avril 2018 – LE POULPE

Fausse note pour le Rock in Evreux

Les scènes se suivent et ne se ressemblent pas pour l’association Normandie Rock, la structure mise sur pied début 2017 à la demande de la municipalité ébroïcienne. Pour rappel, le maire LR Guy Lefrand avait décidé de tirer un trait sur la précédente mouture, le Rock dans tous ses états, et de concocter au pied levé, en quelques mois à peine, le festival Rock in Evreux, dont la ville est le principal bailleur de fonds.

A la scène, métallique et festive, ayant notamment accueilli Prodigy en juin dernier et qui se prépare à recevoir Martin Solveig d’ici deux mois, va en effet se succéder celle, moins chaleureuse, du conseil des Prud’hommes de la capitale euroise. A l’origine de la démarche, un des anciens salariés de l’association Normandie Rock, Pierre Chauvin, 30 ans, régisseur en charge des bénévoles, qui attaque pour le non-paiement d’une palanquée d’heures supplémentaires. Apres l’échec – mardi 17 avril – d’une première tentative de conciliation, comme la procédure prud’homale le propose, l’audience – publique – est programmée le 4 septembre prochain.

Parvenu à nos oreilles, le dossier, inévitablement, a piqué notre curiosité, au vu de la belle polémique qui avait animé la ville au moment de la reprise en main du festival par la mairie, entre pro et anti. Sachant que cette même mairie avait avancé des raisons budgétaires pour enterrer le Rock dans tous ses états, les questions de sous et du coût du nouveau festival allaient forcément concentrer l’attention.

« J’ai fait le travail de deux personnes »

L’Ebroïcien Pierre Chauvin, contacté afin d’en savoir davantage, dit ne pas se placer sur ce terrain. Et de préciser qu’il avait travaillé « en tant que bénévole » sur le Rock dans tous ses états pendant huit ans, avant d’accepter de rempiler pour la première édition du Rock in Evreux, en 2017, avec la nouvelle équipe de Normandie Rock, cette fois comme salarié.

S’il a décidé de porter l’affaire en justice, après avoir constitué un « dossier complet », c’est qu’il estime « s’être bien fait avoir ». « J’ai été naïf », admet-il aujourd’hui, se remémorant les conditions de son embauche – « calée en dix minutes », assure-t-il –  et les termes de son contrat de travail : « On m’a proposé une somme de 1300 euros pour douze jours (avant et après le festival), soit 56 heures plus 7 heures supplémentaires. Au départ, je me suis dit que c’était très bien. Mais j’ai rapidement déchanté. »

C’est-à-dire ? Au total, le trentenaire assure avoir en fait « effectué 158 heures de travail sur ces douze jours », décrivant des journées « très balaises », certaines avec une amplitude horaire de « 16 heures où je faisais 8 h du matin à minuit ». « Tu dois être disponible tout le temps, tu cours en permanence. C’est simple, j’ai fait le travail de deux personnes », pose Pierre Chauvin, ajoutant que « les bénévoles, dont les conditions d’accueil étaient vraiment a minima, ont été également pressés comme des citrons et ont dû souvent aider les intermittents ». En creux, le trentenaire dresse le tableau d’une organisation bancale, pointant la rapidité dans laquelle cette première édition du nouveau festival a dû être mise sur pied.

« Sa démarche n’est pas fondée »

Sollicitée, l’association Normandie Rock, par la voix du désormais directeur du festival, Vincent Ficot, qui était président de l’association l’an dernier avant que Normandie Rock ne s’associe avec la société JLCD Events (ex-Green Horse festival à Mauquenchy) pour l’édition 2018, nous assure d’abord « vouloir réserver ses commentaires pour le tribunal ». Avant de se faire un peu plus loquace. « Sa démarche n’est pas fondée, il en veut au festival, à la nouvelle organisation, avance celui qui est également gérant de la société Hyperburo, à Evreux. Il cherche à démontrer qu’il a travaillé de 6 h à 2 h du matin, mais il n’y arrivera pas. On ne lui a pas demandé de faire des heures supplémentaires, de se tuer à la tâche. » Au-delà, Vincent Ficot estime que ce différend s’inscrit dans le cadre plus large d’une entreprise de « démolition du festival orchestrée par certains médias ». Et quid de la rapidité dans laquelle le festival a été monté ? « Nous avons embauché 50 personnes et on a un cas aux Prud’hommes », répond Vincent Ficot.

Lors de la tentative de résolution à l’amiable, mardi 17 avril, Pierre Chauvin assure qu’une proposition lui a été formulée : « 1500 euros pour les heures supplémentaires et une clause de confidentialité ». Réclamant davantage, notamment des dommages et intérêts, et souhaitant qu’un jugement soit rendu, il a refusé. Interrogé sur ce point, Vincent Ficot ne dit ni oui ni non, et livre une réponse laissant la porte ouverte aux interprétations : « Je ne valide pas. »

Aux juges des Prud’hommes, désormais, de démêler le schmilblick. En application de l’article L 3171-4 du Code du travail, « en cas de litige relatif à l’existence ou au nombre d’heures de travail accomplies, l’employeur fournit au juge les éléments de nature à justifier les horaires effectivement réalisés par le salarié. Au vu de ces éléments et de ceux fournis par le salarié à l’appui de sa demande, le juge forme sa conviction après avoir ordonné, en cas de besoin, toutes les mesures d’instruction qu’il estime utiles ».

Renault Cléon : un lien « sans équivoque » entre le suicide d’un salarié et « son activité professionnelle »

«Le suicide intervenu le 29 mai est survenu du fait du travail. » Par ces quelques mots, la cour d’appel de Rouen vient tout juste de donner raison à la veuve d’Yvon Guèdes, ancien mécanicien outilleur de l’usine Renault à Cléon, qui s’était donné la mort, chez lui, le 29 mai 2011. Depuis près de sept années, la mère de famille, assistée du syndicat CGT, bataille pour que soit reconnu le lien entre les conditions de travail de son mari et son geste tragique. Le tout dans un contexte particulièrement lourd puisque, outre ce premier suicide, le site de Cléon, spécialisé dans la production de moteurs et de boîtes de vitesse, a connu par la suite deux événements similaires survenus à l’intérieur même de l’entreprise.

Dans le cas d’Yvon Guèdes, 42 ans et père de trois enfants, le lien entre son travail et le passage à l’acte était moins évident puisque lui s’est donné la mort à son domicile, à l’extérieur de l’usine. Une brèche dans laquelle se sont engouffrées la SAS Renault et la caisse primaire d’assurance maladie, s’opposant à ce que le suicide soit reconnu comme accident du travail. C’est d’abord la commission des recours amiables de la CPAM qui a rejeté la demande de la veuve. Qui s’est ensuite adressée au tribunal des affaires de sécurité sociale de l’Eure pour obtenir gain de cause. La juridiction lui a donné raison le 29 septembre 2016.

 

Pas de quoi cependant mettre un terme au litige. La SAS Renault a immédiatement porté le dossier devant la cour d’appel de Rouen. « L’entreprise s’est battue pour que son image ne soit pas écornée, mais aussi afin que les conditions de travail et la politique de management ne soient pas pointées du doigt », décrypte Régis Louail, ancien salarié Renault et ex-membre CGT du comité hygiène et sécurité conditions de travail (CHSCT). Malgré les efforts déployés par le groupe automobile, la cour d’appel n’a pas suivi. Elle vient de confirmer l’appréciation des juges du tribunal des affaires de sécurité sociale.

« Lien de causalité entre l’activité professionnelle et les lésions subies »

Selon les magistrats du second degré, une foultitude d’éléments accréditent la thèse défendue par la veuve Guèdes et la CGT. Dans leur arrêt en date du 11 avril dernier, ces derniers pointent d’abord « un climat général détérioré » en lien « avec des problèmes relationnels entre l’encadrement et le personnel ». Ensuite, ils s’intéressent à la situation particulière d’Yvon Guèdes. Pêle-mêle, ils relèvent « une évaluation dévalorisante du salarié en mars 2011 », « une fiche de suivi d’événement en mai 2011 » pour une pause trop longue – soit quelques jours avant le drame – ou encore « la déception de ne plus pouvoir travailler de nuit » et « les inquiétudes liées à une mobilité refusée et des difficultés à maintenir son salaire ». Pour terminer, les magistrats rapportent que, quelques jours après la mort d’Yvon Guèdes, le chef d’atelier s’est empressé de déchirer une feuille de suivi d’événement tendant à démontrer « que lui-même faisait un lien entre les reproches adressés au salarié et son suicide ». Et la conclusion de se faire des plus limpide : selon eux, il y a lieu d’établir, « sans équivoque, un lien de causalité entre l’activité professionnelle et les lésions subies ».

« Il est évident que le drame était en relation directe avec les conditions de travail d’Yvon Guèdes et de ses difficultés avec le management », soutient Régis Louail. Le cégétiste dit aujourd’hui « son soulagement » à la lecture de la récente décision de justice. En même temps, il évoque une forme « de colère ». « Si la direction ne s’était pas enfermée dans le déni, notamment en refusant une expertise sur les conditions de travail, on aurait peut-être pu éviter les drames suivants », indique-t-il aujourd’hui. Car, comme mentionné plus haut, deux autres suicides sont en effet intervenus par la suite. Le premier en 2013 et le second en 2014.

« La situation ne s’est pas améliorée »

« La problématique équipe de nuit était toujours au cœur de ces trois drames », souligne Régis Louail qui précise « que le travail nocturne et la rémunération afférente étaient utilisés comme un moyen de pression sur les salariés ». Et de fustiger également « des problèmes de management ». « L’encadrement est pris en tenaille entre la direction qui demande de faire toujours plus avec moins et les personnels qui se plaignent de la dégradation de leurs conditions de travail », soutient l’ancien membre du CHSCT. Entre 2013 et 2014, la direction du site s’est résolue à prendre quelques initiatives comme la mise en place de groupes d’expression. Insuffisant avait estimé à l’époque un ingénieur de la la caisse d’assurance retraite et de la santé au travail de Normandie. 

Depuis le dernier suicide intervenu en janvier 2014, le site de Cléon n’a plus eu – heureusement – à connaître de suicide. Est-ce à dire que tout roule dans l’usine qui emploie aujourd’hui plus de 5 000 personnes, salariés et intérimaires confondus ? Ce n’est pas l’avis de Gilles Havez, l’actuel secrétaire CGT du comité d’entreprise : « La situation ne s’est pas améliorée. Aucune mesure sérieuse n’a été mise en place pour faire diminuer le stress et la pression exercée sur les salariés. » Et de conclure son propos par ces mots inquiétants : « On n’est malheureusement pas à l’abri d’un nouveau drame. »

En ce qui concerne Yvon Guedès, le mal est fait depuis belle lurette… « La famille est néanmoins satisfaite puisqu’elle a fait reconnaître le lien entre son travail et le suicide », résume Régis Louail. Ne reste plus qu’à attendre de savoir si le groupe Renault va porter le dossier devant la Cour de cassation. Sollicitée à plusieurs reprises, la direction de la communication du site de Renault Cléon n’a pas donné suite.

Amiante à Rouen : la cité (administrative) va-t-elle craquer ?

« Il y a de l’amiante, mais il n’y a pas de problème d’amiante. » Voilà ce que martèlent, depuis quelques semaines, la préfète et ses plus proches collaborateurs lorsque les médias interrogent à propos de la cité administrative de Rouen. « La préfète est dans le déni », répond de son côté l’intersyndicale – CGT, Sud, FO et SNUTEF/FSU – de la Direccte.  Au-delà de cette passe d’armes sémantique,­­­­­­­ qu’en est-il vraiment ? Risque ou pas risque pour les 1 200 agents qui y travaillent chaque jour ?

En tout état de cause, le dossier alimente nombre de conversations dans les couloirs du vaste bâtiment situé sur la rive gauche de la Seine. « Les fonctionnaires sont partagés entre colère et résignation », observe aujourd’hui Gérald Le Corre, inspecteur du travail et secrétaire CGT du CHSCT de la Direccte. Et, de toute évidence, la situation semble plus grave que ne veut bien l’admettre l’état-major préfectoral. Filfax a remonté le fil de cet épineux dossier.

 

Tout commence dans les années 60 et 70, à la construction de la cité. « Une époque où l’amiante était massivement employée », pointe Gérald Le Corre. « On en mettait partout, d’une parce que ça ne coûtait pas cher, et de deux en raison de ses propriétés mécaniques et calorifuges », poursuit-il. La cité administrative de Rouen n’échappe pas à la tendance.

« On a utilisé l’amiante dans les joints de fenêtres »

« Ici, on a utilisé l’amiante dans des colles de dalle, dans les joints de fenêtres ou bien encore dans les enduits », détaille l’inspecteur du travail par ailleurs secrétaire du CHSCT de la Dirrecte indiquant « que plus l’on va chercher et plus on va en trouver ». Seul lot de consolation pour le cégétiste : a priori, le bâtiment ne recèle pas de zones avec des flocages amiantés. Soit le pire du pire en matière de risque pour la santé puisque les fibres sont pratiquement à l’état volatil.

Jusqu’à la fin des années 90, personne ne trouve rien à y redire. Il faut attendre la loi de 1997, interdisant le matériau sur le territoire national, pour que le sujet, doucement mais sûrement, ne remonte à la surface. Notamment via l’établissement, devenu à ce moment obligatoire, d’un diagnostic technique amiante (DTA). « Ce document doit permettre d’identifier à l’intérieur de tout bâtiment les zones ou éléments contaminés », explique Gérald Le Corre.

En vertu de la loi, celui-ci aurait dû s’établir au plus tard au 31 décembre 2003 en ce qui concerne la cité administrative. « Si l’on regarde les documents de l’époque, pratiquement rien n’avait été fait », déplore l’inspecteur du travail. L’Etat employeur a mis beaucoup de temps pour respecter ses obligations légales. « Cela coûte de l’argent… », souffle notre interlocuteur pour tenter d’expliquer cette lenteur.

En parallèle de cette nouvelle prescription réglementaire, la loi impose également la réalisation de diagnostic amiante avant travaux (DAAT). Il s’agit, avant chaque chantier, d’aller sonder la zone concernée pour repérer les endroits contenant cette satanée fibre. « A la cité administrative, on s’aperçoit que certains travaux n’ont, a priori, pas donné lieu à ce type de diagnostic et cela encore récemment », relève aujourd’hui Gérald le Corre qui regrette que les grandes huiles de l’Etat ne se soient pas appuyées sur la compétence des agents de la Dirrecte pour faire les choses dans les clous. S’il n’y avait que ça…

La direction des finances publiques informée dès 2013

En 2013, de menus travaux sont programmés à l’intérieur de trois bureaux de la direction régionale des finances publiques. L’entreprise désignée, sentant le côté périlleux de l’opération, demande à ce que soit réalisé un diagnostic amiante avant toute intervention de ses salariés. Conduite par la société A.N. Diag, l’expertise est sans appel : « Il a été repéré des matériaux contenant de l’amiante », indique le rapport que Filfax a pu consulter. Et cela concerne « les joints des fenêtres à vantaux fixes ou battants ». Le document est adressé au directeur régional des finances publiques, commanditaire de l’expertise. Dans la foulée, une entreprise de désamiantage est missionnée pour réaliser les travaux. Le mode opératoire retenu, que Filfax a également pu consulter, prévoit un process d’intervention des plus lourds, signe qu’il ne s’agit pas d’un petit sujet.

A compter de cette date, les services de l’Etat sont donc parfaitement au courant de la situation. Sachant que les 2 880 fenêtres de la cité ont été construites à la même période, il y a, en plus, fort à parier que la plupart d’entre elles sont concernées par le problème. « A la présence d’amiante avérée s’ajoute, en prime, la dégradation de certains de ces mêmes joints de fenêtre », souligne Magalie Marion, déléguée syndicale Sud de la Dirrecte. Dans certains bureaux, des bouts ont en effet disparu de leur emplacement initial. Toutes ces informations, cruciales pour la prise en compte du risque, ne font pourtant pas l’objet d’une grande publicité dans les couloirs de la cité…

« S’il est possible, selon Gérald Le Corre, que ces documents aient été transmis au CHSCT finances publiques, il n’en a rien été en ce qui concerne les autres instances hygiène sécurité et conditions de travail. » En tout état de cause, l’employeur aurait dû clairement alerter les personnels et la médecine du travail de la situation. « A ce niveau, il y a eu un manque », tranche aujourd’hui Gérald Le Corre. Filfax a contacté la préfecture pour l’interroger sur cette absence de communication. Cette dernière n’a pas donné suite.

« Réticences de la direction »

Mis sous le tapis depuis 2013, le dossier refait surface à la fin 2017. « Il y a eu conjonctions de deux choses », rapporte le syndicaliste CGT. En tant que secrétaire du CHSCT du ministère du travail, Gérald Le Corre est convié, à l’automne dernier, à une réunion organisée rue de Grenelle à Paris. Cette fois, on parle de la Tour Bretagne à Nantes, elle aussi infestée par la fibre tueuse. « Au cours de la discussion, j’apprends que l’immeuble Albert à Paris, contenant de l’amiante dans ses joints de fenêtres, a été vidé de ses agents il y a quelques années », se souvient notre interlocuteur.

Ni une ni deux l’inspecteur du travail rouennais décide de se pencher sur le cas de la cité administrative. Histoire de voir ce qu’il en est à Rouen. Début janvier 2018, le CHSCT, sous l’impulsion de son secrétaire, déclenche une alerte pour danger grave et imminent. De quoi demander, de manière formelle, le lancement d’une enquête sur la présence d’amiante dans les joints de fenêtres. « Il y a eu des réticences de la part de la direction de la Dirrecte, mais ils ont fini par céder », souligne Gérald Le Corre.

Et voilà l’entreprise Geodem missionnée pour s’en aller ausculter les entrailles de la cité dans une petite vingtaine de bureaux de la Dirrecte. L’opération se déroule en février dernier. Et, sans surprise, elle confirme la présence d’amiante. « 18 prélèvements, 18 résultats positifs », rapporte l’inspecteur du travail. Dans la foulée, le CHSCT Dirrecte apprend qu’un vaste projet de réhabilitation de la cité administrative est dans les cartons de la préfète. Une rénovation à 100 millions d’euros prévue pour s’achever en 2022.

« L’Etat n’a pas respecté ses obligations »

Dans cette perspective, des investigations parallèles ont été menées, sans en informer les CHSCT, pour détecter la présence d’amiante avant le lancement des travaux. Là encore, la fibre cancérogène est identifiée. Au passage, on apprend que l’entreprise Geodem préconise de réaliser 8 000 prélèvements pour un coût total de 700 000 euros à l’échelle de toute la cité afin de détailler au mieux la présence d’amiante.

Une fois de plus, l’Etat employeur se montre très léger en matière de transparence et de publicité. « En toute logique, nous devrions être prévenus et associés aux opérations de diagnostic avant travaux, mais l’Etat n’a pas respecté ses obligations légales », déplore le secrétaire du CHSCT qui rappelle que ce n’est pas une première. « Depuis les années 80, la réglementation impose qu’il y ait de l’eau chaude dans les toilettes, ce n’est toujours pas le cas chez nous », sourit jaune le syndicaliste. Si cela est moins grave que l’amiante, cela témoigne d’un certain laisser-aller en matière de respect de la réglementation du travail. De l’art d’imposer des règles dont l’Etat, lui-même, s’affranchit…

A ce stade, deux expertises, menées par l’entreprise Geodem, viennent donc confirmer la présence d’amiante dans les joints de fenêtres. A partir de là, le directeur régional de la Direccte missionne cette même société pour aller sonder l’air. Les résultats de ces prélèvements sont rassurants. Dans chacun des espaces testés, il est relevé l’absence de fibre dans l’air selon un rapport que Filfax a pu aussi consulter.

De quoi ravir la préfecture de Seine-Maritime qui, via une note de service, indique que « les directeurs sont invités à lever les consignes de sécurité récemment diffusées autres que celle de ne pas gratter les joints vitriers ». Elle l’annonce aux organisations syndicales lors d’une réunion en préfecture « dans un contexte tendu », de l’aveu d’un participant. « La préfète n’a pas envie que l’opération de réhabilitation, qu’elle lance après avoir obtenu des crédits, soit parasitée par ces questions d’amiante et de méchants syndicalistes », décrypte une source proche du dossier.

Cancérogène sans seuil

Mais cette stratégie de l’autruche fâche tout rouge les représentants des salariés. Ces derniers doutent d’abord du sérieux de la méthode retenue pour réaliser ces mesures dans l’air. « Elles n’ont pas été effectuées dans des conditions normales d’activité », estime ainsi Gérald Le Corre. Nonobstant cette critique, les syndicats considèrent surtout que le risque lié à l’inhalation d’amiante ne peut être écarté. Cette microfibre est en effet une substance cancérogène sans seuil. Cela veut dire qu’une seule particule peut suffire à produire des atteintes à la santé humaine comme le considère l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

« Les morceaux de joints amiantés, qui se sont déjà décrochés, ne se sont pas volatilisés. Cela veut donc dire qu’il y a eu pollution à un moment. Et que d’autres bouts peuvent encore tomber entraînant une nouvelle contamination », résume Magalie Marion pour Sud.
Pas de quoi, en l’état, faire bouger la préfecture qui persiste à dire qu’il n’y a aucun problème, enjoignant donc à ce que l’on enlève les affichettes interdisant l’ouverture des fenêtres des bureaux de la Dirrecte. « Scandaleux », réagit Magalie Marion. L’intersyndicale Dirrecte demande, qu’avant de lever cette consigne, des mesures conservatoires soient prises. En l’occurrence l’encapsulement des joints défectueux de manière à ce que plus aucune particule ne puisse s’échapper. « De toutes les manières, il faudra le faire en amont du lancement des travaux de réhabilitation. Autant le faire tout de suite pour limiter le risque au maximum », souligne Magalie Marion.

Que ce soit au sommet de la Direccte ou au niveau de la préfecture, aucun engagement n’a encore été pris en ce sens. « Cela doit coincer sur les aspects financiers, suggère une source syndicale anonyme. Il s’agit de savoir sur quel budget doit être imputée cette dépense, celui de la Dirrecte ou les crédits de la rénovation chapeautés par la représentation de l’Etat. » Pour le moment, rien de tout cela n’a été tranché. « Peu importe qui paye, nous voulons une intervention rapide », insiste de son côté Magalie Marion.

« La préfète n’est pas compétente en matière de santé au travail »

D’après Gérald le Corre, les appréciations de la préfecture et de Gaëtan Rudant, directeur de la Direccte, sur la gravité de la situation ne sont aujourd’hui pas tout à fait semblables. Sollicité par courriel, Gaëtan Rudant n’a pas donné suite. « Lui n’est pas dans la posture de dire il n’y a aucun risque », avance le syndicaliste CGT. Ce qui explique, peut-être, que les affichettes interdisant l’ouverture des fenêtres n’aient pas été retirées. Ou encore que Gaëtan Rudant ait annoncé, lors du dernier CHSCT, son intention de commander de nouvelles expertises pour documenter le niveau de risque. « Il faut rappeler que la préfète n’est pas compétente en matière de sécurité et de santé des agents au travail. C’est le Dirrecte qui assure cette responsabilité », indique au passage Gérald Le Corre.

En tout état de cause, le dossier amiante à la cité administrative est loin d’être clos. L’intersyndicale continue de se mobiliser pour obtenir gain de cause, c’est-à-dire la limitation du risque au maximum. Pour ce faire, ils ont mis dans la boucle plusieurs intervenants extérieurs. Et force est de constater que tous valident la lecture du dossier faite par les syndicats. A commencer par l’inspectrice santé et sécurité au travail dépêchée depuis Paris. Voici ce qu’elle écrit dans un courrier adressé au directeur de la Direccte et que Filfax a pu consulter :

« J’ai noté que rien n’est prévu à brève échéance pour les joints. Compte tenu du risque potentiel dans les autres bureaux, à l’identique de ce qui a été constaté pour les 18 premiers bureaux, je ne peux que m’étonner que cette situation perdure, au regard de la nécessaire protection des agents et au regard des obligations de l’employeur. La présence d’amiante expose à un double risque pour les agents, à la fois physique et psychologique en raison du caractère anxiogène de la présence d’amiante dans l’environnement de travail. »

De son côté, la médecine du travail local reprend à son compte cette position en demandant lui-aussi l’encapsulement des joints amiantés dans un mail adressé au patron de la Direccte. Les syndicalistes ont également reçu le soutien de l’institut de recherche national et de sécurité (INRS). « Si les joints sont en très mauvais état, le fait de marcher sur un morceau pourrait émettre des fibres, ainsi qu’en cas de frottement sur le matériau. Une augmentation des concentrations pourrait être observée s’il y a accumulation des poussières et que le nettoyage n’est pas effectué à l’humide », a indiqué par courriel l’un des agents de l’institut interrogé par Gérald Le Corre.

« On est vu comme des emmerdeurs »

Ces multiples prises de position extérieures ne font que confirmer les craintes syndicales. Elles leur donnent du grain à moudre dans la préparation d’une riposte. « Nous réfléchissons à l’exercice d’un droit de retrait collectif », souffle ainsi Magalie Marion. Le feuilleton amiante risque de se poursuivre et notamment dans le cadre de la prochaine réhabilitation de la cité administrative. « Nous sommes inquiets de la manière dont tout cela va se dérouler », résume Gérald Le Corre. Et ils ont quelques raisons de l’être. Les premières opérations de prélèvement dans les 18 bureaux précités n’ont en effet pas été réalisées dans les conditions définies dans le cahier des charges. Aujourd’hui, ces espaces restent condamnés dans l’attente d’une décontamination. Pas très sérieux…

La réhabilitation, prévue pour s’étaler entre fin 2019 et début 2022, sera une opération à tiroirs. Autrement dit, on rénove certaines parties pendant que les agents de l’Etat travaillent dans d’autres. « Les délais sont courts et l’on craint que la prévention du risque amiante ne soit pas optimale », glisse le syndicaliste CGT rappelant que l’abandon du déménagement dans le si décrié immeuble Concorde avait déjà été actée « en raison de la présence d’amiante ». Cette maudite fibre mène décidément la vie dure à la préfecture…

En prévision de la rénovation de la cité, l’intersyndicale Direccte demande à ce qu’un CHSCT unique soit constitué à l’échelle du bâtiment. « La préfète nous a opposé une fin de non-recevoir », affirme Gérald Le Corre. « On est vu comme des emmerdeurs et ce refus permet de ne pas créer une instance où tous les syndicats seraient réunis et associés au bon déroulement des travaux. » Nul doute que ces derniers sauront prendre les infos ailleurs et manifester leur mécontentement si le besoin venait à s’en faire sentir.

Dans l’Eure, les tribulations de l’étonnant Bruno Questel, candidat de la République en Marche

« Si vous parlez de ça, il y aura procédure judiciaire. » Le ton est donné, il se voudrait presque menaçant. Bruno Questel, candidat aux législatives dans la 4eme circonscription de l’Eure, goûte peu que l’on s’intéresse à son passé. « François Loncle (NDLR : actuel député PS et proche de Bruno Questel) m’a prévenu que vous seriez insupportable dans vos questions. Il m’avait conseillé de me méfier de vous, il avait raison », poursuit-il. Au fil de l’échange organisé dans son local de campagne à Louviers, la tension retombe un tantinet. Et l’on parvient quand même à aborder le cas Bruno Questel.

L’actuel maire du Grand Bourgtheroulde porte désormais les couleurs de LREM avec l’ambition d’intégrer l’Assemblée nationale d’ici quelques jours. Dans la 4eme circonscription de l’Eure, cette désignation interpelle autant qu’elle suscite de vives critiques. Il faut dire que l’élu, âgé aujourd’hui de 50 ans, est loin de cocher toutes les cases du macronisme triomphant.

Certes, il s’inscrit dans les grandes orientations du président de la République, notamment celle « de l’impérieuse nécessité de sortir des vieux clivages politiques qui conduisent à une fossilisation de la pensée ». Bien sûr, il se revendique « du camp des progressistes » et plaide pour la mise en avant « de la responsabilité individuelle »« La société ne peut pas tout », justifie celui qui envisage de ne faire qu’un seul mandat de parlementaire s’il est élu. Voilà pour la philosophie et les grands principes totalement raccord avec le mantra macroniste. Si l’on gratte derrière le vernis, en revanche, certains éléments de son parcours et de sa personnalité s’en éloignent quelque peu.

« Un instinctif, une forte tête »

Bruno Questel ou l’art de la girouette. Il a commencé sa carrière au Parti radical de gauche (PRG) dans les années 90 avant de rejoindre les rangs du parti socialiste au milieu des années 2000 à la suite de son élection au Département de l’Eure. En 2015, il claque finalement la porte du PS après que ses camarades ont refusé qu’il prenne la tête de l’opposition à Sébastien Lecornu. Dans la foulée, il crée alors son propre groupe politique – L’Eure et ses territoires – et se rapproche du président LR Sébastien Lecornu. « Il a créé une entité charnière, une sorte d’En Marche au niveau local », se félicite François Loncle. Dans le même temps, il tente – sans succès – de revenir au PRG.

Qu’on se le dise : Bruno Questel est un adepte du grand écart. Lors de la primaire de la droite et du centre à l’automne dernier, il déclarait soutenir Alain Juppé avant de devenir le mandataire eurois de la campagne d’Arnaud Montebourg pour la présélection organisée par le camp d’en face… De quoi, sans doute, donner le tournis aux électeurs. « C’est un instinctif, une forte tête », dit de lui Gérard Silighini, ancien conseiller départemental PS membre de la majorité de Jean Louis Destans aux côtés de Bruno Questel jusqu’en 2014.

Plus piquant, Timour Veyri, élu PS à Evreux, parle d’un homme « d’une grande flexibilité idéologique » à « l’opportunisme politique très affirmé »« C’est la caricature du notable corse individualiste et PRG », ajoute un socialiste du département sous couvert de l’anonymat. Serait-il franc-maçon comme certains de ses « amis » le laissent entendre ? « Cela ne vous regarde pas », rétorque-t-il simplement.

« Il vit de la politique depuis toujours »

En tout état de cause, Bruno Questel n’est pas un novice. Il apparaît plutôt comme un apparatchik, un homme qui grenouille dans le marigot politique depuis déjà plusieurs décennies. « Il vit de la politique depuis toujours », rapporte Franck Martin, l’ex-maire PRG de Louviers en mentionnant « son emploi d‘assistant auprès d’un parlementaire PRG ». Au total, Bruno Questel a en effet oeuvré pendant neuf années en tant que collaborateur de François Vendasi, ancien sénateur PRG de l’île de Beauté.

Corse de par sa mère, Bruno Questel a toujours su développer et user de ses amitiés insulaires. Au mitan des années 2000, il cumulait son mandat de maire de Bourgtheroulde avec la fonction de DGS de la communauté de communes de l’Andelle. Selon un élu de sa majorité de l’époque, il avait obtenu le poste « par l’entremise de Jacques Poletti », l’emblématique conseiller général corse de ce canton. Son ancien collègue doute de « l’effectivité de cet emploi étant entendu qu’il était toujours fourré à Bourgtheroulde »« J’ai fait mon travail, qu’on vienne me démontrer le contraire », lance l’intéressé. Difficile de démêler le vrai du faux. Seule certitude, ce cumul d’emploi et de mandat fleure bon avec la politique « à l’ancienne ».

Dans la même veine, il y a aussi le cas de sa femme. Depuis plus de dix ans, cette dernière occupe les fonctions de directrice générale des services de la commune de Bourgtheroulde… « Il n’y a rien de répréhensible là-dedans. Ils se sont mariés bien après qu’elle ait été embauchée, défend François Loncle. Il n’allait pas la virer après l’avoir épousée. » L’argument peut s’entendre. Reste qu’à l’heure de la république exemplaire prônée par Emmanuel Macron et sa volonté de mettre fin aux emplois familiaux, la situation fait tache. « Je ne vois pas où est le problème, tout Bourgtheroulde est au courant », s’emporte l’élu. Pourtant, cette situation, de manière inévitable, entretient le soupçon d’un certain népotisme et d’un possible favoritisme.

Inquiété dans une affaire de harcèlement moral

L’homme ne semble pas faire de l’argent un tabou. Ainsi, en 2005, il indiquait tranquillement à nos confrères du Courrier de l’Eure qu’il cumulait ses traitements d’élus – maire, vice-président de la communauté de communes et conseiller général – avec des indemnités Assedic… Plus proche de nous, lors de l’installation de la commune nouvelle du Grand Bourtheroulde à la fin 2015, il a fait voter une délibération qui prévoyait le montant du traitement des élus. Il a porté ce dernier au maximum en appliquant, notamment, une majoration optionnelle de 15 % pour les communes chefs-lieux de canton. Rien d’illégal là-dedans. Mais pas très raccord, là encore, avec la volonté de la République en Marche de promouvoir des élus pondérés dans l’utilisation des fonds publics.

A côté de son action politique, Bruno Questel n’oublie pas d’assurer ses arrières d’un point de vue plus personnel. L’homme a su exploiter les nouvelles opportunités que lui offrait la loi. C’est le cas en ce qui concerne l’exercice de la profession d’avocat. Bénéficiant d’un décret de 2013, permettant aux collaborateurs parlementaires la possibilité d’obtenir le titre de conseil sans passer par la case concours, Bruno Questel a ouvert son cabinet personnel sur la place de la mairie de Bourgtheroulde en 2014. « Il n’est pas rentré par la grande porte, pointe l’un de ses confrères. C’est plus un homme politique qu’un homme de droit. » « Son niveau de connaissance juridique n’est pas très élevé », pique-t-il.

Ce qui explique, peut-être, les quelques péripéties judiciaires qu’il a eues à traverser. En 2007, il a été mis en examen par un juge d’instruction de Bernay dans le cadre d’une enquête ouverte pour harcèlement moral lancée à la suite du dépôt d’une plainte d’un salarié de la ville de Bourgtheroulde. Une procédure plutôt rare dans ce genre d’affaires. Après plusieurs années d’investigation, il a finalement été mis hors de cause en 2011. « J’ai bénéficié d’un non-lieu », insiste l’intéressé évoquant « une machination politique » ourdie à son encontre. « Incompréhensible au vu de ce que lui et ses proches ont fait subir à ce salarié », estime néanmoins un ancien élu de Bourgtheroulde.

En 2008, annulation de l’élection municipale

S’il est passé entre les gouttes, ce ne fut pas le cas la seconde fois. En 2008, le tribunal administratif de Rouen a annulé le scrutin municipal à la suite d’une illégalité flagrante constatée sur les bulletins de vote de la liste conduite par Bruno Questel. Ces derniers comportaient la mention « Votez pour la liste complète « , alors même que cela est totalement proscrit compte tenu du mode de scrutin en vigueur à l’époque pour les communes de moins de 3 500 habitants. Dans cette configuration, les électeurs ont en effet le droit de panacher différentes listes. Estimant que ces derniers avaient pu être dupés, le tribunal a ordonné l’organisation d’un nouveau scrutin. Aujourd’hui, Bruno Questel plaide l’erreur d’inattention. Dont acte.

De l’avis de beaucoup, le maire de Bourgtheroulde goûte peu la contradiction. « Il n’ a aucun respect pour les membres de l’opposition », commente un élu municipal qui fait mention « d’insultes régulières et d’un mépris constant » à l’endroit de ses contradicteurs. Outre ses adversaires politiques, Bruno Questel n’est pas plus tendre avec la presse. « On s’en prenait plein la gueule », se souvient un localier ayant eu à côtoyer le bonhomme dans les années 2000. Et d’insister sur « les lettres d’insultes et de menaces » qu’il avait pu recevoir à la suite de la publication d’articles jugés désobligeants. Une fois de plus, cela ne colle pas trop avec la fameuse « bienveillance » si chère à Emmanuel Macron.

Bruno Questel est réputé pour ses coups de sangs très méditerranéens. « Je ne suis pas sûr qu’il se contrôle en toutes circonstances », estime même Gérard Silighini. En particulier lorsque l’homme n’obtient pas gain de cause. « Il pense toujours que tout lui est dû », pointe un socialiste du département. En 2015, il ambitionnait de prendre la présidence du groupe PS au conseil départemental de l’Eure à la suite de la défaite de la gauche. Les élus PS l’ont envoyé « bouler ». De la même manière, ils se sont opposés à sa désignation à la tête de la commission des finances. Tout sauf Questel comme un leitmotiv.

« Exercice solitaire du pouvoir »

Pourquoi une telle défiance ? « Je dois gêner et en même temps je sais des choses… », lâche-t-il sans vouloir s’épancher plus. Echaudé par sa mise au ban départementale, Bruno Questel a créé son propre groupe à l’intérieur de l’assemblée délibérante en même temps qu’il quittait le PS de manière fracassante. Bruno Questel ou l’art de n’en faire qu’à sa tête. « Il a un ego surdimensionné et une ambition dévorante », résume l’un de ses anciens proches.

Quitte parfois à donner dans l’irrationalité. Et le même interlocuteur de citer le cas de l’agrandissement de l’école de musique de Bourgtheroulde « qu’il a décidé d’assumer seul financièrement pour cause de désaccord avec son intercommunalité sur le calendrier des travaux ». Et cela, selon lui, alors que le coût supporté par la commune était particulièrement élevé pour son seul budget. « C’est un adepte de l’exercice solitaire du pouvoir », appuie un élu actuel du conseil municipal.

Ce que confirme notre interlocuteur précédent. « Je n’étais jamais associé aux décisions qui concernaient ma délégation », se souvient-il. Lorsqu’il a une idée en tête, Bruno Questel ne dévie pas. Ou alors vraiment contraint et forcé. En 2007, il a refusé d »honorer une dette de la commune de Bourgtheroulde auprès d’un syndicat d’assainissement des eaux. Il a fallu une mise en demeure officielle de la chambre régionale des comptes de Normandie et l’intervention de la préfecture de l’Eure pour contraindre la commune à régler l’ardoise.

Lettres anonymes postées par de mystérieux corbeaux

Logiquement, son fort caractère l’amène à se brouiller avec pas mal de monde. « Il vaut mieux ça que de laisser indifférent », revendique l’élu local qui assume de dire les choses à l’inverse « de bon nombre de faux-culs ». Et visiblement, ça ne plaît pas toujours. « Il s’est fâché très fort avec Jean Louis Destans », rapporte un responsable du PS dans l’Eure. « Il a passé son temps à m’emmerder », glisse Bruno Questel. De son côté, l’ancien président du Département n’a pas souhaité s’exprimer dans le cadre de cet article. « Je ne voudrais pas être désobligeant », a simplement glissé l’actuel député de la 2eme circonscription de l’Eure.

Bruno Questel se trouve aussi en guerre ouverte avec Marc-Antoine Jamet, premier fédéral PS dans le département. Il reproche au maire de Val-de-Reuil, entre autres, de tenir le parti d’une main de fer et « de n’avoir gagné aucune élection depuis dix ans ». A un niveau plus local, il s’est aussi fâché avec Daniel Leho, l’ancien édile PS de Thuit-Signol, après avoir été très proche de lui pendant de longues années. Sollicité, ce dernier n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Bruno Questel est loin de faire l’unanimité tant les critiques se font nombreuses à son encontre dans le landerneau politique. Quand ce ne sont pas des campagnes de dénonciations via des lettres anonymes postées par de mystérieux corbeaux. « Des lâches, des gens d’une bêtise incommensurable », commente la cible de ces courriers. « C’est quelqu’un de libre et il suscite beaucoup de jalousie », analyse François Loncle qui rappelle « qu’il a toujours été réélu sans grande difficulté dans ses différents mandats ».

Aujourd’hui, Bruno Questel compte surtout sur le soutien de l’actuel député PS dans la 4eme circonscription. Soutien d’Emmanuel Macron depuis le second tour de la primaire de la gauche, ce dernier ne ménage pas ses efforts pour faire élire son poulain. « C’est un type rapide, intelligent. Quelqu’un qui a du sens politique et qui connaît bien le terrain », déclare-t-il à son propos.

« Désinvolture prononcée »

Un autre socialiste ne dresse pas les mêmes éloges. Selon lui, Bruno Questel se caractérise d’abord par une « désinvolture prononcée ». Ce que confirme Franck Martin, son ancien compère au PRG au début des années 2000 : « Deux ans après que je lui ai transmis la présidence de la fédération dans l’Eure, les militants l’ont poussé vers la sortie. Ils s’étonnaient de l’absence de réunions politiques ou bien encore d’un quelconque communiqué de presse envoyé aux médias. » Visiblement, Bruno Questel avait d’autres chats à fouetter. Un responsable socialiste départemental explique également son échec aux élections sénatoriales de 2014 à l’aune de son supposé dilettantisme : « Il avait de bonnes chances de gagner et il a tout gâché par son manque d’implication. »

Quelques semaines avant le scrutin, l’homme s’affichait sur les réseaux sociaux en train de profiter de ses vacances en Corse. Pas du meilleur effet pour convaincre les élus eurois de l’envoyer au palais du Luxembourg. « Déçu d’avoir perdu, Bruno Questel a parlé d’un complot ourdi contre lui au lieu d’assumer ses propres erreurs », rapporte ce même responsable socialiste. Un autre élu PS évoque « quelqu’un qui préfère les coulisses et la manigance aux questions politiques de fond avec un amour prononcé pour le secret et les confidences ». Loin du portrait type des jeunes pousses de la macronie.

Dans ces conditions, comment se fait-il que Bruno Questel ait obtenu le tant convoité sésame de l’investiture République en Marche ? Certains y voient l’influence des réseaux de François Loncle qui aurait manoeuvré en coulisses pour faire triompher son protégé. Celui-ci dément toute intervention en ce sens. Même s’il confie avoir échangé « par SMS » avec Gérard Collomb, nouveau ministre de l’Intérieur et proche parmi les proches du jeune président de la République, à propos de la candidature de Bruno Questel. Une chose est sûre, la proximité de François Loncle avec le premier cercle d’Emmanuel Macron n’a pas dû desservir le maire du Grand Bourgtheroulde…

Aujourd’hui, ce dernier apparaît en bonne place pour faire son entrée au palais Bourbon. « Il est le favori, considère François Loncle. Le contexte local plaide en sa faveur et il y a un appel d’air important créé par la popularité d’Emmanuel Macron »« Je reste prudent », tempère le candidat, observant sur le terrain  » un peu d’hostilité à son endroit »« Je prendrai un masque à gaz et des pincettes, mais j’irai voter pour lui », assure Franck Martin, son ancien camarade du PRG, qui avoue cependant que l’homme représente « tout ce qu’il déteste en politique ». Avec de tels ennemis, Bruno Questel n’aurait presque plus besoin d’amis. Et cela tombe plutôt bien : il ne lui en reste plus beaucoup.