemain.

Un numéro vert est mis en place par l’industriel le jour même. Objectif, d’après un mail interne consulté par Disclose : « Identifier les familles concernées et convenir avec elles d’une indemnisation dont le montant sera établi selon le droit commun. » Certains cas semblent sévères, à l’image de ce signalement du 4 décembre 2017 : « Fièvre 40 °C, diarrhée, sang dans les sels, hospitalisé depuis hier. Test par l’hôpital positif à la salmonelle. » En l’espace d’un mois, pas moins de 32 800 appels sont archivés par les standardistes du groupe.

Un premier rappel de douze lots empoisonnés est décidé par l’industriel le 2 décembre. Une semaine plus tard, au vu des éléments dont disposent les pouvoirs publics et face à l’inertie de Lactalis, c’est le ministre de l’économie Bruno Le Maire qui décide d’élargir la procédure. 620 lots sont rappelés. « L’analyse des services de l’Etat et celle de l’équipe Lactalis étaient différentes (…) Nous n’avons pas réussi à les convaincre », commente sobrement Emmanuel Besnier lors de sa garde à vue.

Le 21 décembre, tandis que le président de Lactalis reste absent de la scène publique, un rappel de 720 lots supplémentaire est déclenché. Il faut attendre le 12 janvier 2018, soit plus d’un mois après le début de l’affaire, pour que l’intégralité de la poudre fabriquée à Craon parte à la destruction. « Paris est toujours extrémiste », résume un cadre de l’usine dans une note saisi en perquisition.

La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a enquêté plus de dix mois sur cette affaire et les manquements présumés du géant laitier. Leurs conclusions, que Disclose a consulté dans leur intégralité, sont accablantes. Dans ce rapport de 234 pages remis au pôle santé publique du parquet de Paris, les inspecteurs affirment que « la stratégie du groupe Lactalis a consisté à réduire l’impact des opérations de retrait et rappel au strict minimum », que ce soit d’un point de vue « financier ou en termes de notoriété, notamment en argumentant à plusieurs reprises pour des rappels a minima ». Selon Emmanuel Besnier, ses équipes auraient « réagi en fonction des éléments » en leur possession.

Dès le début de l’alerte, le 1er décembre 2017, les autorités demandent à Lactalis l’état des lieux sanitaires annuel de l’usine. La direction ne coopère que partiellement. Elle transmet les analyses sur les produits finis, toutes conformes. Mais elle retient les résultats concernant l’environnement de fabrication, comme la règlementation l’y autorise à l’époque. C’est le cas de deux prélèvements effectués le 23 août et le 2 novembre 2017, tous deux positifs à la salmonelle.  

L’usine Celia de Craon, en Mayenne © Nicolas Serve

Pour les enquêteurs qui cherchent à circonscrire le scandale sanitaire au plus vite, ces deux résultats positifs constituent pourtant une information capitale, comme l’explique une inspectrice de la DGCCRF lors de son audition, en mars 2018. Durant « une partie de la nuit, l’entreprise nous communiquait les résultats de ses autocontrôles sur les produits finis. Tous ces résultats étaient négatifs, explique-t-elle. [On] se demandait comment la salmonelle avait pu se retrouver dans les produits incriminés. [On] a insisté pour savoir si l’entreprise n’avait pas connaissance de résultats positifs. C’est suite à cette demande qu’[elle] a évoqué deux résultats positifs. » Sept heures se sont déjà écoulées depuis le début de l’alerte sanitaire.

Cette révélation plus que tardive interpelle les fonctionnaires de la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) de Mayenne. D’autant que l’un d’entre eux a contrôlé le site trois mois plus tôt. Dans la matinée du 2 décembre, l’auteur dudit contrôle interroge par courriel son interlocutrice de l’époque. « Nous sommes venus le 5 septembre [2017] dans vos locaux, rappelle-t-il. Les résultats d’autocontrôles ont été émargés par nos services mais je n’ai pas souvenir du résultat positif (…). Avait-il déjà été reporté sur votre tableau de suivi interne ? »

C’est Arnaud Boinard, chargé de la direction du site, qui lui répond : « Le registre des contrôles environnementaux de la tour 1 contient bien la présence de salmonelle ». Pourquoi l’information n’a-t-elle pas été communiquée à ce moment-là ? Car la visite concernait les ateliers de fabrication de céréales, argue-t-il. Pas ceux de la tour 1… où la salmonelle venait justement d’être détectée par les équipes de Lactalis.

« Il y a un manque de culture de la sécurité alimentaire »

Pour les enquêteurs de la DGCCRF, cela ne fait aucun doute : la dissimulation de cette information d’intérêt public révèle une « stratégie » de Lactalis soigneusement organisée. Elle aurait consisté, selon eux, à « maîtriser la communication en limitant les intervenants autorisés, en limitant les réponses au strict sujet des questions posées, en ne diffusant pas spontanément les informations même lorsque cela concerne des produits non-conformes ou le statut sanitaire de l’usine. » D’après leurs conclusions, cette stratégie aurait également servi à « minimiser voire dissimuler les défaillances de Célia et du groupe ». Interrogé sur ces allégations, Emmanuel Besnier déclare n’y voir aucune « volonté de masquer ou de cacher » quoi que ce soit.

En réalité, Lactalis avait connaissance depuis le mois de juillet d’un risque de contamination à la salmonelle dans les produits déjà mis sur le marché. Selon nos informations, quatre réclamations de parents concernant des cas de salmonellose ont été reçus entre juillet et septembre 2017. Des mesures sanitaires auraient dû être prises dès les premiers signalements. Les enquêteurs ont eu beau chercher, ils n’ont trouvé aucune trace de réaction de la part de l’industriel. Une inertie d’autant plus troublante que les analyses positives du mois d’août étaient déjà connues en interne.

Le 6 décembre, alors que le scandale fait la Une des médias, Lactalis tente de reprendre la main en annonçant la venue sur le site d’un expert en sécurité sanitaire des aliments. En organisant cette visite, la direction espère se dédouaner de toute responsabilité. Mais en interne, l’événement suscite une vive inquiétude. En témoignent des SMS consultés par Disclose entre un responsable de production et des membres de son équipe.

« Attention, pianote-t-il le 15 décembre, soit trois jours avant l’arrivée de l’expert. Il faudra bien avoir l’usine propre et visitable (…). Pas de matériel au sol, zones rangées de manière cohérente par rapport au lavage classique. » Quelques minutes plus tard, nouveau message : « Info de la Qualité, la gouttière est maquée (sic) de coulures, traces humidité… priorisez ce coin dès lundi stp. Salut. » Le jour J., à 7 h 02, ultime SMS du responsable de production : « Priorité de ce matin : rendre les ateliers propres car visite cet après-midi. Je vous laisse bien passer le mess de prioriser l’aspect visuel qualité. »

L’inspection dure quarante-huit heures. Le 21 décembre, le rapport de l’expert indépendant est sur le bureau de la direction. Ses conclusions sont cinglantes : « Il y a un manque de culture de la sécurité alimentaire », une « refonte complète du plan de maîtrise sanitaire reste encore à faire ». Plus loin, il enfonce le clou : « L’événement de 2017 montre que la contamination a su rester plus de dix ans sous le radar du suivi de la qualité jusqu’à la rupture de maîtrise. » Ces commentaires font l’objet d’une déflagration en interne : la direction souhaite à tout prix éviter qu’ils soient rendus publics.

« C’est une cata, il faut relire la version finale » avant diffusion, prévient une directrice technique dans un carnet saisi dans son bureau. S’ensuivent plusieurs allers-retours entre l’expert et des cadres de Lactalis qui remplacent les trois passages cités plus haut, entre autres. « Oui, [le rapport] a été modifié pour des questions de forme, a confirmé l’expert devant les enquêteurs, en avril 2018. Il s’agissait principalement de tournures de phrase que l’on m’a proposé de modifier. »

A la fin, ratures et commentaires parsèment le document original. Une fois expurgé de ses remarques les plus accablantes, le rapport est transmis aux autorités. Interrogé par les enquêteurs sur les multiples modifications qui y ont été apportées, Emmanuel Besnier déclare qu’il n’a « pas de commentaires à faire ».

Parmi les éléments censurés par la direction, l’expert soulevait donc une hypothèse embarrassante : une souche de salmonelle vieille de douze ans aurait contaminé des millions de tonnes de lait en poudre par « manque de culture de la sécurité alimentaire ». En 2005, l’usine de Mayenne faisait déjà l’objet d’une contamination à la salmonelle. Deux ans plus tard, le site était racheté par Lactalis en même temps que l’entreprise Celia.

Au moment de la transaction, Emmanuel Besnier était parfaitement au courant de cet historique, comme il l’a lui-même reconnu pendant sa garde à vue : « Les vendeurs nous ont informés à l’achat ». Mais le chef d’entreprise n’a pas cherché à en savoir plus. « J’ignore si des moyens différents à ceux d’une usine sans incident ont été mis en place à cette époque », admet-il.

La fabrication du lait en poudre réclame pourtant une vigilance accrue. Notamment pour les opérations de nettoyage et de désinfection des zones de séchage, où l’eau est formellement proscrite, et de conditionnement, où les poudres sont au contact de l’air. Pour s’assurer que le plan de maîtrise sanitaire est respecté, Lactalis a l’habitude de faire appel à la direction qualité du groupe, ou DQG.

Entre 2008 et 2017, cette direction a contrôlé 29 fois le site de Craon. Et presque à chaque fois, des problèmes d’hygiène ont été soulevés. A l’image de cette inspection de janvier 2014, après une alerte à la salmonelle dans l’environnement de l’usine. La DQG met alors en évidence un « risque de contamination » liée à l’absence de « nettoyage des égouts et des équipements ». L’année suivante, la DQG note un accroissement important du taux de bactéries, des cronobacters, dans l’environnement de production.

Selon les documents consultés par Disclose, un important client du groupe a également tiré la sonnette d’alarme cette année-là, après un audit. Il s’agit de l’entreprise Régilait. Entendu par les enquêteurs début 2019, le responsable des achats est revenu sur cet épisode. Selon lui, il atteste d’un « défaut de maîtrise de l’hygiène » sur le site. « Oui, il y a eu des manquements en matière d’hygiène chez Lactalis (…), conclut-il. Des problèmes existant en [2015] existaient toujours en 2017. »

Depuis le début de l’affaire, 14 cadres et dirigeants du groupe Lactalis ont été entendus sous le régime de la garde à vue, selon un procès-verbal de synthèse daté du 11 février 2020. Tous auraient assuré aux enquêteurs que « le groupe Lactalis n’avait pas failli ». Emmanuel Besnier le premier.

Center Parcs dans l’Eure : l’abandon du projet d’extension se profile à l’horizon

Le projet d’extension du Center Parcs des Bois Francs, situé dans le sud de l’Eure, a du plomb dans l’aile. Contesté par plusieurs associations de défense de l’environnement, fragile d’un point de vue juridique, l’extension du site sur plusieurs centaines d’hectares d’espaces naturels risque de ne jamais voir le jour. 

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Lactalis, dans le secret des laiteries

L’histoire raconte que l’empire Lactalis s’est construit sur une astuce*. En 1933, tout juste installé comme fromager, André Besnier a besoin de collecter suffisamment de lait pour se maintenir à flot. Afin de gagner la confiance de producteurs encore méfiants, il empile des bidons censés contenir du lait fourni par d’autres paysans. Lui seul sait que la moitié desdits bidons sont… remplis d’eau.

Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, ce sens du commerce et de la ruse prévaut toujours aux destinées du groupe laitier le plus puissant du monde. Pour conquérir le marché international et se hisser au rang de numéro un, le groupe industriel a tout misé sur un credo : la valorisation du lait sous toutes ses formes.

En clair, pas une molécule de la précieuse matière première ne doit finir à la poubelle. Ultrafiltration et standardisation du lait, fromages à base de lait reconstitué… Dans les usines Lactalis, grâce à des unités de production à la pointe de la technologie, rien ne se perd, tout se transforme. Et se revend.

Yohann Quesnel, 40 ans, nous reçoit sur son exploitation, en plein stockage des foins pour l’hiver. Eleveur de vaches à Montaigu-les-Bois, dans la Manche, le Normand a également travaillé dix-sept ans pour l’usine Lactalis de Sainte-Cécile, à une vingtaine de minutes de chez lui. Jusqu’à ce matin de septembre 2016 où son supérieur lui annonce sa mise à pied : l’ouvrier en charge du conditionnement des fromages aurait signé un document à la place de son chef d’équipe.

« Du jour au lendemain, c’est la porte, se souvient Yohann Quesnel. C’est comme si on envoyait une bête à l’abattoir, on ne maltraite pas les gens comme ça. » Surtout qu’il considère que son licenciement a moins à voir avec une histoire de faux qu’avec son engagement au sein de la Coordination rurale, un syndicat agricole qui soutient les producteurs face aux industriels.

Yohann Quesnel, 40 ans – photo @Disclose @Nicolas Serve

Sans attendre, le quadragénaire poursuit la Société laitière de Sainte-Cécile devant les prud’hommes d’Avranches. Dans le dossier qu’il prépare pour sa défense, Yohann Quesnel glisse une note de service restée confidentielle jusqu’à aujourd’hui. Une feuille A4 rédigé en août 2016 à destination des salariés de l’usine aux 350 000 camemberts Lepetit et coulommiers Président produits chaque jour. Intitulée « Orientation fromages au sol », le document précise la marche à suivre pour les fromages tombés par terre.

Pour les camemberts manifestement « souillés avec corps étrangers de type bois, graisse ou eau », la note indique qu’ils doivent partir à la poubelle. Pour ceux ayant une « apparence » un peu plus acceptable, les salariés sont tenus de les mettre dans un bac bleu destiné à être remis dans le circuit destiné à la filière humaine. En revanche, un « jour d’audit », la consigne est claire : tous les fromages doivent être « mis à la poubelle » sans distinction.

« Cette note de service prouve que Lactalis a menti, tempête l’agriculteur. Pendant dix-sept ans, j’ai vu des produits souillés partir à la fonte pour en faire du fromage à pizza ou de La Vache qui rit alors qu’ils auraient dû aller à l’alimentation animale… Mais ce n’était pas la politique de l’entreprise. »

Yohann Quesnel assure qu’il a signalé le problème en interne. En vain. Une inspection effectuée par la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) de la Manche a confirmé l’anomalie : « Le recyclage des fromages tombant au sol n’est pas clairement défini dans le plan de maîtrise sanitaire [de l’usine] », précise le rapport final daté de décembre 2016.

Une « non-conformité moyenne » qui aurait été corrigée un an plus tard, à en croire la DDSCPP, contactée par Disclose : « Au vu des données dont nous disposons, les fromages tombés au sol étaient destinés en 2017 à l’alimentation animale et depuis 2018 à une valorisation en tant que biodéchets. » Sollicité à ce sujet, Lactalis a répondu être “attaché au respect et au non gaspillage du lait qu’il collecte, c’est pourquoi nous recyclons les matières qui peuvent l’être dans un strict respect  de la réglementation et de la qualité finale des produits proposés aux consommateurs.”

La Société fromagère de Sainte-Cécile, dans le département de la Manche – @Nicolas Serve

Le 21 décembre 2018, Yohann Quesnel souffle enfin : la Société fromagère de Sainte-Cécile est condamnée à lui verser 20 000 euros pour « licenciement abusif », selon le jugement obtenu par Disclose. Celui-ci confirme le lien entre son engagement syndical et son éviction : « Les premières sanctions apparaissent à l’instant où le salarié prend des fonctions syndicales où il a pour rôle d’assurer la défense (…) des intérêts de producteurs laitiers dont certains travaillent avec le groupe Lactalis. » Depuis, Yohann Quesnel n’a pas remis les pieds à l’usine. « Ceux qui dérangent, on les élimine », tranche-t-il.

« Ce qu’on donnait aux cochons à l’époque, on le met dans les petits pots »

Dominique Czerkies en est persuadé : il a, lui aussi, perdu son emploi parce que son engagement syndical dérangeait. Ancien conducteur de four de cuisson sur le site Lactalis de Cuincy (Nord), là où sont produits les petits pots La Laitière, il a été licencié le 16 mai 2018 après vingt ans de bons et loyaux services. Motif invoqué : il aurait laissé traîner un morceau de verre par terre. « Ils m’ont aussi reproché de porter un tee-shirt avec écrit SUD dessus alors qu’il faisait près de 40 °C… J’ai eu le droit à tout », soupire l’ancien salarié. Dominique Czerkies fêtait ses 51 ans le lendemain. « Ce n’est pas un détail. Si j’avais eu 51 ans révolus, j’aurais eu le droit à trois ans d’indemnité chômage. A un jour près, je n’ai eu droit qu’à deux ans. »

Selon lui, tout a commencé en 2015. « On faisait face à des changements défavorables pour les salariés mais la CFTC [le syndicat majoritaire dans l’entreprise] ne se bougeait pas, alors j’ai fondé une section SUD avec des salariés plus jeunes », rembobine le quinquagénaire, attablé dans un bistrot de Douai. « Dès que j’ai officialisé le projet, j’ai été convoqué par la direction qui voulait savoir si j’avais un problème, si je voulais changer de poste. J’ai dit “non”. Une semaine après, j’étais à nouveau convoqué, mais cette fois pour qu’on me dise qu’il était très facile de se séparer d’un opérateur comme moi. » Le syndicaliste a tenu sa section « pendant deux longues années ».

Dominique Czerkies a travaillé vingt ans sur le site de Cuincy avant d’être mis à la porte, en mai 2018 – @Nicolas Serve

Comme Yohann Quesnel, Dominique Czerkies a contesté son licenciement devant le conseil des prud’hommes de Douai. Il est dans l’attente du jugement. En attendant, et au nom de l’intérêt général, cette mémoire du site de Cuincy livre quelques secrets de fabrication des desserts La Laitière et dénonce une pratique : le recyclage des crèmes desserts.

Quand les tuyaux de l’usine sont rincés avec de l’eau, explique l’ancien salarié, le mélange d’eau et de produit lacté serait stocké dans un bac avant d’être renvoyé dans des cuves dites de recyclage pour être réinjecté par petite dose dans les cuves destinées à la fabrication de nouveaux desserts.

« Tout est réinjecté dans les produits. Même si ce n’est pas le bon parfum, on s’en fiche », confie pour la première fois Dominique Czerkies. Le hic, précise-t-il, c’est que « dans la liste des ingrédients des crèmes desserts Lactalis il n’y a aucune trace d’eau ».

Sous couvert d’anonymat, un ancien cadre de l’usine confirme le procédé. Selon lui, le recyclage vise un seul objectif : le profit, au détriment de la qualité. « Le recyclage sert à gagner toujours plus d’argent et jeter toujours moins de produit, confie-t-il. Ce qu’on donnait aux cochons à l’époque, on le met dans les petits pots et quand ce sont des milliers de litres qui retournent tous les jours dans des pots, ça fait beaucoup de petits pots produits en plus. »

Au téléphone, une troisième source ayant travaillé sur le site de Cuincy alerte Disclose sur le problème de traçabilité induit par cette dilution : « Vous multipliez les origines de lait par je ne sais pas combien… c’est exponentiel. Donc ensuite, pour le suivi, c’est hyper compliqué. » Notamment en cas de retrait de produits à la suite d’une contamination à la salmonelle, par exemple.

Selon nos informations, cette pratique pourrait constituer une tromperie aggravée, expliquant, d’après notre interlocuteur, pourquoi le fameux mélange serait jeté à la poubelle par les salariés de l’usine les jours d’audit.

Sollicité, Lactalis n’a pas répondu précisément à ces accusations. Le groupe reconnaît néanmoins le recyclage des “matières qui peuvent l’être dans un strict respect de la réglementation et de la qualité finale des produits proposés aux consommateurs”.

Chez Lactalis, la valorisation du lait s’apprend très tôt. Disclose a obtenu un document « confidentiel » destiné à la formation des techniciens du groupe. Un guide de 386 pages « à usage interne » qui dévoile les « points clés » des méthodes de fabrication de fromages aussi populaires que le camembert Président ou le Chaussée aux moines. La source qui nous a transmis le précieux manuel nous a orientés vers un chapitre intitulé : « Calcul de la standardisation. »

Courante dans l’industrie laitière, ladite « standardisation » présente l’intérêt d’obtenir un lait de qualité identique toute l’année, le plus souvent en lui enlevant de la matière grasse réutilisée pour la fabrication de produits dérivés comme le beurre. D’après le document, la standardisation permet ainsi un « gain de productivité », un « gain de rendement » et une optimisation des « coûts de matières ».

Le plus surprenant est à lire aux pages 142 et 143. Dans la première, Lactalis présente « un cas simple » de standardisation du lait entier mais précise à la page suivante que « dans la réalité industrielle, les standardisations sont souvent plus complexes ». Et Lactalis d’expliquer à ses futurs techniciens qu’il peut être nécessaire d’ajouter de l’eau et des protéines dans le lait.

« Lactalis standardise le lait entier en rajoutant du rétentat riche en protéine, de la crème riche en matière grasse et jusqu’à 15 % d’eau, ce qui est clairement interdit par la réglementation européenne et nationale », affirme Claudine Yedikardachian, rédactrice en chef de Lamy, une revue spécialisée en droit alimentaire. Selon cette experte, les documents que nous lui avons transmis attesteraient que Lactalis pratique le « mouillage du lait ». 

En 2000, le public découvre l’affaire du « mouillage du lait ». Bien connue des industriels, la pratique consiste à standardiser le taux de protéines dans le lait en y ajoutant du perméat, un liquide à faible teneur en protéines, permettant d’augmenter les volumes pour un coût de production moindre.

A quoi peut s’adjoindre l’incorporation d’« eaux blanches » obtenues par le rinçage des appareils de traitement du lait et des tuyauteries, à l’image de ce que dénoncent aujourd’hui les anciens salariés de l’usine de Cuincy. « 684 millions de litres de lait [ont] été trafiqués courant 1997, soulignait un rapport de gendarmerie rédigé deux ans plus tard. Soit une fraude portant sur 70 % de la production du groupe. »

La cour d’appel a conclu en avril 2007 que « ce comportement » n’a pu « s’expliquer que par le goût d’un profit maximum au moindre coût et par le mépris du consommateur en droit d’obtenir un produit loyal et marchand et non des résidus de canalisation ».

L’industriel est définitivement condamné par la Cour de cassation pour falsification des denrées, en novembre 2008. Interrogé sur le recours présumé à ce procédé, Lactalis assure à Disclose qu’il “applique strictement la réglementation qui interdit formellement le mouillage du lait.”

Lactalis, « le goût d’un profit maximum au moindre coût » ? C’est précisément l’accusation portée par l’entreprise Serval contre l’ogre du lait – une information judiciaire est en cours. Spécialisée dans l’alimentation pour jeunes animaux, l’entreprise a porté plainte fin mai 2018 pour « escroquerie, falsification de denrées, tromperie sur la marchandise ».

En cause, une dissimulation qui aurait été découverte deux ans plus tôt, en 2016, à une époque où Serval nourrissait ses bêtes avec de la poudre de lactosérum, un liquide obtenu par coagulation du lait et riche en protéines, fabriquée dans l’usine Lactalis de Forlasa, en Espagne. 

Dans le courant de l’année, selon la plainte que Disclose s’est procurée, des veaux tombent malades. Serval fait aussitôt analyser le lactosérum et découvre un premier problème, le produit serait composé de lait de vache mélangé à du lait de chèvre et de brebis. Or, le cahier des charges est formel : « La poudre est obtenue à partir de lactosérum de vache. » Second problème, le taux de protéines est plus élevé que celui normalement issu dudit mélange. Serval soupçonne alors Lactalis d’avoir ajouté… du perméat.

Une suspicion qui lui aurait été confirmée à l’occasion d’un rendez-vous organisé à Forlasa. « Lactalis révélait que le lactosérum livré à Serval contenait un mélange de 70 % en moyenne de lactosérum et de 30 % de perméat », indique la plainte. Et l’avocat de conclure : « En 2008 comme en 2018, le grand intérêt de l’ajout du perméat est qu’il est extrêmement discret et qu’il coûte plus de dix fois moins cher que le lactosérum, ce qui permet d’abaisser considérablement les coûts et d’augmenter corrélativement les marges… »

Lactalis n’a pas souhaité répondre à nos questions concernant ces accusations.

Une perquisition a eu lieu dans les locaux de Lactalis Ingrédients le 1er avril 2019. « Les protagonistes n’ont pas été en mesure de produire de contrat en bonne et due forme signé des deux parties », précise à Disclose Philippe Astruc, le procureur de la République de Rennes. A ce stade, aucune mise en examen n’a été prononcée. 

*Lactalis une histoire du lait, 1933-2008 – Groupe Lactalis.

Lactalis, une firme sans foi ni loi

Chaque année en France, Lactalis transforme 5 milliards de litres de lait en produits qui inondent les rayons des supermarchés. Camembert Président, roquefort Société, lait Lactel, petits pots La Laitière, mozzarella Galbani… A force d’innovations comme la vente des premières briques de lait UHT dans les années 1960, la modeste fromagerie Besnier de Laval (Mayenne) est devenue le leader mondial des produits laitiers.

Un empire familial fondé en 1933 et qui pèse désormais 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires sans jamais avoir été cotée en bourse. Une exception dans le monde des géants de l’agroalimentaire qui permet à Emmanuel Besnier, petit-fils du fondateur et actuel président du groupe, de régner sur le marché de l’or blanc sans avoir de comptes à rendre… ni à des actionnaires ni à personne.

Le siège de Lactalis à Laval, en Mayenne – Photo @Disclose @Nicolas Serve

L’industriel emploie 15 000 salariés dans l’Hexagone, répartis entre le siège du groupe à Laval et une myriade de sociétés implantées dans le milieu rural. Etoile du Vercors, Société fromagère de Mayenne, Société laitière de Retiers… Lactalis détient pas moins de 70 usines disséminées sur l’ensemble du territoire – près de 270 dans le monde.

Le nom du groupe n’y apparaît nulle part. Pas plus sur le fronton des établissements que sur les milliers de produits qui sortent des lignes de fabrication. Lactalis préfère jouer la carte du terroir et de l’authenticité plutôt que celle de poids lourds de l’industrie agroalimentaire.

« Nous sommes l’addition de centaines d’entreprises locales. Nos services centraux restent réduits : on délègue beaucoup », se plaît à dire Emmanuel Besnier. Dans la réalité, le siège mayennais ne délègue aux directeurs d’usines qu’une partie infime des décisions. Cette stratégie de structuration en plusieurs filiales permet en fait un transfert des responsabilités vers les gérants des sites, qui se retrouvent ainsi en première ligne en cas de litiges voire de poursuites judiciaires.

Depuis vingt ans, Emmanuel Besnier a érigé cette culture de la discrétion en véritable doctrine. Refusant de publier ses comptes – avant d’y être finalement contraint en 2017 – et n’autorisant l’accès à ses usines qu’à des journalistes triés sur le volet. Préférant même se murer dans le silence au lieu de présenter des excuses publiques aux familles des bébés empoisonnés par du lait en poudre contaminé à la salmonelle, courant 2017.

Disclose a enquêté sur le système Lactalis. Pendant un an, nous avons recueilli des dizaines de témoignages inédits, analysé des centaines de documents administratifs et judiciaires, interrogé de nombreux spécialistes. Ce travail de longue haleine dévoile pour la première fois l’étendue des dérives, mais aussi le sentiment d’impunité qui semble régner au sein de la multinationale des produits laitiers.

Manquements à la sécurité alimentaire, pollution massive des rivières, dissimulation d’informations, faillite des mécanismes de contrôle, évasion fiscale à grande échelle, chasse aux lanceurs d’alertes… Bien loin, donc, de la prétendue « stratégie de proximité, respectueuse de son environnement, de ses hommes et exigeante en matière de qualité sanitaire », vantée par la communication officielle de l’entreprise.

« Quand vous entrez dans la société, on vous explique que vous faites partie d’une grande famille, témoigne Hugo, un ancien technicien fromager de Lactalis. En fait, on vous apprend surtout le culte de l’entreprise ou plutôt, le culte du secret. » En effet, lorsque nous avons frappé à la porte de plusieurs usines du groupe, la réponse fut toujours la même : « Veuillez contacter par mail la direction communication. »

Comme un écho à la consigne envoyée à l’ensemble des salariés par Philippe Laborde, le directeur industriel de Lactalis il y a quelques semaines : « Merci de me remonter immédiatement toutes actions des journalistes qui pourraient tourner autour de vos sites. Le service communication suivra en direct et en détail ce dossier. » Une organisation cadenassée que Disclose a pris le temps de déverrouiller.

Une enquête en quatre volets, publiée tous les jours du lundi 19 au jeudi 22 octobre. 

Retrouver l’enquête sur le site de Disclose : https://lactalistoxique.disclose.ngo/

En coulisse

Les auteurs de l’enquête sont Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Inès Léraud, et Geoffrey Livolsi.

Pour cette enquête, Disclose s’est appuyé sur l’article 7 de la charte de l’environnement qui stipule que « toute personne a le droit, dans les conditions et les limites définies par la loi, d’accéder aux informations relatives à l’environnement détenues par les autorités publiques et de participer à l’élaboration des décisions publiques ayant un impact sur l’environnement  ». 

Avec l’aide du cabinet d’avocats Teissonniere Topaloff Lafforgue* Andreu et Associés et sur le fondement de l’article L124-3 du code de l’environnement et l’article 1er de la loi du 17 juillet 1978 relative à l’accès aux documents administratifs, nous avons adressé 66 demandes concernant les usines du groupe Lactalis. Ces requêtes ont été formulées auprès de 34 préfectures. La Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) a été saisie 22 fois par Disclose à la suite de refus de communication des administrations. Celle-ci a rendu 16 avis favorables. 

Pour plusieurs usines, des préfectures nous ont renvoyé vers le site gouvernemental géorisque sur lequel sont censés être publiés les rapports d’inspection d’ICPE ; dans quatre cas aucun document n’était en ligne.

Disclose a adressé des demandes d’accès aux montants des subventions à cinq conseil régionaux, à quatre directions régionales de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) et à six agences de l’eau.

Au terme de 350 courriels échangés entre Disclose et l’administration, nous avons obtenu et analysé plusieurs milliers d’arrêtés préfectoraux, de rapports d’inspections sanitaires et de données liées aux produits rejetés dans l’eau par les usines du groupe.

A cela s’ajoute l’analyse de plusieurs milliers de pages de dossiers pénaux impliquant l’industriel. Enfin, nous avons obtenu 113 documents ayant trait aux comptes annuels de sociétés détenues par Lactalis. L’analyste financier Maxime Renahy a analysé ces documents pour Disclose. Ils semblent démontrer la mise en place d’un système d’évasion fiscale impliquant plusieurs structures du géant laitier. 

Pour défendre le droit d’accès à l’information des citoyens, Disclose a classé et mis en ligne l’ensemble des documents obtenus. 

*François Lafforgue est membre du conseil de surveillance de Disclose. 

Lactalis : pollution en bande organisée

L’odeur les prend à la gorge. Ce jeudi 25 juin 2020, alors qu’ils franchissent un pont au-dessus de la Véronne, les gendarmes s’arrêtent net. La rivière qui traverse Riom-ès-Montagnes, au cœur du parc naturel régional des volcans d’Auvergne, dans le Cantal, dégage un parfum âcre. En contrebas, l’eau est trouble, blanchâtre. Intrigués, les militaires longent la rive et remontent jusqu’à un conduit d’évacuation d’où s’échappe un liquide laiteux. A l’autre bout du tuyau : la société fromagère de Riom, une filiale de Lactalis spécialisée dans la fabrication du bleu d’Auvergne, du Cantal ou du Saint-Nectaire, des fromages emblématiques de la région. La pollution s’étend sur quatre kilomètres.

Le même scénario se produit le 27 juillet puis le 1er août. Les gendarmes découvrent alors des dizaines de poissons et d’écrevisses flottant à proximité du point de rejet de l’usine. Cette fois, son directeur a signalé le problème à la préfecture du Cantal : il assure que la pollution est liée à un problème sur un camion qui aurait perdu de l’eau et du lait mélangés. L’affaire remonte jusqu’à la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) du Cantal. Le 5 août, un inspecteur fait le déplacement depuis Aurillac, en présence des gendarmes locaux.

38 usines mises en cause

Dans le rapport d’inspection que Disclose s’est procuré, l’enquêteur rapporte la présence à la surface de la Véronne de « matières visqueuses, épaisses, vert noirâtre » ainsi qu’une « matière brunâtre » correspondant « vraisemblablement à une accumulation de boues de stations d’épurations ». Autrement dit, des effluents industriels qui n’ont rien à faire là. Après ce premier constat, la délégation se rend à l’usine de Riom où l’attendent le directeur du site et la responsable « du projet environnement » pour l’ensemble du groupe.

« La visite ne s’est pas très bien passée, témoigne le président de la fédération de pêche de Riom, Joseph Escourolles, présent ce jour-là. Les cadres de Lactalis voulaient orienter les recherches en expliquant qu’il fallait faire des prélèvements à tel endroit mais pas à tel autre. L’inspecteur a dû leur expliquer qu’il avait tous les pouvoirs de contrôle sur l’usine. » Le lendemain, son rapport est transmis au préfet : l’enquêteur ne retient pas la thèse de l’accident isolé (le camion) et requiert un arrêté de mise en demeure justifié par « la gravité des faits » et les « dysfonctionnements majeurs » constatés au sein de l’entreprise. De son côté, Joseph Escourolles a déposé plainte contre X pour pollution le 3 août.

La pollution de la Véronne est loin d’être un cas isolé. Entre 2010 et aujourd’hui, Disclose a découvert que 38 usines Lactalis ont été ou sont toujours en violation du code de l’environnement, le recueil de lois qui encadre le droit en la matière. Soit plus de la moitié des 60 établissements recensés et analysés dans le cadre de cette enquête. La particularité de ces usines : ce sont toutes des installations classées pour la protection de l’environnement, ou ICPE.

Ce statut, soumis à autorisation, encadre l’activité d’entreprises présentant un risque pour l‌’environnement, en l’occurrence les usines du groupe Lactalis, les autorisant notamment à déverser leurs eaux usées dans le milieu naturel. A condition, bien sûr, qu’elles aient été préalablement dépolluées par une station d’épuration afin de maîtriser les seuils de substances chimiques et de matières organiques fixés par arrêté préfectoral. Pour cela, lesdites installations doivent contrôler elles-mêmes la qualité des eaux déversées. Dans le jargon, on parle d’« autosurveillance ». Un régime dérogatoire dont Lactalis a su tirer profit, en ne respectant pas les devoirs de vigilance et de transparence qu’il impose. 

Pour dresser cette cartographie, Disclose a obtenu et analysé des centaines de documents publics issus des Directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) et de la DDSCPP, les deux services de l’Etat chargés du contrôle des installations classées, sous la tutelle des préfectures. Notre enquête révèle de nombreuses infractions au code l’environnement : prélèvement en eau et rejets d’effluents supérieurs aux volumes autorisés, pollutions délibérées de cours d’eau, négligences ayant entraîné la destruction de la faune et la flore. 

Saint-Just-de-Claix, dans l’Isère. Ici, à quelques minutes du centre-ville, Lactalis fabrique depuis 2011 le Saint-Marcellin et le Saint-Félicien vendus sous la marque « Etoile du Vercors ». Depuis bientôt dix ans, l’usine, qui n’est toujours pas raccordée à une station d’épuration, déverse quelque 100 000 m3 d’eaux souillées par an dans l’Isère. Une mise en demeure prononcée en 2016 n’y a rien changé. Parfois, les pollutions sont d’une telle ampleur qu’elles en deviennent visibles depuis les satellites survolant le parc régional du Vercors.

 

En mars 2017, l’association environnementale France nature environnement Auvergne-Rhône-Alpes porte plainte pour faire cesser la catastrophe. L’enquête est confiée à l’Office français de la biodiversité (OFB), la police de l’environnement. Elle va durer un peu moins d’un an. « On découvre alors que 28 produits chimiques sont rejetés dans l’Isère, se souvient Jean-Charles Saglier, l’un des policiers chargé de l’enquête. Lorsqu’on parle de produits chimiques, on ne parle pas de produits anodins, on parle de 600 kg journaliers de produits tels que des détergents industriels ou des produits utilisés pour la désinfection, des substances très hautement toxiques. »

Mais ce n’est pas tout. D’après le rapport d’inspection obtenu par Disclose, les autosurveillances transmises à l’administration ces dernières années « ne sont pas fiables ». Pis, elles sont « largement minorées ».

@Disclose @Nicolas Serve

Cette découverte, les fonctionnaires de l’Office français de la biodiversité (OFB) l’ont faite un peu par hasard. Au cours de leur investigation, ils essayent à trois reprises de procéder à des prélèvements sur une semaine complète. Mais à chaque fois, de mystérieuses pannes surgissent, rendant l’opération impossible.

« C’était ubuesque, se souvient Sébastien Mollet, un autre policier mobilisé sur l’affaire. A chaque fois qu’on se rendait sur place, il y avait soit une panne de courant dans l’usine, soit un autre dysfonctionnement qui nous empêchait de travailler. » Sous couvert d’anonymat, l’un de ses collègues s’emporte : « Ils se foutaient de nous. »

Face au manque de collaboration des dirigeants de l’usine, les fonctionnaires épluchent les autocontrôles du site. Résultat : plusieurs métaux lourds extrêmement toxiques pour l’environnement n’apparaissent pas dans les substances recherchées en laboratoire. C’est le cas du cyanure, du plomb, du cuivre ou du nickel.

« Le principe même des ICPE, c’est d’avoir une autorisation à polluer tout en s’autocontrôlant. Le problème, c’est que si un industriel décide de ne pas chercher certains produits dangereux, il y a effectivement peu de chance qu’on les retrouve dans leurs analyses », décrypte Sébastien Mollet.

Jean-Charles Saglier, inspecteur de l’OFB en charge de l’enquête sur la pollution de l’Isère @Disclose @Nicolas Serve
Sébastien Mollet, inspecteur de l’OFB en charge de l’enquête sur la pollution de l’Isère @Disclose @Nicolas Serve

Interrogé en décembre 2017, le directeur de l’usine a lui-même reconnu que les autocontrôles n’étaient « pas à la hauteur des demandes prévues » par l’arrêté encadrant l’activité de l’Etoile du Vercors. Concernant l’absence d’analyse de certaines substances toxiques, il a assuré aux enquêteurs que ce choix revenait à la direction du groupe. Selon lui, Lactalis aurait gardé « la maîtrise d’œuvre sur l’ensemble du dossier ».

Le procès de l’usine de Saint-Just-de-Claix s’est tenu à Grenoble, fin 2018. Le directeur de la fromagerie a été relaxé, les magistrats considérant que le pouvoir de décision était conservé par les « services juridiques et techniques de Lactalis ». L’industriel a été condamné à 100 000 euros d’amende dont 50 000 euros avec sursis pour “jet et abandon de déchets” dans l’eau. Le procureur, qui avait requis 500 000 euros d’amende, a estimé que Lactalis avait « déjà gagné en jouant la montre ».

Rien qu’entre 2015 et 2017, le groupe aurait en effet économisé près d’un million d’euros en ne traitant pas ses eaux usées, selon les chiffres de l’OFB. « On savait déjà que Lactalis avait la capacité d’empoisonner le lait en poudre, a conclu le procureur général de Grenoble dans son réquisitoire. On sait maintenant qu’il peut empoisonner l’eau, qu’il le sait et continue. »

Selon notre enquête, sur les 38 usines épinglées, dix auraient transmis des rapports d’autosurveillance suspects voire falsifiés. Florilège : 

·  Usine Solaipa à Vimoutiers, dans l’Orne. Lors d’un contrôle le 10 septembre 2019, la DREAL de Normandie s’interroge sur l’écart « significatif » entre les taux de phosphore retrouvés par leur laboratoire et ceux présentés par Lactalis. « Vérifier la fiabilité des modes opératoires retenus au niveau de l’autosurveillance », note l’autorité administrative.

· En 2017, lors d’une inspection à l’usine de Réquista, dans l’Aveyron, les inspecteurs relèvent que Lactalis « sous-estime » ses autocontrôles en raison d’« un écart trop important » entre leurs analyses et celles de l’industriel. En minimisant les résultats, l’entreprise est suspectée de maquiller ses dépassements en rejets polluants. La direction de l’usine qui fabrique le roquefort Société n’a apporté aucune explication à cette anomalie.

Disclose a par ailleurs été informé d’une mortalité importante de jeunes anguilles – une espèce classée en danger critique d’extinction – le 13 août 2020. Les faits se sont déroulés dans la Loire, au niveau du point de rejet de l’usine Lactalis de Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire). 

Un prélèvement effectué au moment de l’incident établit que la température de l’eau rejetée atteint 35 °C contre 30 °C normalement autorisés. Selon nos informations, l’industriel n’a pas prévenu les autorités d’un quelconque dysfonctionnement de ses installations.

Contactée, la DREAL déclare avoir « sollicité l’exploitant pour qu’il apporte des explications sur les circonstances et l’origine de ces signalements, ainsi que les mesures prises ou envisagées pour y remédier ».

Trois ans auparavant, des rejets observés au même endroit avaient provoqué des pollutions visibles de tous, comme le montrent deux photos prises par un riverain en juin et septembre 2017. Ces événements ne figurent dans aucun rapport d’autosurveillance transmis à la DREAL cette année-là.

@Disclose @Nicolas Serve

Le 21 août 2017, un incident sur une installation de l’usine Lactalis de Retiers, en Ille-et-Vilaine, entraîne un écoulement important de lait dans les canalisations d’eaux usées déversées plus loin, dans la Seiche. Il faut attendre quatre jours pour que la direction de l’entreprise signale l’événement aux services de l’Etat. Entre-temps, plusieurs tonnes de résidus toxiques souillent la rivière, provoquant la mort par asphyxie de plusieurs milliers de poissons.

Auditionné dans le cadre d’une enquête de gendarmerie ouverte le 8 septembre 2017, le numéro deux de l’usine a livré une anecdote qui en dit long sur la légèreté avec laquelle le problème a été géré : « On n’était que deux [ce jour-là]. On a été à Weldom [une enseigne de bricolage] pour s’équiper, on a acheté un bateau, des cuissardes. On a retiré ce qu’on a pu comme poissons. » La pollution a duré dix jours et s’est étendue sur plus de huit kilomètres.

Pour cet épisode, l’usine Lactalis de Retiers a été condamnée à 250 000 euros d’amende. Le 7 août 2019, soit deux mois après la condamnation, la Seiche a subi une nouvelle pollution. Cette fois, la rivière s’est teintée d’une coloration marron liée au rejet de boues d’épuration.

Disclose a diligenté sa propre analyse des rapports d’autosurveillance transmis par l’usine à la DREAL de Bretagne. Les conclusions sont éloquentes : entre 2017 et 2019, la société a dépassé de 129 % ses volumes de rejets journaliers dans l’eau autorisés. Comment les services de l’Etat sont-ils passés à côté de cette information ? « La plupart des autosurveillances industrielles qui sont transmises à la DREAL ne sont jamais vérifiées» déplore un inspecteur de l’environnement sous couvert d’anonymat.

Par manque de temps et de moyens, corroborent plusieurs fonctionnaires interrogés par Disclose. 1 600 agents sont chargés de contrôler quelque 500 000 ICPE par an, soit « un seul inspecteur pour plus de 300 sites » selon notre source. Il poursuit: « Souvent, les préfets estiment que nos mesures de coercition administrative portent atteinte à l’économie… Ils estiment donc qu’il est préférable de porter atteinte à l’environnement. »

Disclose a fait réagir la ministre de la transition écologique sur ce point. « Le préfet agit sur un territoire, sur un environnement économique. Certaines décisions doivent donc tenir compte de l’environnement économique et social », justifie Barbara Pompili. Et la ministre chargée de la protection de l’environnement d’ajouter : « C’est pour cela que sur des petites non-conformités n’ayant pas d’incidence notable sur l’environnement il peut y avoir des moments où on se dit : “là, ça peut passer parce que ce n’est pas grave.” » Dont acte.

Sollicité, Lactalis n’a pas répondu précisément à nos question, reconnaissant néanmoins “l’existence de non conformités temporaires”. Le groupe assure avoir  “mis en place un plan d’investissements ambitieux afin que ces non conformités ne se renouvellent pas.

Les nombreuses atteintes à l’environnement relevées dans notre enquête n’en demeurent pas moins problématiques. D’autant plus que Lactalis bénéficie d’importantes subventions publiques pour… moins polluer. En 2016, soit un an avant la pollution de l’été 2017, l’usine de Retiers a reçu pas moins de 400 000 euros de la part de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne.

Depuis 2002, c’est près de 5 millions d’euros qui lui ont été versés par l’établissement public. Tous les sites polluants ou non-conformes recensés dans le cadre de cette enquête ont reçu des fonds de la part de l’une ou l’autre des six agences de l’eau françaises. Pour un total, d’après nos calculs, de 40 millions d’euros au cours des dix-huit dernières années.