mars 2018 – LE POULPE

Décharge Dollemard au Havre : le bout du tunnel est encore (très) loin

Il faut marcher vers le nord du Havre pour découvrir « la chose ». Là-bas, à l’abri des regards et du côté « tendance » de la cité océane, à quelques encablures de l’aéroport d’Octeville, elle se dévoile. Une montagne de détritus, mélangées à de la roche et de la terre, se dresse face au visiteur. « 400 000 tonnes de déchets », souffle Marc Migraine, l’adjoint au maire du Havre LREM en charge de l’environnement. Si, depuis la mi-2017, le nouveau monde politique a pris ses quartiers dans la sous-préfecture seinomarine, l’ancien, lui, fait plus que résister lorsqu’il est question de protection de l’environnement et d’écologie.

 

Comment est-on arrivé là ? L’agglomération havraise paye aujourd’hui des années d’incurie dans la gestion de ses déchets. Depuis l’après 2nd guerre mondiale jusqu’à la fin des années 90, entreprises et particuliers ont pris la vilaine habitude d’aller jeter en contrebas du plateau de Dollemard leurs rebuts. Le tout en s’acquittant d’une taxe auprès des sociétés chargées d’exploiter les différents sites de déversement. Car, pendant plusieurs décennies, tout cela était parfaitement légal. Un autre monde assurément. Enfin presque… « Aujourd’hui, il y a encore des dépôts sauvages », affirme Nathalie Nail, conseillère municipale d’opposition PCF. « C’est extrêmement marginal », répond de son côté Marc Migraine. Quoi qu’il en soit, il y a urgence à agir.

La décharge et la mer avaient l’air de bien s’entendre…

Gravats, plastique, ferraille, transformateur électrique, carcasse de voiture, machine à laver… on trouve de tout dans cet amoncellement de déchets. Au fil des années, sous le poids des tonnes déversées, la falaise s’est affaissée et la masse polluée est arrivée jusque sur la plage. Aujourd’hui avec l’érosion et la montée du niveau de la mer, l’eau vient lécher l’estran pour emporter, au compte-gouttes, des déchets vers le grand large. Si Marc Migraine assure qu’aucune contamination des sols et des eaux n’a été relevée, une étude réalisée en 2011 à l’initiative de la ville précise que « certains déchets qui contiennent des substances chimiques (transformateur EDF, fûts…) peuvent générer une pollution des sols et des sources ».

Selon ce même rapport, il y aurait entre 30 et 80 m3 de détritus qui rejoindraient la grande bleue chaque année. Loin d’être insignifiant. D’autant que le phénomène a pu se renforcer depuis en raison d’une hausse régulière du niveau de la mer. « 2 mm par an au Havre », rappelle Hubert Dejean de la Bâtie, maire UDI de Sainte-Adresse, mais également vice-président de la Région Normandie en charge, justement, de l’Environnement. Jusqu’en 2016, la situation ne semblait pas déranger grand monde. Loin des baigneurs et des touristes, la décharge et la mer avaient l’air de bien s’entendre…

Pour régler sérieusement le problème, il aurait fallu prévoir de lourds travaux comme le soulignait l’étude réalisée en 2011 par le cabinet SCE. « Entre 17 et 21 millions pour une excavation complète du site », peut-on lire dans ce document rendu public par l’association Ecologie pour le Havre (EPL). Avec, en prime, un risque avéré d’effondrement de la falaise. Lâchée en 2009 par le Département de la Seine-Maritime, « partenaire financier de la ville dans ce dossier », dixit une note municipale interne que nous avons pu consulter, la commune du Havre ne s’est pas aventurée dans cette voie préférant opter pour la solution la moins onéreuse, celle d’un ramassage régulier effectué par l’association d’insertion Aquacaux. « Une initiative qui, si elle a le mérite d’exister, ne résout en rien le problème », souligne le conseiller municipal havrais d’opposition EE-LV Alexis Deck. De l’art de vider l’océan à la petite cuillère… D’autant que le retrait du Département a eu pour effet de réduire les budgets alloués aux opérations de dépollution, selon le document cité plus haut.

« Nous n’avons jamais rien caché »

Et puis, la Surfrider foundation, récemment implantée au Havre, est sortie du bois. A son initiative, un collectif d’associations a été créé pour mettre la pression sur les pouvoirs publics afin de trouver – enfin – une solution viable et pérenne à ce scandale écologique. Si la ville du Havre a tout de suite senti passer le vent du boulet médiatique comme a pu le constater Filfax en consultant la note interne précitée, rien de vraiment tangible ne s’est encore produit à l’époque. Exceptée une opération de « calinothérapie » et de « concertation » à destination des associations écologistes locales qui avaient fait le choix de ne pas perturber les réjouissances liées aux festivités organisées à l’occasion du 500 eme anniversaire de la ville du Havre.

Il aura fallu la tempête Eleanor de janvier dernier pour qu’enfin le dossier s’impose dans le débat public. A l’occasion de ce coup de tabac, les déchets rejetés depuis Dollemard ont augmenté de manière significative que ce soit sur les plages avoisinantes, mais aussi dans la réserve naturelle de l’estuaire de la Seine située à l’embouchure du fleuve. « Et même jusqu’à Boulogne-sur-Mer », ajoute Jean-François Samson, militant écologiste local.

La ville du Havre a donc communiqué tous azimuts sur le sujet avec comme message principal le fait que la ville se préoccupe du dossier. « Nous avons toujours eu conscience du problème et nous n’avons jamais rien caché », soutient Marc Migraine pour déminer le terrain au maximum. La commune a sollicité les différentes collectivités locales ainsi que l’Etat pour organiser un tour de table sur cet épineux dossier. « Une première réunion a eu lieu en janvier », rapporte l’élu LREM. Et une seconde en sous-préfecture jeudi dernier.

« On en a assez d’attendre »

Objectif affiché : « Réunir l’ensemble des acteurs pour lutter contre la nuisance », selon l’adjoint au maire. « A l’issue de la rencontre, nous sommes tombés d’accord pour lancer une étude d’actualisation qui viendrait compléter la précédente de 2011. L’idée est de l’axer sur les différentes solutions qui se présentent à nous », rapporte Marc Migraine annonçant par ailleurs « que la municipalité a décidé de renforcer les opérations de ramassage ». « J’espère pouvoir prendre connaissance des résultats de l’étude au courant du deuxième semestre 2018 », annonce Hubert Dejean de la Bâtie. Sachant que le cahier des charges de cette future étude n’a pas encore été rédigé, rien n’indique que le délai sera tenu.

De quoi faire tiquer Arnaud Freret de la Surfrider foundation : « On en a assez d’attendre », clame-t-il. Et Jean-François Samson de lui emboîter le pas : « On n’a pas besoin d’une nouvelle étude, mais d’un appel d’offres pour lancer les travaux. » « La ville fait œuvre d’une certaine bonne volonté, mais nous restons vigilants quant à l’issue des discussions », souligne de son côté Pierre Dieulafait, pour l’association Ecologie pour le Havre. Et il a sans doute bien raison…

Car si les acteurs publics communiquent à l’envi sur leur prise en compte de la situation, rien sur le fond n’est réglé. Notamment à propos du nerf de la guerre : l’argent. Qui peut, veut payer pour la dépollution et la remise en l’état du site ? A ce stade, on n’en sait rien. « On assiste à une partie de ping-pong entre les différents acteurs, personne n’a envie de casquer », confie sous couvert d’anonymat un maire d’une commune littorale. « L’Etat ne serait pas très chaud pour mettre la main à la poche », souffle Pierre Dieulafait selon des indiscrétions qu’il a pu glaner.

« Nous avons un Premier ministre havrais… »

Sollicitée par Filfax, la sous-préfecture du Havre n’a pas souhaité faire le moindre commentaire sur le sujet. D’après nos informations, la représentation de l’Etat aurait demandé à l’agence de l’Eau de prendre à sa charge la réalisation de la nouvelle étude. Ce qui ne semble pas augurer d’une grande mobilisation financière de l’Etat sur ce dossier. « Je n’ai pas encore vu de lignes budgétaires consacrées à Dollemard au niveau de l’Etat », appuie de son côté un élu de l’agglomération havraise. Jean-François Samson suggère l’idée d’un fonds spécial débloqué par le ministère de l’Ecologie. « Nous avons un Premier ministre havrais, il pourrait soutenir cette démarche », sourit le militant, comme s’il jetait une bouteille à la mer. A notre connaissance, cette dernière n’est pas arrivée jusqu’à la capitale…

Contacté, le Département de Seine-Maritime, dirigée par la droite et le centre, n’a pas donné suite à notre demande. Son retrait du dossier en 2009, acté par la majorité socialiste de l’époque, ne plaide pas, là encore, en faveur d’une prochaine intervention pécuniaire de sa part. Le tout dans un contexte financier très dégradé en ce qui le concerne. « La CODAH ne souhaite pas payer », croit savoir par ailleurs un élu du cru bien au fait du « scandale Dollemard ». Et la ville, seule, n’aura pas les moyens. « Il est encore trop tôt pour parler d’argent », évacue l’adjoint municipal Marc Migraine lorsqu’on le questionne sur le sujet. Reste la Région chargée depuis peu d’élaborer un plan régional de prévention et de gestion des déchets et surtout bénéficiant de quelques réserves financières.

« Ce n’est pas de sa compétence », martèle néanmoins Hubert Dejean de la Bâtie, le vice-président en charge de l’Environnement, indiquant que la collectivité pourrait tout de même intervenir directement « via l’EPFN (NDLR : établissement public foncier de Normandie) ou alors le fonds pour la réhabilitation des friches industrielles » mis en place au niveau du conseil régional. Avant d’aboutir à « un montage financier partenarial », l’élu havrais demande à ce que l’on applique « le principe du pollueur payeur ». « Ceux qui ont gagné de l’argent en exploitant la décharge doivent être mis à contribution », soutient-il. Si l’argument semble valable, il sera bien difficile de récupérer des sous par ce biais. « Certaines sociétés n’existent plus, certains propriétaires sont décédés », observe aujourd’hui Marc Migraine indiquant par ailleurs que la ville a lancé « des procédures d’expropriations » afin de rendre à la nature et aux promeneurs les parcelles du plateau de Dollemard.

« Cela demanderait des moyens financiers considérables »

In fine, les différents acteurs publics auront très certainement à sortir le carnet de chèques. Pour une solution complète et définitive, il faudra mettre sur la table plusieurs dizaines de millions d’euros. « C’est sûr que personne n’a envie de débloquer de telles sommes », souffle Hubert Dejean de la Bâtie. Ce que confirment des éléments exclusifs révélés aujourd’hui par Filfax. A l’été 2017, un étudiant en licence professionnelle à l’université de Rouen s’en est allé interroger le service environnement de la ville du Havre et la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) à propos de la décharge de Dollemard.

Il avait été missionné par la commune de Saint-Jouin-Bruneval pour effectuer un rapport sur les déchets rejetés sur la plage municipale. Voici la réponse que lui ont fait ses deux interlocuteurs à propos de la décharge Dollemard : « Il ne sera pas possible de retirer tous ces gravats de la falaise car, cela demanderait des moyens considérables tant financiers que techniques et d’autre part, on risquerait de déstabiliser la falaise à cet endroit et de faire plus mal que de bien en intervenant avec des moyens lourds ». Difficile d’être plus clair. Et si, depuis, le sujet a fait irruption dans la sphère médiatique, rien n’indique que la solution retenue diffère de la situation actuelle. « L’hypothèse du statu quo reste sur la table », lâche aujourd’hui Hubert Dejean de la Bâtie. Même si cette dernière n’a pas « sa préférence », s’empresse-t-il d’ajouter.

A l’image, bien entendu, du collectif d’associations qui se démène pour que les choses bougent à Dollemard. « On nous dit que ça coûte très cher, mais on a bien été capable de dépenser des sommes considérables pour installer le terminal pétrolier d’Antifer. Cela veut dire que l’on peut le faire pour sauvegarder l’environnement », argumente Arnaud Freret pour la Surfrider foundation. Pour les associations, pas question de se laisser endormir même si l’on salue une certaine prise de conscience des pouvoirs publics. « Si on n’a pas le choix, nous sommes prêts à aller en justice », prévient le militant écologiste soufflant qu’une procédure est en attente dans son tiroir.

« L’autorité de police compétente est le préfet »

Et ce n’est peut-être pas la seule menace judiciaire qui plane. D’après nos informations, une ou plusieurs communes littorales pourraient emboîter le pas de l’association. De quoi donner quelques sueurs froides à la Ville du Havre, sur laquelle la décharge est installée et, par ailleurs, bientôt propriétaire des plateaux depuis lesquels les détritus étaient balancés. Même si, son argumentaire juridique semble déjà bien rôdé à la lecture de la note interne évoquée ci-dessus. D’après la municipalité, l’Etat ne peut s’exonérer de ses responsabilités : « L’autorité de police compétente est le préfet dans la mesure où la pollution des sols a pour origine l’exploitation de décharges, installation soumise à la réglementation ICPE (NDLR : installation classée pour la protection de l’environnement). »

Ce qui n’empêche pas la ville d’être aux petits soins avec les associations. La municipalité dirigée par Luc Lemonnier (LR) s’est engagée à réunir périodiquement un comité de suivi auquel ces dernières seront conviées. De manière plus discrète, certains élus de la majorité se sont vus adressés « des éléments de langage » à destination de la presse et de la société civile, assure l’une de nos sources. « Pour déminer le sujet le plus possible », glisse notre interlocuteur qui a vu passer la note. Si la décharge déborde déjà en mer, il ne faudrait pas que Dollemard vienne aussi polluer la prochaine élection municipale…

Crise à hôpital psychiatrique du Rouvray : « Il arrive que des malades passent la nuit sur une chaise »

« On n’est pas à l’abri d’un drame », lâche, désabusé, Jean-Yves Herment, secrétaire de la section CFDT et du CHSCT du centre hospitalier spécialisé du Rouvray. Plus rien ne semble tourner rond dans ce centre psychiatrique installé à Sotteville-lès-Rouen.

C’est tout du moins le message délivré par les différentes organisations syndicales présentes au sein de l’établissement. De concert, CFDT, CGT et CFTC dénoncent, depuis plusieurs semaines et de manière conjointe, la suroccupation alarmante et ses conséquences sur la qualité de l’accueil des patients et les conditions de travail des personnels. « On observe un afflux de malades alors que nous sommes déjà saturés et que, en parallèle, nos capacités d’accueil diminuent », résume Claire Prévost, une syndicaliste CFTC. Entre 2014, selon les données transmises par le syndicat CFDT, on dénombrait 566 lits et 530 places en hospitalisation ambulatoire. En 2016, les chiffres s’établissaient à 551 lits et 407 places. Conséquence : « Ça déborde vraiment beaucoup, encore plus que le précédent pic survenu en 2012″, glisse une infirmière anonyme.

« Il arrive que l’on installe trois personnes dans une chambre prévue pour un ou deux, ce n’est pas digne de la psychiatrie d’aujourd’hui », poursuit la syndicaliste CFTC. Si la problématique ne date pas d’hier, elle s’est, selon les syndicats, encore aggravée ces derniers mois. Selon une soignante encartée à la CGT, dimanche dernier, « l’hôpital accueillait 558 malades alors que le nombre de lits pérennes se fixe à 503 ». Oups… « En plus des lits de camps installés à la va-vite, il arrive que des patients passent la nuit sur une chaise », se désole notre source. « Ou bien que certains soient placés en chambre d’isolement alors que leur état ne le nécessite pas », ajoute Claire Prévost. « Plus étonnant encore, certains mineurs sont hospitalisés au sein d’unités dédiées aux adultes », dénonce pour sa part Jean-Yves Herment pour la CFDT. Moins grave mais cependant significatif du bricolage observé en ce moment, les services techniques doivent, selon la représentante CFTC, « batailler pendant deux semaines durant pour obtenir le remplacement d’une ampoule ».

« Ça craque dans tous les services »

De quoi faire sauter les plombs des agents. D’autant que, dans ce contexte de surchauffe aggravée, le nombre de personnels de santé n’évolue pas à la hausse dans les mêmes proportions que le nombre de patients. La file active de l’établissement – le nombre d’entrées cumulées – ne cesse de croître : + 8,4 % entre 2014 et 2016 selon le rapport d’activité de l’hopital pour l’année 2016. Dans le même temps, sur la même période, les effectifs en équivalent temps plein n’ont progressé que de 0,5 %, passant de 1941 à 1951. Cherchez l’erreur.

Concrètement, les salariés doivent se débrouiller. « Et la qualité de la prise en charge se dégrade », affirme Jean-Yves Herment pour la CFDT selon qui « le risque qu’un drame se produise est bel et bien réel ». « La surveillance ne se fait pas de manière satisfaisante, le lien qu’il faut créer avec les patients ne peut plus être assuré, on est moins attentifs aux signes avant-coureurs… », explique-t-il. « En cas de crise suicidaire, je ne suis pas sûr que les agents soient en mesure de faire face », souffle le syndicaliste. Et la représentante de la CFTC de témoigner « d’un profond ras-le-bol » des personnels. « Ça craque dans tous les services », indique-t-elle, relevant que « les arrêts maladie ont explosé ces derniers mois ».

Le tout sans entraîner de réaction très affirmée des décideurs. « On nous balade d’audit en audit, mais les choses ne changent pas », confie notre interlocutrice CFTC. Ou alors seulement lorsque ça arrange la direction… « A l’occasion d’un énième expertise sur l’organisation du service et les moyens nécessaires pour assurer une prise en charge de qualité, les lits de camp ont été enlevés, mais ils ont été réinstallés par la suite », rapporte la représentante CGT. Ce qui a inspiré à la CFDT, dans un tract syndical, un titre tout en ironie en lien avec le plus célèbre des sorciers, le jeune Harry Potter : « H.P et la chambre des lits supplémentaires, Quand le Rouvray prend des airs de Poudlard ou comment faire disparaître des lits supplémentaires pour les faire réapparaître en lits d’urgence. »

« Le flux d’entrée ne baissera pas »

Sur le fond, Jean-Yves Herment regrette « une forme de double discours » : « Des engagements ont été pris pour retirer les lits de camp, mais ils ne sont pas appliqués. »
« La direction se voile la face en espérant que le flux d’entrée diminue, mais il ne baissera pas », prédit déjà le syndicaliste CFDT. Selon lui, deux solutions sont sur la table. La première, que les autorités de tutelles se décident à renforcer les moyens, c’est-à-dire à créer des postes. D’après la représentante de la CFTC, il en faudrait « 50 à 60 de plus » à l’échelle du centre hospitalier pour pouvoir faire face. Jean-Yves Herment chiffre, lui, les besoins « à une trentaine ». Sans se faire néanmoins beaucoup d’illusions. « L’air du temps n’est pas à la création de postes », soutient-il. « On a déjà beaucoup de mal à se faire remplacer en cas de longue maladie ou de congés maternité », relève ainsi la syndicaliste CFTC.

Dans ce contexte, le représentant de la CFDT demande à la direction de fermer les lits d’urgence qui pullulent ici ou là dans l’établissement. « Ce n’est pas une solution satisfaisante, mais c’est la seule, à ce jour, qui peut nous permettre de retrouver de la sérénité », assume le délégué syndical. Selon la représentante CFTC, les grandes huiles hospitalières régionales, obsédées par les considérations budgétaires, ne prennent que trop peu en compte la réalité du terrain. « On nous dit on ferme des lits pour opérer le virage ambulatoire, mais en même temps aucun moyen n’est mis sur la table pour développer la prise en charge à l’extérieur de l’hôpital », dénonce-t-elle par exemple.

« Un mouvement de grève semble inéluctable »

De manière plus large, Jean-Yves Herment s’offusque de la sous-dotation chronique de l’établissement de santé du Rouvray. « Nous sommes le troisième centre psychiatrique en termes d’activité, mais seulement le huitième en matière de budget. De source syndicale, ce dernier devrait s’élever à près de 120 millions d’euros selon l’état prévisionnel des recettes et des dépenses pour l’année 2018. Côté CFTC, on vise aussi la responsabilité de Jean-Yves Autret, le directeur de l’établissement : « Il ne fait pas remonter les problèmes auprès de l’ARS. Il a des objectifs à atteindre avec les seuls moyens qui lui sont alloués sachant qu’il peut recevoir des primes pour la réalisation de ces mêmes objectifs… »

En tout état de cause, la direction de l’établissement ne peut ignorer le phénomène de saturation dénoncé par les syndicats. Dans son dernier rapport d’activité disponible (2016 sur la base des chiffres de 2015), il est fait état « d’une tension toujours soutenue sur les lits ». Contacté par Filfax, Jean-Yves Autret n’a pas souhaité en dire plus dans nos colonnes. Pas plus que l’agence régionale de santé de Normandie, son autorité de tutelle.

« Le directeur attend la tenue du CHSCT extraordinaire le 23 mars prochain pour répondre », nous a indiqué le service communication de l’hôpital. Jean-Yves Autret se sait particulièrement attendu. Car la colère gronde de plus en plus fort, se répandant désormais au-delà des grilles de l’établissement. « Ça ne lui plaît pas, il aimerait que tout cela reste confiné à l’intérieur de l’hôpital », glisse une syndicaliste. Après moult réunions et la signature d’une motion conjointe CFDT, CFTC et CGT, les trois organisations pourraient passer à la vitesse supérieure…

« Pour faire bouger les choses, le lancement d’un mouvement de grève semble inéluctable », glisse aujourd’hui Jean-Yves Herment pour la CDFT. Les trois centrales représentées à l’hôpital du Rouvray devaient justement se rencontrer en ce début de semaine pour évoquer la question. Selon nos informations, les personnels sont également conviés à une assemblée générale dans les locaux syndicaux le 20 mars prochain. Assurément une épine supplémentaire dans le pied des grandes huiles hospitalières. Mais aussi des patients qui peuvent s’attendre à de difficiles semaines…

Anne Mansouret : « Je savais qu’à la minute où je « balançais » Strauss-Kahn, ma carrière politique était fichue »

C’est à Gauciel, petit village posé dans la campagne ébroïcienne où elle est restée après son retrait de la vie politique, en 2015, qu’Anne Mansouret, sollicitée par nos soins, a accepté de nous recevoir. Pour évoquer la donne politique locale, régionale et nationale, évidemment, mais la discussion a vite dérivé sur d’autres thèmes, en premier lieu « balance ton porc » et autres « metoo », sujet sur lequel ses positions tranchent avec l’air du temps, et c’est un euphémisme. « Les néo-féministes vont hurler en lisant cette interview », se marre la mère de Tristane Banon, la journaliste qui avait défrayé la chronique au moment de l’affaire « DSK – Sofitel » en révélant avoir subi une agression sexuelle, quelques années plus tôt, de la part de Dominique Strauss-Kahn. Dans la foulée, Anne Mansouret dévoilait aux policiers une liaison passée avec le même DSK.

Et la politique ? Celle qui fut parachutée en 1989 dans l’Eure – « où ma mère vivait et est enterrée » – par Laurent Fabius, passant du Parti radical de gauche au Parti socialiste avant d’en être exclue en 2012 pour dissidence, dit s’en être définitivement éloignée. Ses mandats de vice-présidente du conseil général de l’Eure (2001-2015) et de conseillère régionale (2004-2015) appartiennent au passé. Dans sa jolie propriété du Clos du Manoir, l’iconoclaste septuagénaire développe désormais à plein temps un concept de résidence hôtelière, tout en servant de nègre aux notables locaux désireux de coucher leurs mémoires sur le papier.

Vraiment terminée la politique ? Tout cela s’est donc achevé sur la défaite de la gauche aux cantonales de 2015…

Oui. Et non seulement cela, c’est le fait que je n’étais pas d’accord du tout avec la réforme des collectivités territoriales mise en oeuvre par Hollande et Valls. En plus, très sincèrement, au bout d’un certain nombre d’années, même si j’ai de l’estime pour ceux qui font cela toute leur vie, c’est quand même extrêmement réducteur. Sauf à devenir président de conseil général ou régional, ce dont j’aurais été fichtrement incapable, faute de la culture administrative nécessaire. En revanche, aussi débile que cela puisse paraître, j’aurais pu être ministre, avec une armada de conseillers en tout genre. Dans un conseil départemental ou régional, ce n’est absolument pas la même démarche. Par exemple, en tant que conseillère générale, si vous avez un dossier qui vous tient à coeur, vous allez voir les services attitrés, et vous vous faites incendier. Vous êtes rappelé à l’ordre par le président qui vous convoque et vous explique comment ça se passe : il faut que ça remonte au président et que ça redescende à travers tout l’organigramme des services.

Même en tant que vice-présidente ? 

Qu’importe. En plus, il faut convenir que tant Alain Le Vern que Jean Louis Destans, j’ai eu deux présidents disons jupitériens. L’un comme l’autre avait cette culture administrative. Moi, j’ai toujours été une sorte d’électron libre. J’ai fait Sciences Po, certes, mais sans l’intention de faire l’ENA après. Et puis, au-delà, vivre une seule vie m’a toujours semblé terriblement frustrant, d’un mortel ennui. Je m’éclate aujourd’hui autant en tant que taulière qu’en responsable politique ou communicante. J’ai toujours eu une dose assez massive de narcissisme, je ne me suis jamais dit que je n’y arriverai pas. Quand les choses ont commencé à m’emmerder, j’ai toujours eu la chance de trouver autre chose.

La fin de votre carrière politique aurait répondu au même schéma…

J’ai d’abord voulu être élue pour affirmer une identité française (née en Iran, Anne Mansouret est naturalisée à 21 ans). J’aurais pu demander à Fabius de me trouver une place quelconque à Paris, mais je voulais un truc local. En quinze ans, j’en ai fait le tour. Après, si j’avais été élue, j’aurais continué encore un mandat, il n’y a pas de doute là-dessus.

Aucune aigreur ou nostalgie ? 

Ah non ! Au contraire. J’ai tourné la page avec beaucoup de bonheur. Certains ne comprennent pas et me disent parfois « on t’invitera à la prochaine galette des Rois ». Oui, bon d’accord, je viendrais peut-être, faut voir…(sourires). Je suis sortie du jeu, complètement, même si j’ai toujours mes idées et que je m’éclate sur Facebook. A mon âge, c’est jubilatoire, on peut dire tout ce que l’on pense. J’en profite avec délectation.

En effet, j’ai jeté un coup d’oeil sur votre page personnelle. Vous y êtes active…

Je n’ai jamais su utiliser les termes qu’il faut, avoir le regard qu’il convient au bon moment. En ce moment, Dieu merci, je n’ai pas de fonction élective. Si j’en avais, j’aurais un mal fou avec cette espèce de puritanisme féministe auquel on assiste depuis quelques mois ou années. C’est effarant. Je trouve cela extrêmement grave, mais je ne pourrais le dire si j’étais élue.

Votre parole aurait-elle forcément débordé ?

Non, ce n’est pas cela. Quand vous êtes élue, même d’un village de 400 habitants, vous représentez votre commune. Il y a un consensus à trouver pour ne heurter personne. En ce moment, depuis les réseaux sociaux, depuis cette macronisation des esprits, ce « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », ce « faut pas être trop ceci, trop cela », on ne peut pas exprimer des points de vue parfois violents. Alors que j’estime que la violence réside dans ce qu’il se passe actuellement.

Mes origines, entre autres, ont fait que certaines menaces sur le rôle de la femme, sa position dans la société, m’ont amenée à beaucoup réfléchir à ces questions. Tout le mouvement du féminisme basé sur une volonté d’égalité entre les hommes et les femmes, à partir du moment où vous rétrogradez la femme dans une position d’objet, car c’est ce qui est en train de se passer, perd sa nature. Ce n’est pas en pénalisant que l’on va empêcher le sexisme. Le sexisme existe, c’est une différenciation des sexes. Il y aura toujours des hommes qui voudront avoir une femme « traditionnelle », sexuée. Et avec l’influence de l’islam, je vois arriver le moment, pas pour moi parce que je suis vieille, où, par une espèce de consensus mou, les positions de l’islam vont prendre le dessus petit à petit. Et, pour éviter que les femmes soient en butte à cette violence, à cette soi-disant agression des hommes, on dira qu’il faut les protéger. Comment ? En les mettant sous la protection d’un mari, d’un frère, d’un voile, d’une tenue pudique. On va créer une distinction entre les hommes et les femmes que l’on a cherché à estomper pendant des décennies.

Certaines jeunes femmes sont hyper sexy, affriolantes, avec des robes ultra-courtes. On s’attend à ce qu’elles aient envie de plaire à un homme. Et à ce moment-là, c’est « pas touche ». Il faut regarder passer l’icône à moitié à poil et ne surtout pas réagir. Prenez l’exemple de la jeune députée Aurore Bergé. Il ne faut pas exagérer. J’ai fait de la politique et j’ai été plusieurs fois sur un plateau de télévision. Quelle que soit votre position, la politique s’accompagne de communication. Donc vous réfléchissez à ce que vous allez mettre sur le dos. Le gars qui se pointe avec une cravate veut faire passer un message différent que le gars en tee-shirt. Dire que Melle Bergé n’avait pas réfléchi en mettant une robe ultra-décolletée, je n’y crois pas une seconde. Après, qu’est-ce qu’elle a fait ? Elle est jolie, bien roulée, c’est son droit de le montrer. Bravo et tant mieux. Mais, si vous vous promenez comme cela, il y aura ceux qui vous diront « viens voir mignonne si la rose » et d’autres qui préféreront le « quand est-ce qu’on baise ». Il y a toujours eu cela. C’était pareil il y a cinquante ans. La différence, c’est qu’alors on privilégiait celui qui nous parlait de rose. Maintenant, il ne faut pas le dire. Ce retour du puritanisme est incroyable.

Cette jeune femme, Melle Bergé, nous dit qu’elle a reçu des remarques désobligeantes sur les réseaux sociaux. Vous ne croyez pas que j’en ai reçues… Au moment de l’affaire Strauss-Kahn, encore élue, j’avais des maires de petites communes du sud de l’Eure qui me disaient « au fait, Strauss-Kahn, c’est aussi bon qu’on le dit ? » Ce n’est pas d’une distinction folle, mais on n’en meurt pas non plus. Les simagrées de Mlle Bergé, à mon sens, servent à passer sur quelques plateaux de télévision supplémentaires. Qu’on arrête de se foutre de la gueule du monde ! Il y a, en revanche, des femmes qui réellement vivent cela difficilement. Mais bon, je préfère écouter Élisabeth Badinter que Caroline de Haas. Je préfère la tribune signée par Catherine Deneuve. Chacun sa tasse de thé.

Si on vous suit, le mouvement « balance ton porc » n’est pas vraiment de votre goût…

Il est difficile d’émettre un avis contraire. On se fait incendier. C’est le « mainstream », le courant dominant. Si vous avez le malheur de supposer qu’après tout, quand Weintein faisait monter une starlette dans sa suite, peut-être avait-elle une petite idée de ce qui l’attendait… Ça m’est arrivé vingt fois dans ma carrière. Un rendez-vous au Royal Monceau, le réceptionniste vous indique que Monsieur X vous attend dans sa suite. « Heu, très bien, dites-lui que je l’attends dans le hall… » Voilà.

Ce qu’on devrait apprendre aux filles, c’est à voir d’abord dans un homme un être humain, et pas une paire de couilles. Ne pas avoir peur. A un autre niveau, c’est pareil avec les migrants. Les gens ont peur, parce qu’ils sont un peu plus noirs… Mais merde, dans le regard d’un homme, d’une femme ou d’un enfant, il y a le regard d’un homme, d’une femme ou d’un enfant. Pas forcément un rapport d’agressivité, et d’agressivité sexuelle notamment.

A travers la judiciarisation systématique, à travers la délation, n’importe qui peut raconter n’importer quoi. C’est du défoulement.

Vous parlez de femmes de pouvoir, artistes ou autres, qui ont plus souvent la maîtrise de choisir leur vie. On n’est peut-être pas dans les milieux où les jeunes femmes sont le plus fréquemment harcelées, dans les quartiers ou ailleurs…

Dans les quartiers, comme à Evreux, allez voir ce qu’il se passe. On apprend à la petite fille de ne plus faire la bise à son petit cousin, parce que c’est un garçon. Ça, c’est la réaction.

Après, j’ai rencontré des cas il est vrai scandaleux. Des filles qui travaillaient dans les cuisines des collèges, des lycées, et qui ont droit à de véritables et dégueulasses chantages. C’est « tu me fais une pipe le matin ou t’es mal notée et t’auras pas tes points d’avancement ».

Que faites-vous de cette « libération de la parole » ?

Pfff… A quatre ans, j’avais l’impression que ma parole était déjà libérée, et pourtant je suis née à Téhéran… Alors je ne vous raconte pas aujourd’hui. Or, on a maintenant l’impression que toutes les femmes ont été victimes de harcèlement. Déjà, le terme de victime me donne des boutons.

Ma plus jeune fille, Tristane, n’est pas d’accord avec moi, elle se retrouve dans le mouvement actuel. Elle me dit « tu ne sais pas ce que c’est que de ne pas pouvoir sortir sans qu’on te mette la main aux fesses ». Effectivement, je ne sais pas ce que c’est.

Au début, elle était à fond « metoo », même si elle a mis un peu d’eau dans son vin. Pour ma fille, je suis un mec, pas une femme. Cherchez l’erreur. Elle a ce besoin d’être protégée en tant que femme. Pour elle, si on ne l’est pas par la société, eh bien où va-t-on ? Je n’ai pas ce besoin.

Par chance, j’ai été construite intellectuellement dans un cocon qui vous a donné, sans même que vous vous en aperceviez, un nombre incroyable d’acquis inconscients qui vous permettent de faire face à un tas de situations.

Avec le recul, comment avez-vous vécu l’affaire DSK, cette fenêtre médiatique qui s’est abattue sur vous ? 

Ça a bousillé ma vie, clairement. En même temps, je suis lucide, il faut assumer. Je savais qu’à la minute où je « balançais » Strauss-Kahn, ma carrière politique était fichue.

Vous ne le regrettez pas ?

Non. Je ne l’ai pas fait quand il y a eu l’histoire avec ma fille, en 2003. Je l’ai fait plus tard. En 2003, je l’avais pris entre quatre yeux. Il m’a donné des explications qui n’étaient sans doute pas morales, mais que j’ai comprises. J’ai conseillé à ma fille de ne pas parler à ce moment-là. Je considère que l’erreur de ma fille a été de le faire chez Ardisson. Dans ma façon de voir les choses, et encore une fois, je n’ai pas le même âge, soit on fait les choses tout de suite, soit on se tait à jamais. Toute situation intermédiaire n’est pas valable. Soit l’on considère, après un arbitrage personnel, que c’est tellement grave, que cela a laissé des séquelles tellement problématiques pour la suite, qu’il faut alors porter plainte, même si ça n’aboutit à rien. La justice a malgré tout un effet réparateur. En revanche, pour des raisons d’intérêt, car je pense qu’il faut être un peu intéressé par son propre avenir, j’ai expliqué à ma fille que jusqu’à la fin de ta carrière, tu seras la fille qui a eu un problème avec Strauss-Kahn. Partant de là, deux solutions : si DSK devient président de la République, est-il intéressant d’être la fille qui a eu un problème avec lui ? Pas terrible. Ou bien ne vaut-il pas mieux savoir que t’as eu un problème et éventuellement en tirer quelque chose auprès du président… Je le dis aussi froidement que cela. S’il l’avait violée, cela aurait été différent, bien sûr, mais ce n’était pas le cas. En plus de cela, ma fille est journaliste et à chaque fois qu’elle ira interviewer quelqu’un, le sujet planera en fond. C’est comme ça.

Je l’avais dit à Strauss-Kahn. Jamais tu ne pourras concilier une carrière politique avec ce genre de déviations. Je veux bien conseiller à ma fille de la boucler, moi-même je te garantis que je n’en parlerais pas, sauf si les circonstances font que c’est too much. Il me connaît et, pour moi, un homme de gauche, car c’en est un aussi bizarre que ça puisse paraître, ne peut s’attaquer à une femme de chambre noire dans un hôtel. Le côté droit de cuissage est insupportable. C’est à ce moment-là qu’on est venu me chercher et que j’ai balancé. Je suis capable d’être très cynique, mais il y a des choses qui ne me sont pas tolérables. On peut me demander de me taire, pas de mentir.

En 2003, vous conseillez à votre fille de se taire et, des années plus tard, l’affaire du Sofitel vous indigne. C’est paradoxal.

Je n’ai pas été indignée par ce qui est arrivé à ma fille, ça peut paraître choquant, ça l’est d’ailleurs. Mais le nombre de mecs, soyons clairs, qui ont le fantasme de coucher avec la mère et la fille… Et puis je le répète elle n’a pas été violée.

Revenons-en au terrain politique normand. Que pensez-vous d’Hervé Morin, le président centriste de la Région ? Vous me disiez l’autre jour au téléphone avoir de l’affection pour lui…

Faut pas exagérer non plus (rires). Les sentiments qu’on peut éprouver pour quelqu’un peuvent être de la sympathie, ce que j’appelle affection, du respect, de l’estime, ou de l’amitié, ce que je n’ai pas pour lui. Et enfin vous avez l’admiration. Pour Hervé Morin, oui, parlons d’affection. C’est quelqu’un d’avenant, qui aime la vie. Et on me dit qu’il fait plutôt correctement le job.

Et quid du tandem Bruno Le Maire – Sébastien Lecornu, ex-LR partis avec fracas à la République en marche ?

J’ai de l’admiration pour Bruno Le Maire, qui est un type bien même s’il n’était pas de mon bord politique et s’il m’a battue aux législatives. Il était meilleur, point. Et puis il a bénéficié de l’aide de Jean-Louis Debré. Je ne l’ai jamais vu bas, petit. C’est un des rares avec Laurent Fabius qui peut compter sur moi, même s’il n’en aura jamais besoin. Quant à Sébastien Lecornu, je le trouve brillantissime. Il arrive à la fois à être issu du terrain et à faire preuve d’une intelligence redoutable. Ça ne m’étonnerait pas qu’il monte encore.

Vous avez donc applaudi leur départ chez Macron ?

Oui. A 40 ans, j’aurais fait la même chose ! A 72 ans, c’aurait été ridicule. La vie comme la politique est une question de timing. Et puis ce n’est pas une trahison.

Et Macron, justement. Quel est votre jugement ?

Je trouve que son projet pour la France, avec beaucoup de communication, est extrêmement ringard. C’est exactement ce que l’on savait qu’il fallait faire depuis Rocard. Je l’ai entendu avec Strauss-Kahn et les rocardiens. Trente ans plus tard, on est en train de donner une bouffée d’oxygène pour rétablir à peu près la situation à laquelle les autres pays européens étaient parvenus il y a quinze ans. On le fait trop tard.

J’étais bien plus intéressée par le programme de Benoît Hamon, même si je me suis retrouvée avec mes 6% en bandoulière. Lui a réellement une vision d’avenir. Son projet correspondait à l’évolution de la société. Je n’ai pas voté pour Macron, ni au premier ni au second tour. Je n’avais aucune crainte que Le Pen passe.

Mais vous dîtes qu’à 40 ans vous seriez partie à En marche…

A 40 ans, il faut avoir un peu d’ambition. Mais, avec le développement du numérique, des pays émergents, la globalisation de l’économie, j’avais apprécié que Benoît Hamon dise qu’aujourd’hui tout le monde ne peut pas travailler. Et la quasi-totalité des emplois accessibles à tous sera de plus en plus mal payée. Son projet de revenu universel, ou celui de l’économiste Thomas Piketty d’ailleurs, est une excellente idée. Ce serait l’héritage de ceux qui n’en ont pas. Sur le PIB, il y a une part pour ceux qui ne peuvent plus travailler.

Là-dessus, je suis bien plus à gauche que Macron. Lui est un financier, il est formaté comme cela. A l’instant où je l’ai vu débouler j’ai vu Jacques Attali en marionnettiste et lui en pantin. Je l’ai croisé deux fois, il est charmant, avec beaucoup de séduction dans le regard. Ce qu’il n’a pas dans les médias. Ce qui m’a troublée, c’est son côté mauvais acteur. Il joue faux, ce n’est pas un orateur. Et voilà un homme qui, pourtant, a toujours voulu jouer la comédie… Je ne lui sens rien de ce que j’appelle la densité humaine. Ce type est hors-sol. C’est pour moi un adolescent romantique. Est-ce le meilleur profil pour diriger la France ?

J’ai rencontré une fois Mendès-France. C’était totalement l’inverse. Quand il arrivait dans une salle d’école au fin fond de la Normandie, quelque chose se passait. Une espèce d’aura. Mais ça ne passait pas si bien que ça dans les médias.

Macron me fait penser à Fabius jeune, avant le sang contaminé. On a l’impression d’êtres humains sur lesquels il n’y a jamais eu d’accrocs. Fabius était le premier de la classe, l’admirable Laurent, champion d’équitation, agrégé de grammaire et patati… Et tout d’un coup il en a pris plein la gueule. Sur ce qui lui était le plus insupportable, c’est-à-dire que l’on mette en cause sa morale. On peut faire beaucoup de reproches à Laurent Fabius, mais c’est l’un des seuls hommes d’Etat que j’ai connus. Une très haute exigence de lui-même. Pour Macron, qu’est-ce qui a fait la chair de ce qu’il est aujourd’hui ?

Je reviens en Normandie. Que pensez-vous des députés macronistes eurois ? 

Je ne les connais pas. J’entends Claire O’Petit, la blonde de la radio. Ah, Claire O’Petit ! Certains de ces nouveaux parlementaires semblent charpentés intellectuellement, mais d’autres… A l’époque, au cinéma, on avait les publicités nationales, avec une certaine tenue, et les réclames locales, du charcutier du coin. On voyait la différence de ton. C’est le sentiment que j’ai quand j’écoute les ténors nationaux d’En marche et leurs représentants locaux. Bruno Questel doit tenir la route, il connaît la politique, mais les autres ?

Par exemple, je n’ai pas une immense reconnaissance pour la façon dont m’a traitée Jean Louis Destans, à qui j’aurais beaucoup de reproches à faire, mais je dois reconnaître qu’il fut un excellent président de conseil général. Il y a fait le job au superlatif. Bon, député, on ne l’a pas trop entendu. Et puis intégrer la commission des affaires étrangères quand on représente un département rural…

On a entendu dire que Fabien Gouttefarde, député LREM de l’Eure, voulait se présenter à Evreux en 2020…

Je l’ai entendu aussi. Tout est possible, on a tout vu à Evreux… Mais je pense que Lefrand sera réélu.

Justement, quel est votre avis sur le maire LR d’Evreux Guy Lefrand ?

Comment dit-on ? Joker.

Ça ne m’arrange pas…

Je pense qu’il fait le boulot, qu’il est aimé de la population. ll fait danser les petites vieilles, il dit les conneries qu’il faut, il a fait de gros progrès dans la façon de s’exprimer. Surtout, il a le cul bordé de nouilles car il n’y a rien en face. Quant à la personne, elle ne m’a jamais impressionnée. Je vous exposais tout à l’heure plusieurs catégories de personnes. Ce n’est pas un ami, pas quelqu’un que j’estime ou que je respecte particulièrement. C’est de l’indifférence polie. Je l’ai connu comme l’ombre portée de Bruno Le Maire, qui l’avait mis là, pensant qu’il serait un bon maire d’Evreux. Je ne lui vois pas d’autres ambitions.

Conservatoire de Caen : quand l’élue caennaise en charge du commerce mène une (drôle) de danse

Véronique Debelle, propriétaire de la boutique d’articles de danse Attitude Diffusion sise à Caen, par ailleurs adjointe au maire de la cité chargée du commerce, bénéficie-t-elle d’un marché captif auprès des élèves du conservatoire à vocation régionale de Caen (CCR) ? La question se pose à la lumière des éléments apportés aujourd’hui par Filfax. Contactée une première fois, l’élue LR n’a pas souhaité répondre invoquant une raison personnelle. Relancée à moult reprises, elle n’a pas donné suite.

En tout état de cause, plusieurs éléments ne manquent pas d’interroger. Sur plusieurs listes fournitures (années 2015, 2016 et 2017), éditées par l’institution culturelle et pédagogique à destination des parents, figurent en toutes lettres les références des produits de la boutique de Véronique Debelle. « Il arrive que les conservatoires recommandent des marques, témoigne une professionnelle du secteur sous couvert d’anonymat. Mais en aucun cas, les familles ne sont dans l’obligation d’acheter dans un commerce en particulier. » Interrogée pour comparer la situation en vigueur au CCR de Rouen, Fabienne Bréard, présidente de l’association des parents d’élèves (APEC), indique « qu’il peut arriver qu’un accord soit passé avec un fournisseur pour obtenir un tarif plus attractif ». « Mais même dans ce cas, les parents ont toujours le choix d’aller se fournir ailleurs », ajoute-t-elle.

Ce qui ne semble pas être le cas dans l’ex-capitale de Basse-Normandie. Selon nos informations, plusieurs parents caennais, au cours de ces dernières années, se sont vus opposer un refus net lorsqu’ils ont émis l’hypothèse d’aller se fournir en justaucorps dans une autre boutique que celui de l’élue LR caennaise. Ce que confirme Xavier Le Contour, élu d’opposition PRG au conseil municipal de Caen, qui affirme « que les familles doivent aller se fournir dans la boutique de Mme Debelle ». Une commerçante bien en vue sur la place de Caen affirme à Filfax « qu’elle a déjà entendu parler d’une telle pratique ». L’obligation concernerait aussi bien les élèves des différents niveaux classiques que ceux qui suivent un cursus en classe à horaire aménagée (CHAM).

« Vente forcée »

« On nous a dit qu’il fallait aller dans ce magasin pour des questions d’homogénéité », souffle un parent d’élève anonyme confronté au problème. « Il faut que tout le monde soit habillé pareil », s’est ainsi entendue dire une mère de famille lorsqu’elle proposait d’aller acheter un modèle équivalent ailleurs et moins cher. Un parent d’élève critique ce qui pour lui s’apparente à « de la vente forcée ». Comme ce dernier le souligne, une fois arrivé au magasin pour acheter le justaucorps, bien souvent, « on prend le reste des fournitures, en particulier les chaussons de danse ».

Et la différence de tarif par rapport à d’autres boutiques de sport n’est pas anodine. En comparant les prix d’Attitude Diffusion et de Décathlon pour les justaucorps, il y a un écart de 1 à 3 au profit des seconds. Sans doute, cette différence se justifie par une différence de qualité. « Le justaucorps Attitude que nous nous sommes résolus à acheter a été fabriqué en Chine », sourit néanmoins l’un des parents d’élèves apparemment très fâché qu’on lui ait forcé la main.

Contacté par Filfax, Stéphane Béchy, directeur de la maison jusqu’en 2016, répond « qu’il n’a jamais entendu parler d’une telle obligation ». Pour plus d’informations, il renvoie vers l’actuel titulaire du poste. Sollicité à son tour, Aurélien Daumas Richardson, récemment nommé à la tête de l’institution, tombe quelque peu des nues face à nos questions : « Je n’ai pas encore entendu parler de ça », confesse-t-il. Et le nouveau directeur de rappeler un principe de base : « On peut recommander, mais en aucun cas accorder une exclusivité à un magasin privé, nous sommes un service public », pose-t-il indiquant, au passage, qu’il allait mener « sa petite enquête » sur le sujet. « Si des parents ont été contraints à acheter dans une boutique, ils ont raison d’être étonnés par de telles pratiques et ils peuvent me solliciter à ce propos », conclut-il.

Tout juste nommé au poste de directeur de cette grande maison qu’est le CCR de Caen, Aurélien Daumas Richardson peut tout à fait ne pas avoir été mis au courant de cette « spécificité » locale. D’autant que le dossier est sensible et que les quelques parents mécontents ne sont pas allés se plaindre auprès des hautes sphères du CCR, encore moins auprès de la tutelle politique de l’institution, en l’occurence la communauté urbaine de Caen. « De peur des représailles sur le parcours de leurs enfants », avance l’un d’entre eux, soulignant « que les places sont chères au conservatoire ». L’un de nos interlocuteurs, très au fait des coulisses de l’institution, évoque une forme d’Etat dans l’Etat au CCR caennais : « Les équipes pédagogiques et administratives sont en place depuis toujours, tout le monde se connaît. La maison est marquée par un conservatisme très affirmé », témoigne-t-il.

Selon nos informations, ce principe d’exclusivité sur les justaucorps existerait depuis de nombreuses années, c’est-à-dire bien avant l’arrivée de Véronique Debelle au poste d’adjointe au maire au commerce. Il n’empêche : sa double casquette prête aujourd’hui à confusion, voire à suspicion. D’autant que la dynamique chef d’entreprise n’en est pas à son premier coup d’essai en matière de conflit d’intérêts potentiel. En 2016, la préfecture du Calvados avait demandé au conseil municipal de Caen de procéder à un nouveau vote en exigeant que l’adjointe au maire n’y prenne pas part. Il s’agissait d’attribuer une subvention à l’association Coeur de Caen commerce, structure dont l’époux de Véronique Debelle, un certain Guillaume Debelle, apparaissait comme le secrétaire général…