mars 2020 – LE POULPE

«Flippés» mais «soudés»: portraits de soignants au rendez-vous avec la catastrophe

C’était le 14 février dernier, jour de la Saint-Valentin. Marc et Évelyne Paulin, infirmiers depuis plus de vingt ans, lui à l’hôpital, elle en Ehpad –, déclaraient leur flamme à « l’hosto » devant une banderole flanquée d’un gros cœur rouge sur le parvis du CHRU de Besançon, le grand hôpital de la Franche-Comté, la « deuxième maison » de Marc. Ils célébraient aussi leur union : ils s’aiment depuis plus de trente ans.

Un mois plus tard, ils se préparent « à la vague corona » et à compter de plus en plus de morts autour d’eux. Ils sont les yeux cernés que la France applaudit à l’heure des JT du soir depuis qu’elle est confinée, les mains qui soignent et sauvent dans des conditions de travail encore plus dégradées.

Déjà plus d’une soixantaine de morts Covid-19 dans leur région (Bourgogne-Franche-Comté) en quelques jours, l’un des foyers du coronavirus dans l’est de la France. Dans certains Ehpad, c’est l’hécatombe à huis clos comme à Thise (Doubs), quinze décès. Plus de quatre cents personnes sont hospitalisées aussi dont plus d’une centaine en réanimation. Parmi eux, des dizaines de soignants.

Collage inspiré des luttes féministes contre les féminicides, dans un quartier de Paris pour interpeller sur la casse de l’hôpital public. © Rachida El Azzouzi
Collage inspiré des luttes féministes contre les féminicides, dans un quartier de Paris pour interpeller sur la casse de l’hôpital public. © Rachida El Azzouzi

Vendredi, Marc en comptait une quarantaine dans son hôpital (5 500 agents hospitaliers/7 200 feuilles de paie avec les contractuels). « Sur vingt-deux soignants dans le service de chirurgie polyvalente, il n’y en a plus que huit de disponibles. Les autres sont tous en confinement pour quatorze jours », racontait-il.

Cela faisait à peine une semaine qu’il avait changé de bâtiment, basculé en nuit et quitté la pneumologie, pour rejoindre, volontaire, l’une des quatre unités Covid, montées en urgence, celle des soins intensifs.

Il était « stupéfait par les profils, des jeunes, de 40 à 60 ans et par le nombre de collègues hospitalisés ». Dans son unité, plus de la moitié. Quatre jours plus tard, lundi, Évelyne, sa femme, se réveillait brusquement après un week-end d’heures supplémentaires à l’Ehpad, avec 39 de fièvre et tous les symptômes du Covid-19 : toux, diarrhée, fatigue. Marc a appelé le 15. « Elle doit rester à la maison. »

Voilà le virus très probablement dans le pavillon familial, où le couple est confiné quand il n’est pas au travail, avec les trois enfants, deux étudiants et un lycéen qui se défoulent sur le trampoline dans le jardin. Voilà leur hantise qui se réalise, la hantise de tous les soignants, être contaminé et contaminer les siens, devoir s’arrêter alors que le pays affronte une déflagration sanitaire sans précédent depuis des générations et requiert tous ses professionnels de santé.

Évelyne et Marc Paulin, infirmiers. © dr
Évelyne et Marc Paulin, infirmiers. © dr

« Je vais l’attraper, c’est sûr, on partage le même lit, quand on ne bosse pas, on est tout le temps ensemble. Elle l’a attrapé à l’Ehpad où des patients, sans qu’on sache combien car ils ne sont pas testés, et des soignants sont contaminés, où on manque de tout, de respirateurs, de masques. Ils les font travailler avec des protections minimales parce que c’est la pénurie. Comme nous, à l’hôpital, les masques commencent à être comptés. On se retrouve en première ligne sans les protections adéquates. C’est de la mise en danger d’autrui. »

Marc n’a jamais été aussi en colère que ces jours-ci. Des mois, des années qu’il se mobilise avec sa femme, ses collègues, contre la casse de l’hôpital public, dénonce le manque de moyens humains, financiers, appelle au sursaut les gouvernements successifs, enchaîne les manifestations, les grèves totales et illimitées, les pétitions. « Citoyen… engagé ! », @PapsdeBZac1 sur Twitter. De toutes les luttes sociales. Syndicaliste SUD. Gilet jaune. Blouse blanche. En vain.

« Il faut une pandémie pour espérer que nos dirigeants ouvrent les yeux sur leurs destructions, pour qu’ils voient comme ils nous ont usés jusqu’à l’os avec leurs politiques d’austérité. » Il raconte « la direction qui met la pression pour qu’on se taise dans les médias et les réseaux sociaux », égrène « les scandales sanitaires : la gestion catastrophique de l’épidémie par le gouvernement, la pénurie de masques, les suppressions de lits de réanimation, les injonctions paradoxales. “Restez chez vous mais allez voter” ». 

« On va payer cher ces municipales dans quelques jours, les patients du premier tour vont affluer. » Marc figurait sur une liste citoyenne soutenue par La France insoumise. Il a « les boules » : « On est sortis voter, on a fait 8 %, on s’est ensuite réunis nombreux dans une salle pour réfléchir à la stratégie du second tour, on a rencontré les partis avec lesquels on comptait s’allier alors que le virus galopait. » 

Quinqua jamais encarté dans un parti, génération Mitterrand, il vient d’une fratrie nombreuse qui a grandi dans un milieu ouvrier et rural, un petit village de 1 500 habitants près de Pontarlier où tout le monde l’appelle encore « Tonton ». « On n’avait pas de voiture, on prenait le train, le bus, on vivait de notre jardin en autosuffisance, bercés par les saisons. Je n’avais qu’un rêve, ado : quitter ce modèle, rejoindre la ville et avoir une voiture. Finalement, aujourd’hui, on nous propose de revenir à cela, mes parents étaient certainement en avance. »

Il a embrassé le métier d’infirmier « par amour » pour sa femme. « Je voulais réussir le même concours, la même école pour être en ménage avec elle. Aujourd’hui, ce métier, c’est ma vie. » Au bout du fil, sa voix s’enroue dans l’émotion, s’excuse.

« En ce moment, on est à fleur de peau, on a dû mal à mettre des mots sur ce qu’on vit, un truc pour lequel on n’a pas été formés malgré toute notre expérience dans des services durs comme en soins palliatifs. Cela s’appelle la médecine de guerre, choisir les patients qu’on va prendre en charge et ceux qu’on va laisser mourir, sans famille pour les accompagner. »

Il a mis « en sécurité » sa mère de 92 ans chez son frère et il va essayer de trouver du temps pour aller courir, « décompresser ».

Nawale Hadouini. © dr
Nawale Hadouini. © dr

Urgences du CHRU de Besançon. Nawale Hadouini, 29 ans, a « le virus au bout du fil ». Interne en médecine physique et de réadaptation, elle s’est portée volontaire pour les gardes et la régulation téléphonique dédiée au coronavirus, en surchauffe, en moyenne, un appel toutes les cinq à huit minutes. Il faut être concentrée, poser les bonnes questions, évaluer les symptômes, faire la différence entre la grippe et le Covid.

Elle pensait ne « connaître ça qu’au cinéma » : « C’est décontenançant, on voit la psychose gagner tout le monde, y compris nous, les soignants. Les internes commencent à être vraiment très stressés, avec des marques de fatigue psychique, physique et mentale, car il devient très compliqué d’avoir accès aux protections de base, les masques, le gel hydroalcoolique. Le fait de manquer de protections de base génère énormément de stress. On sait que ce n’est pas une pathologie bénigne, qu’elle peut emporter des sujets jeunes sans comorbidité. » 

Elle-même, qui enchaîne les urgences en salle Covid, « commence à avoir peur ». « Au début, j’arrivais à avoir un masque par jour, maintenant, c’est impossible. Je quémande dans les services. » À Besançon, ils sont entre 250 et 300 internes. Certains ont été frappés, hospitalisés ou renvoyés en quarantaine.

Nawale est une des voix de l’ISNI, le syndicat des internes. Elle vient du Jura, de Lons-le-Saunier. Son père, ingénieur informatique arrivé du Maroc après le bac, est inquiet. Il ne voulait pas qu’elle fasse médecine, « c’est trop de sacrifices de vie ». Mais Nawale a choisi ce métier qui associe « les connaissances scientifiques et l’humain », suivi les pas de sa mère algérienne, une gériatre qui a étudié la médecine en Algérie puis en France.

Elle prône le confinement total vite « car tout le monde se met à courir et à promener son chien ». Confinée dans 65 m2, seule, elle chante pour se détendre.

Cluster de l’Oise, comme ils disent, premier foyer français, plus d’une soixantaine de morts. Irène, 37 ans, deux enfants, infirmière de bloc opératoire depuis quatorze ans, débarque en « réa » pour la première fois de sa carrière et jusqu’à nouvel ordre. Une « réa » improvisée dans une salle de réveil. Six lits sont alignés, six patients Covid l’un à côté de l’autre – entre 60 et 80 ans – qui vont très mal. Il faut faire attention. Il n’y a pas de box. La charge virale circule encore plus.

Irène n’est pas son vrai prénom, elle veut garder l’anonymat parce que « la direction flique tout le monde, épluche les pages Facebook, refuse qu’on révèle la vérité, les failles de l’établissement ». Elle n’est pas syndiquée, ni volontaire. « En fait, on n’a pas le choix. » C’est le plan blanc maximal. Elle est requise. Mais elle ne se plaint pas. Soigner, c’est sa vocation « encore plus dans un moment comme celui-ci ». 

Elle est juste « un peu déstabilisée » parce qu’elle découvre « tout un monde ». « Un nouveau langage, d’autres soins, au bloc, on n’est pas confronté à soulager les gens, alors qu’ici, on rentre en communication avec le patient, on est là pour l’apaiser. » Elle « aime bien » : « C’est très humain, très soudé. » 

Dans l’hôpital, il n’y a plus que les urgences et la cancéro qui tournent. Le reste a été vidé, basculé Covid. Tout le monde va « au-delà de ses heures de travail », tout le monde pense à Jean-Jacques Razafindranazy, l’urgentiste retraité de Compiègne, le premier professionnel de santé à mourir du Covid-19 en France.

En réa, Irène fait l’infirmière mais aussi l’aide-soignante, « je suis là pour soulager les équipes habituelles déjà très fatiguées ». Elle porte une blouse qui ne couvre pas tous ses membres, un masque FFP2 périmé de dix ans et des lunettes de protection qu’elle devra décontaminer à l’issue de son service pour les réutiliser, car le stock est compté, sous clé.

Pause. On ne trouve plus rien à manger aux distributeurs. Son téléphone sonne : « On a des masques ! », hurle une copine/infirmière mobilisée dans un autre Covid de la région qui s’est acheté une visière de protection sur un site de bricolage. Depuis des jours, elles harcèlent les maires de leur commune pour obtenir des masques, puisque leur hôpital n’est pas capable de leur en fournir.

Elles ont « trop peur de contaminer les gosses » dont l’emploi du temps n’a pas changé. Ils ont école du lundi au vendredi et centre de loisirs, le mercredi. En revanche, ils expérimentent un luxe, l’école à dix contre plus d’une centaine d’habitude. Quand elle ne travaille pas, Irène lance un tuto fitness dans son salon ou enfourche son vélo d’appartement. « Pour se vider la tête. »

Vincent Porteous, sage-femme anesthésiste. © dr
Vincent Porteous, sage-femme anesthésiste. © dr

À une heure trente de route de l’Oise, à Lille,Vincent Porteous, 58 ans, moitié corse, moitié toulousain, un fils bloqué en Irlande, s’aère la tête en écoutant du jazz et de la pop.

Il est « sous pression, pas tranquille », convaincu que le gouvernement est en train d’exposer massivement les soignants, faute de protections adaptées.

Au point de ne plus dormir avec sa femme de peur de la contaminer et de lancer une pétition sur change.org qui a récolté à ce jour 85 000 signatures : « Covid-19 : donnez du matériel de protection à nos soignants ! », « Priorité nationale ».

Une de ses collègues chauffe et tousse beaucoup. Son mari panique. Certain que c’est le Covid-19 et qu’elle l’a attrapé à cause de la mauvaise qualité du matériel de protection et de l’inadéquation des consignes.

Sage-femme anesthésiste au Samu régional de Lille depuis vingt-huit ans, Vincent fait du transport de patients à une cadence redoublée. Il va de plus en plus loin avec des blouses qui volent au vent pendant que les pompiers ont des combinaisons fermées, semi-étanches.

« On a récupéré pas mal de cas lourds du cluster de l’Oise qu’on a déposés en infectiologie soit à Lille soit à Tourcoing qui a été précurseur dans la lutte contre le sida. Mais on s’est rendu compte que les stocks en équipement de protection étaient ridicules et que les précautions n’étaient pas assez poussées. Dans les Smur, les risques de contamination sont augmentés par la proximité avec le patient et les conditions particulières du véhicule en mouvement et étroit – environ 7 m–, l’absence de système d’évacuation de l’air dans la cellule sanitaire. »

Fin février, Vincent a commencé à s’inquiéter et à s’accrocher avec les tutelles quand il s’est confronté pour la première fois au virus, qu’il a fallu récupérer une étudiante chinoise de retour de Wuhan prise d’une très forte fièvre et d’une toux.

« On avait enfilé devant sa porte surblouse, surbottes, charlotte, masque FFP2 et on l’avait habillée des mêmes protections. Mais ce jour-là, il pleuvait. Le temps d’arriver à l’ambulance, on était trempés. Elle a été testée négatif mais pour nous, ça a été un électrochoc, elle nous a décrit une situation apocalyptique en Chine pendant qu’ici les autorités et des pseudo-experts dans les médias parlaient d’une grippette. »

Il adore son métier, sa vie, même si le salaire n’est pas à la hauteur de l’engagement, 1 600 euros en début de carrière, à peine 1 000 de plus à l’heure de la quille, avec les primes nuits et week-end. Depuis des années, lui aussi dénonce « un hôpital, un système de santé, sur le fil, à cause du lean management, d’une gestion comptable ». Il veut insister d’ailleurs sur les pressions « très fortes », « comme partout le management hospitalier est devenu très autoritaire, voire très agressif. Les sanctions tombent pour des riens ».

Sud de la France, Ajaccio, Corse. Thierry Patton, la cinquantaine, infirmier-anesthésiste, breton du Morbihan, tourne autour de sa maison. Il vient de rentrer du boulot, de se doucher et de changer de vêtements deux fois, à l’hôpital et chez lui. Il a« la chance d’avoir un petit terrain et le soleil qui redore le moral ». 

Confiné avec sa fille de 21 ans, étudiante, et sa femme, il est encore vissé au téléphone avec les collègues. Il fulmine « après le continent qui ne parle pas de la cata en cours en Corse, une petite Italie, où le nombre de morts et de malades commence à être de plus en plus important rapporté au faible nombre d’habitants ». 

En 48 heures, le CHU d’Ajaccio, 1 700 salariés, a été transformé. « De dix lits en réa, on est passé à une trentaine en bricolant des respirateurs dans une salle de réveil. On a créé des zones Covid, pour les infectés, les suspects, grâce à une extraordinaire solidarité entre tous les métiers, soignants mais aussi non-soignants dont on parle si peu. »

Il est à moitié rassuré : le premier ministre a annoncé que le Covid-19 serait reconnu maladie professionnelle pour les soignants. « Mais tous les autres qui font tourner l’hôpital : les femmes de ménage, les ouvriers, les vigiles, etc. ? » 

Dimanche, Le Tonnerre, un navire de la marine nationale, est venu accorder un répit « aux équipes épuisées qui font des heures à n’en plus finir » en évacuant vers Marseille douze patients gravement atteints du Covid-19. Six étaient en réanimation, six sous assistance. « Un bol d’air mais on s’attend au pire, au boomerang des élections municipales, la folie de Macron », souffle Thierry.

Lundi, il comptait huit morts, mercredi, 12, et plus d’une vingtaine de collègues en arrêt dont un en réanimation : un électricien de l’hôpital, évacué sur Le Tonnerre. Il n’est pas volontaire mais requis dans la salle de réveil transformée en réa. Plan blanc maximal. Dimanche, ils ont eu leur premier patient, « un monsieur de 70 ans, qui a décompensé ». 

En vingt ans de carrière, jamais Thierry n’était venu au travail « avec une boule au ventre aussi énorme ». Il est encore plus stressé parce qu’il est asthmatique, il a prévenu la direction. Comme partout mais encore plus saisissant ici, sur l’île, isolée du monde, où le virus a été importé par des jeûneurs du grand rassemblement évangélique de Mulhouse, « on a un gros problème de matériel de base ».

« Une moitié du stock de masques FFP2 est périmée. En dehors des salles Covid où on est un peu mieux protégés, on porte des masques chirurgicaux lambda. On espérait que le bateau militaire nous livrerait du matériel, car on a des commandes qui n’arrivent pas. Mais non. »

« C’est une honte, un scandale ! Ils nous laissent seuls avec nous-mêmes. Le président n’a même pas eu un mot pour les morts corses lors de sa première allocution », renchérit à l’autre bout de la ville Muriel Buisson, 61 ans, dont quarante-trois à l’hôpital.

Cadre supérieure de santé au CHU d’Ajaccio, encartée à la CGT, elle s’arrache les cheveux pour aider les services à se réorganiser « avec un minimum de moyens » et trouver des volontaires. Elle est d’autant plus inquiète que la Corse est l’une des régions les plus âgées de métropole, où la perte d’autonomie progresse plus vite qu’ailleurs.

« On craint pour nos familles, nos vieux. On a tous autour de nous au moins une personne frappée par le virus. Un des premiers à mourir, c’est un politique, Nicolas Alfonsi [ancien député de la Corse-du-Sud – ndlr]. Il avait 83 ans. »

« Une des grandes problématiques, poursuit Muriel, c’est de ne pas réussir à obtenir les protections nécessaires à l’intérieur des établissements mais aussi à l’extérieur pour le personnel libéral, paramédical, les aides-soignantes à domicile. On ne peut pas faire sortir les patients. »

Collage inspiré des luttes féministes contre les féminicides, dans un quartier de Paris, appelant à sauver l’hôpital public. © Rachida El AzzouziCollage inspiré des luttes féministes contre les féminicides, dans un quartier de Paris, appelant à sauver l’hôpital public. © Rachida El Azzouzi

Sa fille, infirmière libérale, n’a aucun masque. Dans les pharmacies de l’île, on ne trouve plus un thermomètre. « On en est réduit à mendier auprès des PME qui nous offrent leurs stocks de FFP2, surblouses, lunettes de protection. Les petites villes de l’extrême sud sont très isolées. Aucun système de prélèvement n’a été mis en place sur ce secteur, on est obligé de monter les gens sur Ajaccio à travers les petites routes. L’hôpital local de Bonifacio, sans camions au milieu, il est à 2 h 30 d’ici. »

Dans trois mois, Muriel file en retraite après plus de quarante ans dédiés aux autres. Elle a vu le système de santé « se casser la gueule à partir du milieu des années 1980, avec la T2A [la tarification à l’acte], la pression du fric, les fermetures de lits, les suppressions de poste ».

Elle se serait bien passée de finir sa carrière « comme dans un pays du tiers-monde », elle qui se mobilise avec son association Per a pace (pour la paix en Corse) pour bâtir des hôpitaux en Afrique et dans les camps de réfugiés kurdes. Elle imagine « une grande fête de départ quand ce cauchemar sera fini ». Son horizon.

Île-de-France, plus de mille patients graves. Paris, XVIIIe arrondissement. Service des maladies infectieuses et tropicales, hôpital Bichat, AP-HP. Sandrine, 22 ans,externe en quatrième année de médecine, se prépare à rentrer chez sa mère, une enseignante de 58 ans, scotchée aux chaînes d’information en continu depuis le confinement.

Elle va redoubler de gestes barrières, « flippée » à l’idée de lui refiler le virus. Puis se détendre avec un bain chaud. S’évader en potassant ses cours de néphrologie sur le fonctionnement du rein avec de la musique commerciale – NRJ : « Ça me fait du bien. » 

Quand elle a reçu le courriel de la fac appelant les externes au volontariat, elle a hésité. Surtout que c’était « quasi un ordre ». Elle a fini par accepter sous conditions : « Se préserver mentalement et psychiquement, travailler trois journées maximum par semaine pour ne pas être trop stressée et pour continuer à étudier, car les partiels sont maintenus même si on n’a aucune nouvelle. »

Multitâches, ses camarades et elle – une quarantaine – sont une variable d’ajustement, « ce qui est très inconfortable et stressant » : tantôt au chevet des patients, en renfort des infirmiers ou des aides-soignants, pour faire les prises de sang, distribuer les médicaments, aider à la toilette, tantôt dans les bureaux à faire de l’administratif, à rentrer les données dans l’application Covidom qui suit à domicile les porteurs ou suspects Covid-19 passés par certains hôpitaux de Paris mais pas hospitalisés.

Certains sont dans les ailes les plus exposées au virus, « un univers trash », ce qui crée des tensions. « Ils nous reprochent d’être tranquilles contrairement à eux, mais on se prépare à tenir sur la durée, on ne peut pas tous se cramer », dit Sandrine.

Elle était en stage depuis janvier dans le service, un phare de l’épidémiologie dans l’Hexagone, qui participe à l’essai clinique européen pour guérir le Covid-19. À l’époque, le chef, un expert de l’OMS, Yazdan Yazdanpanah, n’était pas encore harcelé par les médias.

#OnApplaudit nos soignants © Mediapart

Les premiers Covid-19 débarquaient, une poignée de touristes chinois. On les plaçait dans des chambres à pression négative surprotégées, dédiées aux virus virulents. Personne n’avait le droit de les approcher à part un médecin et un infirmier. « Cela nous paraissait loin et cocasse. On était à mille lieues d’imaginer ce tsunami. »

Et puis fin février, la première vague de patients français est tombée. Le service a commencé à se réorganiser, à libérer des lits, pour finir Covid, complet, prêt à la médecine de guerre, avec des masques distribués au compte-gouttes. « En tant que médecin ou étudiant, on apprend à gérer la mort, mais pas de cette manière aussi régulière, systématique. »

Sandrine craint les répercussions sur sa génération. « C’est très déroutant : ne pas avoir de traitement, voir que l’hospitalisation consiste à attendre. » Issue d’une famille de profs et d’infirmiers, elle s’est rêvée médecin ado, portée par l’envie d’aider son grand frère multi-greffé, par une fibre sociale et une passion pour les très longues études – « J’adore m’enfermer, m’isoler pour apprendre. »

Elle gagne 130 euros brut par mois soit 115 euros net, l’indemnité forfaitaire d’un stagiaire externe en quatrième année (250 euros en cinquième année, 280 euros en sixième année) pour vingt heures en moyenne. Sauf qu’elle fait bien plus sans que personne contrôle ses horaires. Qui plus est, si son stage a été prolongé jusqu’à la fin du mois d’avril, sa visée est désormais tout autre, elle n’est plus pédagogique, on lui demande de remplacer des infirmières, des aides-soignantes en pleine pandémie.

Certains externes commencent à soulever le problème. « On risque nos vies, ce n’est pas du bénévolat. » Mais Sandrine n’a pas un « tempérament à manifester ». Même si elle est solidaire du combat pour sauver l’hôpital public, revaloriser les salaires des blouses blanches mal payées, pas assez nombreuses.

Quand elle a entendu son immeuble applaudir pour la première fois les soignants, elle a trouvé que c’était « too much ». Puis les soirs suivants, elle a eu « des frissons et un regret ». « On parle beaucoup de nous mais trop peu des précaires en première ligne, qui nous sauvent aussi, les caissières, les femmes de ménage, les routiers, les livreurs, les vigiles, les éboueurs… »

Elle a « peur que les inégalités n’explosent encore plus » et « honte » de l’ancienne ministre de la santé, Agnès Buzyn, « une médecin qui s’est barrée conquérir une mairie alors qu’elle savait qu’un virus gagnait la France et le monde entier pour tuer ». 

A Evreux, une famille marocaine expulsée vers l’Espagne… quelques heures avant le confinement

Confinement ou pas, la machine administrative doit continuer sur son droit chemin. 

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La crise du coronavirus percute notre activité et nous mettons donc en pause la parution de nos enquêtes habituelles pour basculer en mode COVID-19.

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A situation exceptionnelle, dispositif exceptionnel : Le Poulpe est gratuit pendant quinze jours. Vous pourrez tout lire, il vous suffit de renseigner votre email via ce lien : https://www.lepoulpe.info/register/?lid=1

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