décembre 2017 – LE POULPE

A Evreux, Remzi Sekerci, l’entrepreneur politique rattrapé par la justice

Le délibéré du tribunal correctionnel est tombé, dans la plus grande discrétion, à l’orée des fêtes de fin d’année. Remzi Sekerci, entrepreneur ébroïcien, a été condamné à six mois de prison avec sursis ainsi que de deux ans de mise à l’épreuve pour des faits de travail dissimulé commis entre 2013 et 2015. En prime, il écope d’une obligation d’indemniser la victime – l’URSAFF – ainsi que – et surtout – d’une interdiction de gestion définitive.

En prononçant cette peine, le tribunal a suivi les réquisitions du procureur de la République d’Evreux. « Les pertes de recettes sont énormes pour les organismes sociaux », avait déclaré le représentant du parquet à l’audience selon le journal Paris Normandie. L’avocat du prévenu avait lui défendu « la naïveté » de son client et reconnu seulement quelques « légèretés » en lien avec la gestion de plusieurs sociétés gravitant dans le secteur de la construction. Une version qui, manifestement, n’a pas convaincu les magistrats. Il faut dire que Remzi Sekerci a déjà été condamné à quatre reprises pour des faits similaires. Ce n’est donc pas le perdreau de l’année en la matière.

Connu du landerneau politique

Pour un patron lambda, l’affaire serait sans doute passée inaperçue. Mais, à Evreux, Remzi Sekerci n’est pas n’importe qui… Outre ses activités de chef d’entreprise, ce dernier est désormais connu du landerneau politique. En juin, il sillonnait les marchés de la ville pour se faire élire à l’Assemblée nationale. L’homme portait les couleurs du parti égalité et justice (PEJ), une nouvelle formation sortie de terre en 2015 à Strasbourg. A l’arrivée, il a attiré sur son nom 3,61 % des voix au soir du premier tour.

Malgré les démentis de ses dirigeants, le parti apparaît très proche de l’AKP et de son leader le président turc Erdogan. Notamment via ses liens avec le conseil pour la justice, l’égalité et la paix (Cojep), une association elle-aussi très liée au pouvoir d’Ankara. Pendant la campagne des législatives, Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, s’était insurgé du fait que le PEJ présente quelques 52 candidats. « Par l’intermédiaire du « Parti Égalité Justice », officine officieuse de l’AKP en France, le président RT Erdogan entend peser sur les élections législatives françaises afin de créer des groupes de pression pour relayer sa politique dictatoriale qui écrase les libertés et les droits humains dans son propre pays », dénonçait à l’époque le patron du PCF.

« Le PEJ est le faux nez de l’AKP en France, Remzi Sekerci en est sa tête de pont à Evreux », résume un élu municipal d’opposition sous couvert d’anonymat. En consultant le profil Facebook de l’intéressé, on trouve de nombreuses photos du chef d’entreprise en compagnie du président Erdogan (voir sur la photo) ou de l’actuel 1er ministre turc, Binali Yildirim. En décembre 2016, l’entrepreneur ébroïcien comptait également parmi les membres de la délégation turque au grand forum d’investissement et d’affaires d’Alger.

De toute en évidence, le candidat malheureux aux législatives a ses entrées dans les cercles de pouvoir de la République de Turquie. Il va sans dire que sa récente condamnation ne procure pas au mouvement de l’autocrate turc la meilleure des publicités. Jusqu’ici, l’organisation avait plutôt été conçue comme un moyen de peser dans le débat politique français et s’assurer les voix de la diaspora turque dans l’Hexagone. Sa création doit être rapprochée de la volonté du pouvoir turc de s’implanter, voire de faire de l’entrisme dans plusieurs pays d’Europe.

En rejoignant la rubrique faits divers, le PEJ s’éloigne clairement de ses ambitions premières. Le tout non sans quelques incidences politiques locales. Outre son appartenance à une formation politique controversée, Remzi Sekerci apparaît également comme un proche du maire LR Guy Lefrand. « Il l’a aidé à obtenir le soutien et les votes de la communauté turque d’Evreux », commente un observateur avisé de la tambouille politique ébroïcienne. « Pour le remercier, Guy Lefrand l’a placé à la tête de l’association culturelle et sportive franco-turque », affirme notre source au conseil municipal. Contacté par Filfax, l’ancien suppléant de Bruno Le Maire n’a pas donné suite.

« Les deux hommes s’entendent très bien »

Dans les faits, Remzi Sekerci a été élu président de cette structure quelques mois après l’arrivée de Guy Lefrand à la mairie. De là à y voir un lien… Interrogé, un membre influent de la communauté turque d’Evreux explique qu’il s’agit là « d’une coïncidence de dates ». Cela étant, il affirme que les deux hommes « s’entendent très bien » et que Remzi Sekerci « a beaucoup soutenu le maire pendant sa campagne de 2014 ».

De toute évidence, la lune de miel s’est poursuivie bien après la bataille politique. En mars 2015,  on retrouve ainsi Guy Lefrand posant aux côtés de Remzi Sekerci, tout sourire, à l’occasion de l’inauguration d’un restaurant turc, dont le récent condamné est propriétaire. La scène est immortalisée dans le quotidien régional. Plus proche de nous, en mars 2017, on  aperçoit encore les deux hommes main dans la main au moment de la journée des enfants – fête traditionnelle turque -organisée à la maison de quartier de la Madeleine.

Selon le journal Eure Infos, Guy Lefrand, en présence du consul turc pour le grand ouest, y avait souligné l’importance des relations franco-turques. De quoi, très certainement, ravir Remzi Sekerci. Qui ne manque jamais une occasion de poster sur son profil Facebook des photos de lui en compagnie du maire. Sollicité pour réagir à sa condamnation et apporter quelques réponses à nos questions, l’entrepreneur indélicat n’a pas donné suite. Son avocat, Me Marc François, non plus.

En tout état de cause, ce n’est pas la première fois que l’édile d’Evreux se rapproche de membres de la communauté franco-turque d’Evreux. Pour le meilleur… et surtout le pire. Lors de la campagne des municipales, Guy Lefrand avait pris sur sa liste un certain Erkan Adiguzel, un autre chef d’entreprise local. Après un an de mandat, l’adjoint aux travaux et à l’urbanisme avait été contraint de démissionner après avoir été interpellé en état d’ébriété au volant de son véhicule dans le centre-ville d’Evreux.

S’estimant mis au placard, un enseignant-chercheur attaque en justice l’université de Rouen

Comme d’autres, n’allons pas lui jeter trop violemment la pierre, l’université reste un univers à part, feutré, discret, ne raffolant pas de la publicité, négative s’entend. Ses tourments ne sont que rarement exposés sur la place publique. Et il faut souvent que la justice soit saisie pour que la presse en ait vent et y fourre son nez. C’est le cas avec cette affaire examinée le 5 décembre dernier par le tribunal administratif de Rouen, qui doit bientôt rendre sa décision, suite à un recours pour « excès de pouvoir » formulé à l’encontre de l’Université de Rouen par un de ses enseignants-chercheurs en électronique, en l’occurrence Richard Grisel, 58 ans. Ce dernier conteste une « décision implicite d’exclusion de l’équipe de recherche ER2MP au sein de la structure dénommée Groupe de physique des matériaux » de l’Université de Rouen ». Autrement dit, il s’estime mis au placard sans qu’une procédure légale ait été entreprise. « J’ai été supprimé de la liste du laboratoire du jour au lendemain. Le conseil scientifique du laboratoire s’est un jour réuni, sans que je sois prévenu. Et cette décision, illégale, est sortie de nulle part. C’est dictatorial », affirme le quinquagénaire qui depuis lors n’exerce plus qu’en tant qu’enseignant.

Retour en arrière, en 2013, année où les « ennuis » de Richard Grisel ont commencé. A ses yeux, un élément fut déclencheur : il aurait mal voté, pas dans la ligne qu’il aurait fallu adopter. « Cette année-là, un enseignant est à recruter afin de prendre la tête de l’équipe ER2MP. Un comité de sélection composé de membres internes à l’université et de personnes extérieures est constitué, et  j’en fais partie, raconte le quinquagénaire. A la sortie, un candidat est désigné avec six voix contre trois. C’est le drame. S’ensuit une heure de discussion où ce candidat choisi se fait descendre en flammes. Un des membres du comité finit par modifier son choix et vote blanc. Et, au final, il a été décidé de ne recruter personne à ce poste cette année-là. »

« La direction ne souhaite pas communiquer sur ce point avant que les conclusions définitives soient transmises »

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais… « Quinze jours plus tard, le directeur du Groupe de physique des matériaux (GPM), Philippe Pareige, me convoque, dans une salle, entre deux cours, et me dit que je ne peux plus rester au labo, poursuit Richard Grisel. Pour quelles raisons ? On me dit que je n’ai plus assez de contrats de l’agence nationale pour la recherche. De fait, on ne me donnait plus de moyens et d’encadrants en doctorat… Cette affaire de vote fait également partie de la discussion. Et le directeur du GPM croit que j’ai influencé les gens du comité de sélection. Comment peut-on influencer des grands professeurs renommés de Caen, Marseille et Cergy ? Bref, ça ne lui a pas plu. Pour quel motif ? Je ne sais pas. »

Mis sur la touche, Richard Grisel s’émeut à plusieurs reprises par écrit de sa situation auprès de la présidence de l’université. « Pas de réponse », assure-t-il. En juillet 2014, il reçoit tout de même un courrier signé de l’ancien président de l’Université de Rouen, Cafer Özkul, qui lui indique « avoir sollicité monsieur Philippe Pareige, directeur de l’UMR GPM, afin que votre situation soit régularisée en votre qualité d’enseignant-chercheur membre du laboratoire ». « Mais cela n’a rien donné », se désole le chercheur en mal de recherches qui, au bout du compte, se décide à saisir la justice administrative, fin 2015.

Son avocate toulousaine, maître Stéphanie Hérin, fait valoir « que cette décision est illégale à la fois sur le fond, car il a assuré ses activités de recherche, et sur la forme, car on devait lui donner la parole ». Si le tribunal administratif ne s’est pas encore prononcé, le rapporteur public, lui, a rendu ses conclusions, dont maître Stéphanie Hérin a pris connaissance. « Manifestement, il a conclu à l’irrecevabilité du recours, ayant peut-être considéré que ce n’était pas une mesure faisant grief, s’étonne-t-elle. Cela me semble pourtant incontestable. » Le conseil s’est pour cela appuyé sur « une jurisprudence obtenue au tribunal administratif de Lille en 2014, où la décision de rétrograder un enseignant-chercheur avait été annulée ».

Filfax a cherché à joindre, sans succès, le directeur du Groupe de physique des matériaux. Quant à la présidence de l’université, elle ne veut pas s’exprimer pour l’instant : « L’affaire est en instance de jugement, la direction ne souhaite pas communiquer sur ce point avant que les conclusions définitives soient transmises. »

Jean Louis Destans : « Je ne voulais pas terminer ma carrière politique avec un 6 ou 7 %, question d’orgueil »

On vous a laissé en juin dernier renonçant à vous présenter dans la 2eme circonscription de l’Eure. Que devenez-vous M.Destans ?

L’année 2017 a été dure pour moi. Je me suis fait opérer de l’aorte. J’ai horriblement souffert à la fin 2016 et jusqu’au mois de mars. Après, j’ai fait un AVC la veille des législatives. Bonjour l’acte manqué (NDLR : il avait renoncé à se présenter après avoir été recalé pour obtenir l’investiture LREM). Heureusement, j’ai été pris en charge rapidement et je n’ai eu aucune séquelle. Les semaines suivantes, j’ai vécu avec la peur constante de mourir. Maintenant, ça va mieux.

Et la politique, c’est vraiment fini ?

Assurément. J’ai occupé tous les mandats. Qu’est ce que vous voulez que je fasse ? On ne fait pas de la marche arrière. Je pourrais aller traîner du côté de Pont-Audemer où je suis encore populaire. Mais ce n’est pas mon genre. Après, il m’arrive de délivrer quelques conseils à des camarades socialistes locaux. Mais cela ne va pas plus loin.

Votre vie d’avant vous manque-t-elle ?

Oui et non. Ce qui me manque, c’est le contact avec les gens alors que j’en avais plein le cul au moment où j’ai arrêté. Je pense notamment aux permanences, j’ai rencontré près de 20 000 personnes en tête à tête. Et, contrairement à ce que l’on entend, ce n’est pas que des gens qui veulent un boulot ou un logement. Je me souviens toujours d’une anecdote, d’une femme venue me solliciter pour me demander mon avis sur la manière d’annoncer à son enfant que son père n’était pas son père… Le tout à 9 h du matin. C’est aussi ça la politique. Des échanges et tous les jours des surprises.
Après, je ne me rends à aucune invitation publique. Les élus locaux ne sont pas particulièrement franc du collier. Ils passent leur temps à vous porter aux nues pour votre action révolue tout en gerbant sur votre successeur. En même temps, il vous regarde avec une pointe de misérabilisme dans les yeux. Ce n’est pas très agréable.

Quel homme politique pensez-vous avoir été ?

J’ai toujours été honnête. Je ne traîne pas de casseroles et j’ai beaucoup bossé. Même si je suis un techno, je considère que je n’avais pas une image de techno. Un peu autoritaire, ça s’est possible…

Des projets de reconversion ?

Tout cela a été placé entre parenthèses en raison de mes soucis de santé. Mais j’envisage aujourd’hui de partager ma vie entre la France et le Sénégal. Ce pays que je connais bien met en œuvre la décentralisation et j’ai pris quelques contacts avec des ministres pour, éventuellement, y travailler à leurs côtés. J’ai également une opportunité avec une entreprise privée qui souhaite s’installer là-bas. Je pourrais être leur correspondant sur place pour les aider à s’implanter. Je dispose en outre de quelques amis qui ont des cabinets d’avocats et qui voudraient que je suive quelques affaires. J’ai aussi l’idée d’écrire, mais pour le moment je ne m’y suis pas mis. J’ai encore la tête un peu vide. J’envisage de m’atteler à un roman qui mêlerait fiction et réflexions sur la vie. Mais j’ai peur de vite tomber dans la mièvrerie ou le ridicule.

Avec du recul, comprenez-vous les raisons de votre échec à obtenir l’investiture LREM aux dernières législatives ?

C’est limpide. J’étais trop vieux même si certains vieux l’ont eu. J’ai aussi occupé trop de mandats dans le temps. D’une certaine manière, je faisais trop « ancien monde ». Et je suppose que Fabien Gouttefarde (NDLR : référent départemental En Marche désigné puis élu comme député de la 2eme circonscription de l’Eure) n’a pas fait remonter beaucoup de qualités venant de moi… D’autre part, je ne suis pas passé chez Macron suffisamment tôt. Je n’ai franchi le pas qu’à partir du moment ou Hamon est sorti victorieux de la primaire socialiste. Face à ce refus, j’ai retiré ma candidature. Je ne voulais pas terminer ma carrière politique avec un 6 ou 7 %, question d’orgueil.

Etes-vous amer ?

Je ne suis pas amer de ne plus être élu, d’avoir arrêté la politique. J’ai effectué un chemin plutôt riche en occupant pratiquement tous les mandats locaux. Que ce soit dans l’opposition ou dans la majorité. Après, avouons-le, il y a quand même des moments de blues. Une fois hors du jeu, tout s’arrête de façon instantanée et brutale. On est saisi par une forme de vide. Plus d’emploi du temps, plus de courrier, plus d’appels… Le jour d’après, vous n’êtes plus rien.

Comment jugez-vous les débuts de votre successeur dans la 2eme circonscription de l’Eure ?

Fabien Gouttefarde est totalement insignifiant, ce n’est pas spécialement une flèche. Plutôt un « nobody » qui a fait une « no campagne ». Il a fait quatre réunions et il a été élu « fingers in the nose ».

Quel regard portez-vous sur les premiers mois du quinquennat Macron ?

Il y a du bon et du moins bon. Je trouve qu’il a bien pris la mesure de la fonction. Il incarne bien à l’international même s’il fait un peu le « keke ». Il fait des coups politiques –  par exemple quand il va chercher Hariri en Arabie Saoudite -, mais il faudra tenir ces positions dans le temps. Il n’a pas forcément les moyens de ses ambitions. Actuellement, il profite de la faiblesse d’Angela Merkel, Theresa May et d’un président américain contesté avec sa part de folie. Cela ne durera peut-être pas. Au plan national, il gouverne clairement à droite. Et c’est une surprise pour moi. Je pensais que ce serait plus équilibré. Pour l’instant, ça se passe bien pour lui essentiellement parce que le contexte économique est favorable – merci François Hollande – et aussi en raison d’un alignement des planètes au niveau politique. Il occupe un vaste champ situé entre l’extrême droite et la droite dure et la France insoumise. Les socialistes, pour ne parler que d’eux, sont perdus, déboussolés. On a tendance à l’oublier, mais on a vécu un extraordinaire moment de déconstruction politique.

Comment analysez-vous ce big bang ?

C’est la conjonction de plusieurs éléments. L’usure des partis et des responsables qu’on voyait depuis vingt ans sur fond de crise économique et de progression du chômage. Il y a eu aussi une forte aspiration à un rajeunissement. D’une certaine manière, Macron a réussi décramponner les soixante-huitards des pouvoirs. Après, cela s’explique également par la montée en puissance des réseaux sociaux, des fake news, et l’affirmation extrême de l’individualisme. Les formes d’organisation collective traditionnelles ne fonctionnement plus. Les grèves ne prennent plus, les réunions d’associations sont vides… Macron a compris tout cela et il a su saisir sa chance. Il a eu aussi une gigantesque « moule ». Les affaires de François Fillon ont beaucoup joué dans sa victoire.

Quel regard portez-vous sur l’avènement des mouvements au détriment des partis politiques traditionnels ?

On nous fait croire que cela correspond à une grande respiration à un foisonnement de la base. En réalité, on est sur le modèle de la start-up. Le patron, la parole du chef et les collaborateurs tout autour de lui. LREM fonctionne de manière hyperverticale contrairement à l’horizontalité affichée. Je ne suis pas sûr que cela puisse tenir de la sorte pendant de longues années.

Voyez-vous LREM s’implanter au local, notamment aux prochaines municipales dans le département de l’Eure ?

Difficile à dire à ce stade. C’est encore trop le brouillard. La recomposition politique n’a pas totalement décanté. La droite qui a tout gagné dans l’Eure apparaît très disparate. Aujourd’hui on fait comme si, mais comment tout cela va se cristalliser ? Bien malin qui peut le dire à ce stade. Il faudra suivre avec attention ce qui va se passer à l’occasion des prochaines Européennes. Nous pourrions assister à des recompositions qui préfigureraient d’autres alliances. Une chose est sûre néanmoins : les élections locales, surtout municipales, ne répondent pas qu’à des logiques politiques. Il y a aussi la question autour de la personnalité, du bilan du maire sortant. Les lignes de clivage ne sont pas les mêmes au plan local qu’au niveau national. Il ne suffira pas de venir avec l’étiquette LREM pour être élu.

Vous évoquez une droite euroise disparate, quelle analyse faites-vous de l’actuelle situation ?

Vous avez eu deux Rastignac, Bruno Le Maire et Sébastien Lecornu. Le second étant arrivé dans la besace du premier. Je pense que Le Maire a encore la main, mais il faut qu’il se méfie. Lecornu a les dents enfoncées dans le parquet. Et je ne suis pas sûr qu’il accepte toujours la tutelle de son mentor. J’observe qu’il ne l’a pas suivi tout de suite chez En Marche. Et puis, en politique, on tue le père. Le Maire a l’ambition d’être président de la République, Lecornu d’être un poids lourd du gouvernement. Mais il a aussi besoin d’un fief pour durer. Au fil du temps, il est devenu le patron opérationnel dans l’Eure, c’est lui qui tient les élus. Après, il est confronté à un problème de gestion de ses différentes majorités à géométrie variable, aux niveaux municipal et départemental. Ça tiraille avec Lefrand à Evreux, je ne suis pas sûr qu’il ait la main sur Priollaud à Louviers. Hervé Maurey à Bernay est, en réalité, dans l’opposition au gouvernement. Tout cela n’est pas une construction très solide. Avec la victoire de Wauquiez, les choses risquent en plus de se recadrer, y compris dans l’Eure. Cela va être intéressant de voir comment tout cela va s’ajuster…

Et l’activisme, voire l’agitation de Guy Lefrand ?

Il faut comprendre le personnage sous l’angle psychologique. Il a grandi à l’ombre de Le Maire. Il est devenu maire d’Evreux et il a pris un peu le melon. Ensuite, il a vu arriver Lecornu et ça ne s’est pas très bien passé sur fond de rivalité et de querelle d’égo. Depuis, Guy Lefrand a grossi notamment avec sa grande agglomération qu’il voulait surtout plus imposante que celle de Lecornu à Vernon. Il se croit aujourd’hui un personnage politique important alors qu’il n’est rien, mis à part le maire d’Evreux. C’est un parfait inconnu. En ce moment, Lefrand a peur d’être déstabilisé par Lecornu. Il crée donc son micro-parti pour consolider sa majorité et tisser des liens plus forts avec les élus.

Et le PS dans tout cela ?

Il est au plus mal, mais je pense néanmoins qu’il y a une place, entre la politique de droite de Macron et la France Insoumise. Cela s’appelle la social-démocratie. Même si elle est en crise, cela correspond au sentiment d’une partie de la société qui ne se retrouve pas dans la politique proposée par Macron et qui en même temps aspire à une certaine forme de responsabilité. L’inspiration de l’actuel gouvernement est essentiellement libérale. Les riches qui tirent les pauvres, les intelligents qui tirent les idiots. C’est une vision qui n’est pas la mienne. Les riches ne tirent jamais les pauvres et les intelligents profitent de la bêtise des autres. Il y a besoin de correctifs. Et le « nouveau » PS doit incarner cela. Le PS est dans l’opposition aujourd’hui, mais sa finalité est de gouverner. C’est cela qui peut nous permettre d’émerger notamment face à la faible crédibilité de la France Insoumise en la matière.

Comment faire pour redresser la barre ?

Il faut d’abord laisser du temps au temps. Il nous faut également refonder notre corpus idéologique face aux grandes thématiques, la démocratie, le travail, l’Europe. Il faut aussi faire émerger de nouvelles têtes. C’est pourquoi, même si j’aime bien Stéphane Le Foll, je ne suis pas sûr qu’il fasse un bon 1er secrétaire. Selon moi, il représente trop l’ancien monde. Najat Vallaud-Belkacem, c’est un peu too much. Je ne suis pas convaincue qu’elle soit la candidate idéale. En plus, elle est marquée par son passage à l’éducation nationale. Et Jean-Michel Blanquer, actuel titulaire du poste, lui fout un coup de vieux, alors même qu’il est plus âgé et plus réac qu’elle. Il faut quelqu’un qui soit charismatique. Le problème, c’est que l’on n’a pas ça en stock. Les mecs, comme Montebourg par exemple, sont out aujourd’hui. Il faut en construire de nouveaux. Et on a un peu de temps devant nous pour le faire. De toutes les manières, ça ne peut pas être pire qu’actuellement…

Et Benoît Hamon ?

Je n’aime pas sa manière de faire. Il était assis à côté de moi à l’Assemblée. A partir du moment où il n’a plus été ministre, il n’a fait que comploter. Je ne lui fais pas confiance. J’ai été éduqué en politique par le fait majoritaire. On peut tout discuter, s’engueuler. Mais une fois le vote, on se plie à la décision qui en ressort. Et on ne joue pas sa carte personnelle. Aujourd’hui, il est entouré de sa petite clique de mecs que je ne peux pas saquer, les Mathieu Hanotin, les Pascal Cherki… Après, reconnaissons-le, il plaît aux jeunes donc il faudra le prendre en compte.

Dans l’Eure, comment analyser le départ de Marc-Antoine Jamet du poste du 1er fédéral ?

Marre de prendre des coups. Marre de gérer quelque chose qui n’est pas successful. Marre de faire des réunions où il n’y a personne. Après avoir enregistré autant de défaites, sa décision était plutôt logique. Et puis il incarne aussi l’ancien monde du PS, la génération fabusienne qui a occupé les postes de pouvoir dans la région.

On évoque le nom de Timour Veyri pour lui succéder…

Il a des qualités. D’abord une dont il n’est pas responsable, c’est qu’il est jeune… Il est également intelligent et il a de l’empathie avec les gens. Il parle bien, il écrit bien. Autant d’atouts pour réussir. Dans l’opposition de gauche au conseil municipal d’Evreux, il fait le job, c’est-à-dire qu’il est une voix suffisamment caricaturale pour être repris par la presse. Ça ne ferait pas un mauvais 1er fédéral d’autant, qu’à mon avis, il aura le soutien des militants. Après sa vie professionnelle est à Paris, son implication locale est forcément épisodique.

L’élection de Laurent Wauquiez à la tête de Les Républicains ouvre-t-elle la voie à de futures alliances avec le FN ?

Je ne vois pas un rapprochement formel à court terme. Non pas parce que les digues sont solides et hautes, mais parce que Wauquiez, pour être président, a besoin de réaliser 50% des voix. L’acceptabilité de la société vis-à-vis du FN étant ce qu’elle est aujourd’hui, ça ne peut pas le faire. En revanche, il va tenter de siphonner une partie des suffrages à la Sarkozy version 2007 et ça peut marcher.

L’électeur frontiste pourrait retomber dans le panneau ?

Il peut tomber dans tous les panneaux. Si vous pensez que l’électeur frontiste, le gros du bataillon, a une réflexion très profonde… A mon avis, ça peut fonctionner. En même temps, Wauquiez ne doit pas se couper du centre.

Il semble pourtant que ce dernier s’éloigne des Républicains ?

Vous savez le centre… C’est finalement une grande part d’opportunisme politique. Regardez Hervé Morin, il était à la réunion de campagne de Wauquiez à Lisieux…

A propos du président de Région, comment jugez-vous ses deux premières années de mandat ?

J’ai l’impression qu’il mène plutôt bien sa barque. Je n’entends pas beaucoup de mal de lui si ce n’est qu’il ne bosse pas comme un fou… Il profite également de la relative faiblesse de l’opposition. Je trouve que Nicolas Mayer-Rossignol n’est pas très audible. Fidèle à lui-même, Hervé Morin fait de grandes déclarations pas toujours suivies d’effet. Il se fait plaisir en voyageant à travers le monde, mais je ne suis pas sûr que cela soit très utile au territoire. Il a aussi récupéré la tête des régions en passant un deal avec les socialistes. Il a promis de quitter son poste à mi-mandat. Après, le fera-t-il ? Je doute toujours de la parole de Morin…

Avez-vous encore des échanges avec Laurent Fabius ?

Je n’ai plus aucun contact depuis sa nomination au conseil constitutionnel. Et je sais qu’il en est de même avec Didier Marie ou Frédéric Sanchez… Il a coupé avec l’action publique et il s’y tient. Sauf en intervenant pour demander clémence en faveur de Guillaume Bachelay auprès de Macron…

Votre souvenir le plus fort en matière politique ?

Sans hésitation, mon élection à la mairie de Pont-Audemer en 1995. Je me rappelle d’un moment très émouvant. A l’annonce des résultats, la cour de l’Hôtel de Ville était pleine de retraités, de syndicalistes, plutôt âgés, dont certains pleuraient, disant attendre cela depuis 50 ans. La droite locale était toujours dans sa lubie d’un déferlement de chars russes puisque j’étais à la tête d’une liste socialo communiste. J’avais invité les gens dans le bureau du maire, ils étaient émerveillés, ils touchaient le mobilier, c’était bouleversant. Pour la politique, c’est ce qu’il y a de plus fort.

Et de votre présidence du Département pendant presque quinze ans ?

Bizarrement, je ne trouve pas cela terrible. Certes, il y a eu la création du musée de Giverny, le sauvetage de Mreal ou encore l’expérimentation du RSA avec Hirsh. Mais j’ai peu de souvenirs humains marquants de cette période. Vous êtes loin des gens, vous faites de l’administratif. Je n’y ai pas vu beaucoup de belles personnes. Le monde politique est essentiellement fait d’égo et non de générosité.

Dernière question en rapport avec l’actualité locale : le Département de l’Eure vient d’adopter la refonte de sa carte scolaire, entraînant la fermeture de deux collèges et suscitant de vives protestations. Qu’en pensez-vous ?

Je ne soutiens pas ces fermetures dans la mesure ou les solutions alternatives ne sont pas bonnes selon moi. Et cela alors que la CASE a fait preuve de beaucoup d’ouverture en acceptant de prendre à sa charge une grande partie des coûts liés à la restructuration de Pierre-Mendès France à Val-de-Reuil. Sébastien Lecornu, l’ordonnateur de tout cela, s’est retrouvé pris en otage par rapport à ses promesses faites à certains élus de droite au moment de la campagne départementale pour ne pas fermer leurs collèges. Aujourd’hui, on est clairement dans une décision politique : c’est Lecornu contre Jamet.

Faut-il encore croire à un revirement ?

Je pense que c’est plié. Le préfet, hostile au départ, s’est fait engueuler par Lecornu donc il s’est calé. Le ministre de l’Education dit que c’est difficile d’aller contre Lecornu, son collègue du gouvernement. Le seul moyen, c’est l’épreuve de force. Les manifs, les maires, faire monter la mayonnaise. Le problème pour les opposants, c’est que le timing n’est pas bon. Il n’y a pas d’élection prochainement. Si nous étions en 2019, ces collèges ne fermeraient pas…