juillet 2017 – LE POULPE

A Rouen, piques et chiffres autour du Panorama XXL

Trop imposant, laid, mal placé dans la perspective qu’offrait l’avenue Pasteur sur la Seine, inadapté culturellement à la cité rouennaise, perçu par certains comme un simple divertissement… Lancé par Laurent Fabius alors président de feu la Crea et depuis porté et défendu par son successeur à la Métropole Rouen Normandie Frédéric Sanchez, le Panorama XXL n’a cessé de voir pleuvoir les flèches acides sur sa carapace bleue, que ce soit avant sa construction ou depuis son ouverture, il y a bientôt trois ans, en décembre 2014. Le Panorama ? Cette énorme rotonde posée sur les quais de la rive droite rouennaise et signée par l’artiste et homme d’affaires Yadegar Asisi. Y sont exposées des oeuvres monumentales en 360°.

L’autre projet phare de la collectivité, l’Historial Jeanne d’Arc, ouvert en mars 2015 et réuni avec le Panorama au sein de la régie des équipements culturels de la Métropole, a de son côté échappé aux critiques.

En fers de lance de l’opposition politique contre ce gros bidon azur, les centristes rouennais. Au-delà d’un esthétisme par définition toujours subjectif et d’une pertinence culturelle elle aussi ouverte au débat, l’Union des démocrates et indépendants (UDI) locale a régulièrement ciblé le coût de cet équipement. Tout comme l’importante et indispensable subvention publique qui lui permet de tourner. C’est peu dire que la belle communication de la Métropole autour du Panorama, notamment la barre des « 500 000 visiteurs » (Panorama et Historial) dépassée début juin 2017 depuis leurs ouvertures respectives, a le don de les agacer.

« Un coût de 8,05 euros par visiteur » pour la collectivité

Un des membres de l’UDI, Mathieu Dranguet, par ailleurs producteur radio sur RCF, avait rédigé une lettre ouverte à Frédéric Sanchez en mai 2016. Plus récemment, en juin, il est remonté au créneau, calculette en main, dans un long et détaillé post sur Facebook suite au conseil métropolitain où les rapports d’activité des deux équipements ont été présentés. « Ce chiffre (500 000), en valeur absolue, ne veut rien dire s’il n’est pas mis en contexte », écrit-il.

Et de se charger de le contextualiser sur le plan financier. Après une première erreur de calcul corrigée depuis, un chiffre retient l’attention : 8,05 euros, soit le « coût par visiteur » pour la Métropole. Bref, ce que la collectivité et donc le contribuable doit débourser à chaque fois qu’une personne franchit le seuil de ces deux structures, les données comptables présentées étant globales pour le Panorama et l’Historial. « Si on prend la subvention totale 2017 de la Métropole à la régie, soit 1,86 million d’euros, à laquelle on soustrait la redevance qui revient à la Métropole (385 000€), on arrive à 1,475 M€. Si on fait le ratio entre ce montant total dépensé par la Métropole sur un an et la fréquentation totale (Panorama XXL + Historial) sur année complète (57 125 + 126 008 = 183 133 en 2016), on arrive à 8,05 €. Chaque visite coûte donc à la collectivité plus de 8 € (soit en gros le prix du ticket d’entrée), un coût important pour une institution qui n’est pas culturellement prioritaire et qui n’est donc pas investi dans autre chose… Et on ne compte pas ici le coût de la subvention initiale, à savoir les travaux ! », rédige le jeune homme, reconnaissant par ailleurs « que les chiffres de recettes et dépenses dont (il) dispose sont globaux et confondent Panorama et Historial, 8 € est donc un chiffre moyen qu’il faudrait préciser avec des chiffres plus détaillés ».

Interrogée sur ce point, la Métropole nous a répondu par courriel via son service communication : «  Le « coût » unitaire visiteur calculé par vos interlocuteurs est tous équipements confondus, sans prise en compte des charges réelles de fonctionnement respectives du Panorama et de l’Historial, ces dernières étant deux fois plus élevées que celle du Panorama. Par conséquent, le « coût » d’un visiteur du Panorama XXL se situe en fait très en deçà de 8€, et le « coût » d’un visiteur de l’Historial très au-delà. Formulé autrement, ce sont les recettes du Panorama XXL qui financent les coûts d’exploitation de l’Historial. Le Panorama XXL est un succès public et il est devenu de fait l’une des locomotives du développement touristique du territoire de la Métropole, dont il est la première attraction payante par la fréquentation. »

Certes, un succès public mais – pour l’heure – un échec financier. Car la Régie qui chapeaute les deux sites ne pourrait actuellement vivre qu’avec la seule billetterie. Et serait bel et bien déficitaire sans la subvention annuelle. Même si l’on pourra toujours arguer que les retombées économiques de ces visites dépassent le cadre des comptes de la Métropole et profitent par ricochet au commerce rouennais. Tout comme s’interroger intellectuellement sur la nécessité de rentabiliser, ou ne serait-ce qu’amortir, les dépenses culturelles.

+ 300 000 euros de subvention en 2017

Toujours concernant la subvention allouée par la Métropole, on note dans le rapport d’activité qu’elle augmente de 300 000 euros entre 2016 et 2017. « L’augmentation de subvention s’explique notamment par l’arrivée du Donjon de Rouen dans la régie au 1er janvier 2017 et la baisse des recettes attendues à l’Historial Jeanne d’Arc. Le contexte national (baisse de 15% de fréquentation de tous les musées en France) notamment nous a conduits à cette prévision prudente », se justifie la Métropole. Comme en écho, Mathieu Dranguet rétorque : « Les recettes de billetterie sont en large baisse (- 350 000 €) mais, ô miracle, la subvention de la Métropole compense cette baisse en augmentant, elle, de 300 000 € ! La recette est donc maintenue à coup de subventions, et quand on voit les chiffres, on peut dire que l’on ne regarde pas à la dépense. Le monde de la culture métropolitain appréciera ! »

Un dernier point interpelle et cristallise les reproches des opposants : la faible part des visiteurs étrangers au Panorama (4,9 % en 2016, 3 % en 2015), contre 18 % pour l’Historial en 2016. Traduction : le Panorama attire surtout les Hauts-Normands (76 % en 2016). « Cela montre que les Rouennais et les Normands sont venus une fois par curiosité. Ce qui aurait été intéressant, c’est d’arriver à attirer les touristes. Or, ce n’est pas le meilleur outil pour cela », avance un autre centriste et conseiller municipal rouennais, Robert Picard. La Métropole, pour sa part, préfère retenir la hausse  des visiteurs étrangers entamée sur l’année 2017. Et rappeler que ces 4,9 % portent seulement sur les visiteurs individuels et non sur les groupes.

Prenons les paris : les élections municipales de 2020, dont découlera le futur visage du conseil métropolitain, devraient à coup sûr faire revenir le Panorama sur le tapis…

Dans le Calvados et dans l’Orne, la Chambre des métiers se déchire autour d’un énorme déficit

Que se passe-t-il à la Chambre des métiers et de l’artisanat Calvados – Orne ? Des interlocuteurs qui font part « de leur inquiétude » mais en refusant de s’exprimer ou alors uniquement sous couvert d’anonymat. D’autres qui disent vouloir parler, avec qui plusieurs rendez-vous téléphoniques sont calés, pour finalement ne pas les honorer sans explication solide, si ce n’est celle « de vouloir attendre ». Mais attendre quoi pour sortir du bois ? Que la situation financière plus que tendue de la structure interdépartementale basée à Caen, car voilà le noeud du problème, empire ou se résolve comme par magie ? Quelle qu’en soit la raison, le sujet est manifestement brûlant.

Au-delà des vents contraires qui agitent actuellement les artisans-élus de la Chambre, des divergences de vues que l’on nous a rapportées en matière de gestion, une chose est certaine : le budget 2017 présenté fin juin a été refusé par l’assemblée générale. En cause : un joli déficit de « 640 000 euros », selon plusieurs sources, sur une enveloppe totale annuelle de quelque 11 millions d’euros. « Actuellement, nous ne disposons plus du fond de roulement nécessaire pour faire tourner la boutique, payer les salaires des employés », déclare un membre élu de la chambre en refusant que son nom soit cité.

« Sur certaines dépenses, des explications s’imposent »

Cette situation comptable compliquée, d’aucuns dans la majorité comme dans l’opposition assurent l’avoir découvert récemment. Elle a poussé les contestataires à songer à demander une mise sous tutelle de cet établissement public par l’autorité qui la chapeaute, à savoir l’Etat. Un courrier évoquant la donne financière de la Chambre a circulé récemment entre ses membres. Et, selon nos informations, une rencontre devait avoir lieu à ce sujet lieu vendredi dernier à la préfecture du Calvados, sans que nous n’en connaissions l’issue. Contactée, la préfecture n’a pu nous répondre dans les temps.

Que de flou autour de ce trou de 640 000 euros ! Au vu des réticences de nos interlocuteurs à s’exprimer, ce sont surtout des bribes d’éléments qui se font jour.  « Je n’aimerais pas que l’on nous cache des choses, glisse une de nos sources. Si nous disposons des bilans, nous n’avons pas d’éclaircissements. Sur certains comptes, certaines dépenses, des explications s’imposent. » Et cette dernière de s’interroger sur plusieurs points : « 270 000 euros de prestations diverses et on ne sait pas lesquelles. Même chose pour 8000 euros de frais d’actes et de contentieux. La masse salariale, aussi, qui a augmenté de 250 000 euros sur 2017 entre le prévisionnel et le rectificatif. »

Le récent licenciement du secrétaire général de la Chambre cristallise également les attaques. Plus que le motif qui reste flou pour beaucoup, c’est son coût qui fait grincer les dents de certains. « 170 000 euros, comptabilise un de nos interlocuteurs. Et encore, s’il ne retrouve pas d’emploi dans les trois ans, on doit lui maintenir son salaire. C’est le règlement intérieur des Chambres des métiers. Alors que nous traversons une crise financière, il aurait peut-être mieux valu le recadrer que le licencier. »

La Chambre du Calvados attaque la nouvelle Chambre régionale devant le tribunal administratif

Ces reproches visent un homme, le président de la Chambre des métiers et de l’artisanat Calvados – Orne, Jean-Marie Bernard, par ailleurs imprimeur et conseiller régional de Normandie dans la majorité d’Hervé Morin. Contacté par Filfax, ce dernier, quelque peu réticent à s’exprimer dans un premier temps, a tout de même accepté de nous répondre, tout en restant volontairement vague sur certains points : « Je n’ai pas pour le moment suffisamment d’éléments techniques clairs. Je ne veux pas envenimer les choses. Si j’avais des choses méchantes à dire, je le ferais. Mais je préfère rester calme. Ces difficultés conjoncturelles vont s’arranger dans les semaines à venir. C’est une excitation passagère. Il faut donner du temps au temps et c’est ce que je fais.»

Se défendant de toute erreur de gestion, Jean-Marie Bernard assure « que la Chambre est correctement gérée » : «  Les dépenses et les charges sont maîtrisées. Je rappelle que nous étions en excédent budgétaire entre 2014 et 2016. Le problème, c’est la ressource. Elle baisse de façon générale, nous n’avons plus les moyens d’il y a dix ans. »

Une ressource manquante, à l’écouter, s’avérerait déterminante dans l’explication du déficit de 640 000 euros. Celle qui doit provenir de la nouvelle Chambre régionale des métiers et de l’artisanat, créée le 1er janvier 2016 suite à la réunification des deux Normandie. Mais qui ne serait pas à la hauteur des attentes… Au point d’en arriver à une drôle de situation : la Chambre des métiers Calvados – Orne, et donc son président, a attaqué l’an dernier devant le tribunal administratif de Caen la nouvelle Chambre régionale, dont le même Jean-Marie Bernard avait essayé de prendre la présidence lors de sa création, pour être finalement battu de justesse.

La procédure suit toujours son cours. « La Chambre régionale a pris de façon unilatérale des ressources. Nous ne sommes pas d’accord. Sur le déficit, 75 % sont dus à cela. Mais je ne veux pas entrer dans le détail du dossier, car cela va remuer les choses au niveau de la Chambre régionale », estime Jean-Marie Bernard, assurant qu’il ne désespère pas de régler le différend en bonne intelligence, sans avoir à passer devant le tribunal administratif. A l’en croire, des discussions sont justement en cours.

« Les gens qui vous ont parlé ne savent pas lire un bilan »

Sur les griefs comptables énoncés plus haut, le président se justifie partiellement. D’abord sur le licenciement du secrétaire général : « Quelle médisance ! Je ne suis pas là pour colporter des ragots mais je n’aime pas que l’on raconte des bêtises. Il a été licencié par le bureau à l’unanimité, pas par le président. L’indemnité ? Je n’ai pas à la confirmer. C’est statutaire, j’applique les textes. » Quant aux autres reproches, Jean-Marie Bernard refuse de s’expliquer point par point. Sauf sur « les 250 000 euros d’augmentation de masse salariale » : « C’est de la connerie. Nous ne reprenons plus de personnel, ils ne sont pas remplacés quand ils partent. Les gens qui vous ont parlé ne savent pas lire un bilan ! » D’une manière générale, il rappelle que « la Chambre est encadrée par les commissaires aux comptes ».

En outre, l’homme jure ne pas craindre une mise sous tutelle par l’Etat : « Si quelque chose n’allait pas, la tutelle serait là pour nous le dire. » Et de marteler que la Chambre continue de remplir son rôle : « Le service aux artisans est apporté. »

Le service ? Les Chambres des métiers et de l’artisanat représentent l’artisanat auprès des pouvoirs publics (Etat et Région). Gérés par des artisans élus, ces établissements publics interviennent au niveau des programmes de développement économique et de formation au bénéfice des entreprises. Elles tirent principalement leurs ressources de la taxe pour frais de chambre de métiers perçue auprès des entreprises artisanales enregistrées au répertoire des métiers.

Quand l’inspection du Travail contredit Lafarge et Bercy au sujet du plan social intervenu sur un site du groupe près du Havre

Et si Jean-Paul Lecoq, député PCF fraîchement élu dans la 8eme circonscription de Seine-Maritime avait eu raison depuis le début ? Et si le groupe Lafarge Holcim, comme l’affirme l’ancien maire de Gonfreville-l’Orcher depuis plusieurs mois, avait procédé à un vaste plan de licenciement à Saint-Vigor-d’Ymonville sur la base de faux prétextes ?

La question se pose aujourd’hui avec insistance, au vu de la mise au jour de nouveaux éléments dans ce dossier. Le parlementaire dévoile en effet une décision officielle de l’inspection du Travail de Normandie. Cette dernière a été rendue à la suite de la saisine de l’institution pour qu’elle valide – ou pas – le licenciement d’un salarié protégé. En l’occurrence un délégué syndical de l’ex-cimenterie. En vertu de la réglementation, ce type de mesure pour cette catégorie de travailleur doit obtenir l’aval des autorités publiques avant d’être prononcée.

C’est donc dans ce cadre que l’inspection du travail a été amenée à se pencher sur le dossier Lafarge Holcim. Avec en toile de fond le licenciement de 111 personnes sur le site havrais du groupe. Et les conclusions du gendarme du travail de Seine-Maritime, à propos d’une situation individuelle, contredisent les arguments avancés à l’époque par la société. « L’autorisation de procéder à la rupture pour motif économique du contrat de travail est refusée », indique la fonctionnaire chargée d’étudier le dossier dans une décision rendue le 13 juin dernier. Autrement dit, elle ne croit pas aux difficultés avancées par le groupe pour justifier de son vaste plan de sauvegarde de l’emploi. Pour en arriver à cette conclusion, l’inspectrice pointe plusieurs éléments.

« La branche ciment reste largement bénéficiaire »

« L’analyse des comptes de deux entités interdépendantes (NDLR : Lafarge ciment et Lafarge ciment distribution ) fait ressortir une distribution de dividendes 121 millions. Il apparaît dans le rapport 2016 que les objectifs à l’horizon 2018 sont notamment de générer un rendement pour les actionnaires grâce à une politique attractive de distribution des dividendes et un programme de rachat d’actions pouvant atteindre 1 milliard de francs suisses sur les deux prochaines années sans exclure le versement de dividendes spéciaux », est-il indiqué dans sa décision.

Il apparaît donc que le leader mondial du ciment, épinglé récemment pour s’être « arrangé » en Syrie avec le groupe Etat islamique, prévoit d’offrir de substantielles rémunérations à ses actionnaires. Pas vraiment raccord avec la situation d’une entreprise qui serait aux abois d’un point de vue économique et financier. « Les éléments transmis par Lafarge Holcim à l’appui de sa demande et au cours de l’enquête contradictoire ne permettent pas d’établir la menace qui pèse sur la compétitivité de l’activité ciment au niveau du groupe. Malgré un résultat d’exploitation en baisse à l’instar des concurrents présents sur le marché, la branche ciment reste largement bénéficiaire », pointe également l’inspection du Travail de Seine-Maritime.

De quoi donc tout simplement empêcher la multinationale de renvoyer le délégué syndical pour motif économique. De quoi aussi battre sérieusement en brèche les justifications du cimentier. Selon Jean-Paul Lecoq, ce dernier a berné son monde depuis le début. « En réalité, Lafarge Holcim a procédé à des licenciements boursiers en les faisant passer pour des licenciements économiques sur fond de crise dans le secteur du ciment », s’emporte le député PCF. D’ores et déjà, il envisage de convoquer les dirigeants de l’entreprise devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale.

En attendant – peut-être- de venir s’expliquer au palais Bourbon, la direction du groupe Lafarge a transmis à Filfax quelques éléments par mail. Selon elle, cette récente décision de l’inspection du travail ne change rien à leur argumentation et ne remet pas en cause la nécessité des suppressions de postes, notamment à Saint-Vigor-d’Ymonville : « Ces huit dernières années, Lafarge France a subi, comme tous les acteurs du secteur, une crise majeure du bâtiment qui s’est traduite par une baisse d’activité de près de 40%. Pour assurer l’avenir de son activité, Lafarge France a donc été contraint d’effectuer un travail d’adaptation de son dispositif industriel. »

PSE « dûment homologué » par la Direccte

Ce « travail d’adaptation » – comprendre licenciement et réduction de la masse salariale – s’est fait, selon la direction du groupe, avec le maximum de précautions à l’endroit des employés impactés : « Cette transformation nécessaire, nous l’avons menée de manière responsable, dans un esprit de dialogue social et de respect vis-à-vis des partenaires sociaux, en proposant des mesures d’accompagnement pour l’ensemble des collaborateurs concernés. Dans le cas de Saint-Vigor-d’Ymonville, nous avons ainsi proposé à tous les salariés un plan de départ volontaire, qui a permis de leur soumettre jusqu’à trois solutions : reclassements sur le site, mobilités internes, aides au reclassement à l’extérieur, départs en retraite anticipée, aides à la création d’entreprises. »

En guise de conclusion, et pour se dédouaner de toute démarche frauduleuse, le groupe indique que « la Direccte (NDLR : direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) autorité compétente en la matière, a dûment homologué ce plan de sauvegarde de l’emploi le 12 août 2016. » Un point pour Lafarge. Reste que, désormais, deux services de l’Etat observent le dossier Lafarge à Saint-Vigor avec des visions totalement contradictoires. La Direccte considère que les licenciements pour motif économique sont parfaitement justifiés. L’inspection du travail, pour sa part, affirme tout le contraire. Dans ces conditions, qui croire ?

Jean-Paul Lecoq a déjà fait son choix, avançant qu’à l’inverse de la première citée, « l’inspection du travail a toujours fait preuve d’une certaine indépendance ». Selon lui, l’Etat – ministère de l’Economie et Directe – est « complice des mensonges de Lafarge Holcim »« Avant la mise en oeuvre du plan, ils n’ont jamais entendu nos alertes et nos doutes », rappelle Jean-Paul Lecoq qui annonce aujourd’hui vouloir demander des comptes aux autorités publiques dans ce dossier. Le député en a gros sur la patate. Au-delà du seul PSE, il s’emporte également contre le versement par l’Etat de près de 2,5 millions d’euros au groupe au titre du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) pour les années 2015 et 2016.

« Lafarge France a fait le choix d’investir ces montants dans la consolidation et la modernisation de son outil industriel afin de renforcer sa compétitivité et de garantir la pérennité de ses activités et ses emplois sur le territoire, une nécessité au regard de la très difficile conjoncture de ces dernières années et de l’émergence de nouveaux concurrents », justifie-t-on à la communication du groupe. « On a donné de l’argent public à une société qui organisait, en parallèle, des licenciements boursiers », réagit de son côté le parlementaire communiste. Malheureusement, ce ne serait pas la première fois…

Sollicité pour s’exprimer sur les attaques du député Lecoq, le ministère de l’Economie n’avait pas répondu au moment de mettre en ligne cet article.

 

Le clan Lecornu à la manœuvre pour arracher Saint-Aubin-sur-Gaillon des griffes de son actuelle communauté de communes

Saint-Aubin-sur-Gaillon, ses 1840 habitants, ses charmantes prairies et sa rutilante zone d’activités en bordure de l’A13… Le décor est planté. Dans cette modeste – et jusque-là paisible – commune de l’Eure se déroule aujourd’hui une féroce bataille, mêlant lutte d’influence politique et intérêts économiques.

Tout commence le 8 juin dernier en conseil municipal. Après plusieurs heures de débat, voici venu le temps des questions diverses. En général, cela concerne des éléments assez secondaires. Pas cette fois. Il s’agit ni plus ni moins que de se prononcer sur la sortie de Saint-Aubin de sa communauté de communes de rattachement, à savoir Eure Madrie Seine (CCEMS). En parallèle, la délibération prévoit que Saint-Aubin-sur-Gaillon s’en aille rejoindre Seine Normandie agglomération (SNA), la nouvelle intercommunalité de Vernon, « drivée » par Sébastien Lecornu, patron de la droite dans le département, via Frédéric Duché, l’un de ses fidèles lieutenants.

Sans exagérer, c’est une décision capitale et hautement stratégique qui engage le village à très long terme. Ce soir-là, Nicole Drouillet, maire LR, obtient l’unanimité de son conseil. « Tout a été fait dans la précipitation et sans publicité auprès des élus et des habitants », reproche Sébastien Denise, animateur d’un collectif de locaux opposés à cette sortie. Il semble que même l’édile de Saint-Aubin en a pris conscience puisqu’elle a organisé un second vote lors d’un nouveau conseil municipal convoqué le 19 juin. « Il y avait un doute sur la légalité du rajout de la délibération », reconnaît-elle aujourd’hui. Un second vote fut donc prévu. Avec un résultat identique à l’arrivée même si quelques élus s’y étaient, cette fois, opposés. Une fois pour toutes entérinée, cette délibération déclenche alors une immense controverse, à la fois citoyenne et politique.

         « Le double jeu de Nicole Drouillet »

Dès la nouvelle connue, des habitants sont en effet montés au créneau. Un collectif s’est créé, une pétition a été mise en ligne. « Elle rassemble à ce jour près de 526 signatures », comptabilise Sébastien Denise qui ne décolère pas contre le rattachement de sa commune à SNA. « Clairement, nous allons y perdre en termes de services publics de proximité. Nous n’aurons plus le droit aux tarifs préférentiels au niveau de l’école de musique ou encore des crèches situées dans le périmètre de la CCEMS », détaille l’opposant qui craint désormais d’avoir à inscrire ses gamins à Vernon. « C’est à 40 km de chez nous (NDLR : aller retour)« , déplore-t-il.

En réponse, Nicole Drouillet crie « instrumentalisation »« Ce collectif se fait manipuler par la CCEMS et sa présidente Mme Meulien (NDLR : adjointe au maire de Saint-Pierre-de-Bailleul), souffle-t-elle. Les habitants ne perdront rien et je peux même vous dire que Saint-Aubin aura tout à y gagner. » Selon Frédéric Duché, président de SNA, la commune a déjà prévu de compenser financièrement la hausse des tarifs d’accès au services publics de proximité. In fine,  ça sera payé avec nos impôts », relève avec justesse Sébastien Denise.

Et la pression ne retombe pas. Bien au contraire. Les habitants restent vent debout contre une intégration chez SNA. Outre leurs inquiétudes pratiques, ils critiquent la méthode employée par Nicole Drouillet pour parvenir à ses fins. Du côté des élus de la CCEMS, l’animosité apparaît également très prégnante. « Nicolle Drouillet a joué un double jeu », regrette Antoine de Cosmi, élu LR au conseil communautaire. D’un côté, elle discutait en catimini avec les responsables de SNA. De l’autre, elle siégeait au comité de pilotage chargé de mener les négociations en vue d’un rapprochement de l’ensemble de la CCEMS avec la CASE, une agglomération située à l’ouest de Saint-Aubin-sur-Gaillon et comprenant les communes de Louviers et Val-de-Reuil.

Au terme d’une étude conduite en 2015 par un cabinet extérieur, il est apparu que la CCEMS avait tout intérêt de s’en rapprocher. « C’est le choix le plus avantageux et le plus cohérent en matière de compétences et de fiscalité », plaide aujourd’hui Catherine Meulien. Et la CCEMS avait engagé des démarches pour opérer ce regroupement. Quelle ne fut donc pas la surprise de la présidente de prendre connaissance par voie de presse de la décision du conseil municipal de Saint-Aubin. « D’autant que sa maire avait voté en faveur du lancement de l’étude de fusion », rapporte la présidente de la CCEMS. Comme un sentiment diffus de s’être faite mener en bateau… « Ce n’est pas très chic de sa part », commente Antoine de Cosmi pourtant de la même tendance politique que Nicole Drouillet.

         « Une OPA politique »

« Dès 2015, j’ai plaidé pour un rapprochement avec SNA », avance Nicole Drouillet se défendant de toute trahison. Et de citer un amendement au schéma départemental de coopération intercommunale (SDCI) de l’Eure, allant dans ce sens, qu’elle avait tenté, sans succès, de faire examiner début 2016.  » L’intégration à SNA répond à une logique de cohérence territoriale et à des avancées en matière de compétences et de gouvernance », argumente-t-elle. Selon l’élue LR, la CCEMS a très vite évacué l’option d’un rapprochement avec SNA au profit de la CASE : « On n’a jamais étudié sérieusement ce scénario. » Ce qui semble être une lecture très subjective de la réalité… Filfax a en effet pu se procurer le rapport du cabinet conseil Calia qui évoque avantages et inconvénients des différentes hypothèses. Très clairement, le document plaide en faveur d’un rapprochement avec la CASE. Pas de quoi convaincre Nicole Drouillet qui campe sur ses positions et indique, au passage, bénéficier du soutien officieux de plusieurs maires de la CCEMS.

Difficile de le vérifier. En tout état de cause, cela ne se traduit pas au niveau du conseil communautaire. Lors du vote organisé mardi dernier pour accélérer la fusion avec la CASE, seules trois voix ont manqué pour valider la délibération précipitant le rapprochement avec la CASE. « Clairement, c’est une véritable OPA politique », s’emporte Sébastien Denise visant explicitement Nicole Drouillet et Sébastien Lecornu. Selon lui, c’est l’actuel secrétaire d’Etat – par ailleurs futur ex-président du Département et président délégué de SNA – qui est à la manœuvre. « Nicole Drouillet est l’une de ses proches », note Jean-Pierre Nicolas, ancien maire UMP d’Evreux et candidat malheureux aux dernières législatives.

En parallèle, cela fait plusieurs années que Sébastien Lecornu et Frédéric Duché, l’un de ses plus fidèles lieutenants, draguent lourdement certaines communes de la CCEMS pour qu’elle rejoigne la grande communauté d’agglomération de Vernon. « Il y a eu beaucoup de pression au moment des réorganisations territoriales induites par la loi NOTRe », rapporte Philippe Nguyen Thanh, l’ancien maire PS de Vernon qui siège aujourd’hui sur les bancs de l’opposition à SNA. Finalement, la CCEMS et ses communes membres ont décliné la proposition. « A l’époque, Sébastien Lecornu avait déclaré qu’il n’en resterait pas là », se souvient Martine Seguela, conseillère municipale PS aux Andelys et candidate défaite à la députation.

« Il semblerait que ce soit le deuxième effet Kisscool », souffle-t-elle un brin ironique. Selon elle, l’implication de Sébastien Lecornu et de ses obligés dans cette affaire ne fait pas de doute. Idem en ce qui concerne Bernard Le Dilavrec, maire de Gaillon qui entrevoit, lui aussi, la patte du secrétaire d’Etat dans ce dossier. « Cela me semble évident », indique-t-il tout en précisant « que cela fait très politique à l’ancienne à l’inverse du nouveau souffle incarné par l’élection d’Emmanuel Macron ». De son côté, Philippe N’Guyen Than évoque une  » une récente entrevue » entre Nicole Drouillet et Sébastien Lecornu pour, dit-il, « mettre sur pied un plan d’attaque ». Sollicité via son conseiller à la communication, l’ancien maire de Vernon n’a pas donné suite.

         « Je ne suis pas un voleur de commune »

« Avec Sébastien Lecornu, nous avons rencontré les élus de la commune il y a quelques semaines de cela », affirme pour sa part Frédéric Duché. « Il s’agissait simplement de préparer l’intégration de la commune », minimise-t-il. Cette entrevue laisse toutefois à penser que le vote prévoyant la sortie de la CCEMS avait été envisagé de longue date. Un autre élément vient accréditer l’hypothèse d’un coordination serrée entre Nicole Drouillet et les décideurs de SNA. « Le jour même du scrutin surprise en conseil municipal, le parlement des maires de SNA se réunissait et publiait un communiqué de presse pour dire qu’il accueillait bien volontiers Saint-Aubin », pointe Sébastien Denise.

« Je ne suis pas un voleur de communes », se défend néanmoins Frédéric Duché attaquant Catherine Meulien qui devrait, selon lui, plutôt s’interroger sur les raisons qui poussent Saint-Aubin à faire sécession. « A force de ne considérer cette commune que comme un porte-monnaie, cela a conduit les élus à se rapprocher de nous », justifie-t-il. Au grand bonheur de SNA. « Nous saluons cette décision et remercions le maire Nicole Drouillet, ainsi que tous les adjoints et conseillers municipaux qui ont pris le temps de nous écouter, conscients qu’il s’agit d’un tournant majeur dans l’histoire, mais aussi pour l’avenir de leur commune », pouvait-on lire dans la motion adoptée par le parlement des maires de SNA.

Et l’on peut comprendre leur enthousiasme. Car ce n’est pas n’importe quelle commune qui s’apprête à les rejoindre. Cette dernière renferme une zone d’activités particulièrement prospère et dynamique. Pour le seul village, cela représente des recettes en taxe foncière de l’ordre de 300 000 euros par an. A l’échelon intercommunal, la manne fiscale annuelle s’élève à environ 1,2 million d’euros. De quoi garnir les caisses de SNA en même temps que de lui assurer de belles perspectives en matière de développement économique.

« C’est évidemment cela qui a toujours attiré Sébastien Lecornu et Frédéric Duché, souffle Philippe N’Guyen Than. Son intégration va leur permettre de contrebalancer les problèmes observés par leurs zones du plateau de l’Espace et celle de Douains qui ont toutes les difficultés à décoller. » Une autre source, anonyme cette fois, nous confirme qu’il s’agit « de la principale motivation de Sébastien Lecornu ». De quoi s’attirer les foudres des élus de la CCEMS. « Ils ont l’impression d’avoir beaucoup investi sur la zone pour qu’au final, la commune parte ailleurs avec le gâteau », décrypte l’ancien maire PS de Vernon. Selon Bernard Le Dilavrec, l’édile de Gaillon, « plus de 10 millions d’euros » ont été injectés par la CCEMS. Frédéric Duché, le président de SNA, balaye tout cela d’un revers de main. Il assure que « tout sera compensé en vertu du principe de neutralité »« Il y aura des négociations financières, appuie Nicole Drouillet. Et personne ne sera lésé. »

         « Dislocation désordonnée » de la CCEMS

A vérifier dans les prochains mois… En ce qui concerne la maire, en revanche, cela semble faire peu de doute. Si Frédéric Duché assure que lui et Sébastien Lecornu ne lui ont fait « aucune promesse », cette dernière glisse « qu’il est probable » de la voir occuper une place de vice-présidente chez SNA. « J’espère pour elle qu’elle a réussi à obtenir plus », souffle Bernard Le Dilavrec qui rappelle que « d’un point de vue objectif, il y avait beaucoup plus d’avantages financiers pour la commune à se tourner vers la CASE ». Sans doute pour se mettre au niveau, Frédéric Duché évoque déjà la création d’un centre aéré à Saint-Aubin-sur-Gaillon. « C’est une réflexion que nous avons », indique le lieutenant de Sébastien Lecornu. De l’art d’essayer de faire passer la pilule auprès des élus et des habitants… Et peut-être de susciter de nouvelles vocations.

Outre la seule Saint-Aubin-sur-Gaillon, Sébastien Lecornu et Frédéric Duché espèrent que cette première sortie en appellera d’autres. Notamment les communes de Gaillon et d’Aubevoye. Le communiqué issu de la réunion du parlement des maires de SNA apparaît très explicite à ce propos : « Nous sommes persuadés que le choix de Saint-Aubin-sur-Gaillon peut aussi être source d’inspiration pour d’autres communes qui souhaitent envisager l’avenir plus sereinement, dans une agglomération qui leur ressemble et qui aura à coeur de les épauler dans tous leurs projets. » Si cela n’est pas un appel du pied… « Si la sortie de Saint-Aubin-sur-Gaillon se confirme, on se dirige vers une dislocation désordonnée de la CCEMS », anticipe déjà Bernard Le Dilavrec.

Bien consciente de cette menace, Catherine Meulien, l’actuelle présidente de la CCEMS, cherche à tout prix à l’empêcher. D’où le vote d’urgence organisé mardi soir en conseil communautaire pour accélérer le rapprochement avec l’agglomération Seine Eure (CASE) dirigée par Bernard Leroy. Initialement prévu au 1er janvier 2019, le regroupement avec la CASE est désormais avancé d’une année. En parallèle, Nicole Drouillet, jusque-là vice-présidente en charge du développement économique a été démise de ses fonctions après s’être vue, dans un premier temps, retirer sa délégation à la voirie. « Ils font ce qu’ils veulent, je m’en fiche. Je suis passé à autre chose », commente l’élue LR.

Au-delà de ces petits règlements de compte entre amis, la décision de précipiter la fusion avec la CASE ne préjuge en rien de l’issue finale de cet épineux dossier. C’est le préfet, après avis consultatif de la commission départementale de coopération intercommunale (CDCI) qui aura à trancher. Selon nos informations, Catherine Meulien et Bernard Leroy devaient rencontrer cette semaine le préfet de l’Eure et la sous-préfète des Andelys. De toute évidence, un intense lobbying a débuté. Contactée, la préfecture de l’Eure n’a pas donné suite à notre demande. Il semble toutefois assez improbable que le représentant de l’Etat refuse la sortie de Saint-Aubin-sur-Gaillon. « Ce serait aller à l’encontre de la décision souveraine intervenue en conseil municipal », analyse Martine Seguela.

D’autant qu’il faudrait aussi balayer les votes positifs organisés ces derniers jours aux assemblées de SNA et de la ville de Vernon. « Un moyen de mettre un maximum de pression sur le préfet », décrypte Philippe Nguyen Than. Dans ces conditions, on imagine mal le représentant de l’Etat s’opposer aux volontés d’un membre du gouvernement. Sachant en plus que Sébastien Lecornu apparaît assez proche de la machine préfectorale euroise. Récemment interrogé par nos confrères du Démocrate Vernonnais, il a en effet indiqué avoir choisi comme chef de cabinet… l’ancien directeur cab’ de la préfecture de l’Eure. Selon ses déclarations, ce dernier devrait être sa vigie pour les affaires départementales dont l’actuel membre du gouvernement n’entend pas se détourner.

Dans ce contexte, la lutte apparaît des plus inégales. « On peut penser que le représentant de l’Etat a déjà été sondé pour s’assurer de son accord », subodore Antoine de Cosmi, élu communautaire à la CCEMS. « On ne sait jamais ce qu’il peut se passer », indique Nicole Drouillet qui dit « ne pas vouloir vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». En toute logique, la CDCI de l’Eure devrait se réunir après l’été. Et le préfet décidera en dernier ressort. D’ici là, la pression sur ses épaules ne devrait pas retomber. Souhaitons-lui de reposantes vacances… et une bonne réflexion.

Quand la Région Normandie soutient un dispositif d’apprentissage relié à la Manif pour tous et à la cathosphère

L‘information ne date pas d’hier. Il semble néanmoins qu’elle commence à agiter le landerneau éducatif normand. En mars dernier, la Région Normandie, présidée par le centriste Hervé Morin, a annoncé son soutien – à hauteur de 265 000 euros sur trois ans – pour un projet de « seconde structurante ». Ces classes d’un nouveau genre doivent se répartir entre Caen et Le Havre à hauteur d’une vingtaine d’élèves chaque année. L’initiative est portée par l’ADFI, ancienne école technique de Moulinex, institut de formation privée hors contrat avec l’Education nationale.

Sur le site de la collectivité, on peut lire qu’il s’agit « d’une formation de qualité répondant aux besoins des entreprises qui doit favoriser l’insertion professionnelle des  jeunes « décrocheurs » grâce à des classes à effectif réduit et à un suivi personnalisé ». Présentée de la sorte, on ne peut qu’applaudir des deux mains. Sauf que… il y a un hic. La partie pédagogique du projet se trouve – au moins en partie – assurée par la fondation Espérance Banlieues. « Nous sommes partie prenante mais sans être seul décisionnaire à la différence de nos autres écoles », confirme le président Eric Mestrallet. Apparue en 2012, cette structure est loin de faire l’unanimité dans le paysage éducatif. « Ses animateurs prônent une pédagogie réactionnaire », attaque Francis Vanhée, président du comité de réflexion et d’action laïque de Seine-Maritime (CREAL 76). « Salut au drapeau, remise de médailles, uniformes différenciés entre filles et garçons… », liste le militant visiblement peu emballé par les méthodes de la fondation.

Mais ce n’est pas le seul reproche qu’il formule. Il s’inquiète d’abord du pedigree des principaux dirigeants de cette fondation. En particulier de son président Eric Mestrallet, présent lors de l’inauguration organisée le 21 mars dernier. « Il a été l’assistant parlementaire de Bernard Seillier, ancien vice-président du MPF de Philippe de Villiers », rapporte Francis Vanhée. Sollicité par Filfax pour s’exprimer sur son parcours et ses références, Eric Mestrallet ne s’est pas montré très loquace. « Ce n’est pas un sujet. Ça n’a pas lieu d’être », nous a-t-il confié par téléphone indiquant simplement « ne pas mettre d’idéologie dans ce qu’il fait ». Selon Thierry Patinaux, secrétaire régional du syndicat Unsa Education, cela ne fait pas de doute : « Son projet éducatif peut être suspecté d’avoir des visées idéologiques cachées. »

Si l’on gratte un peu, on découvre qu’Eric Mestrallet est également vice-président d’une autre entité baptisée Fondation pour l’école. Cette structure, déclarée d’utilité publique en 2008, soutient financièrement « sa petite soeur » Espérance Banlieues. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle-même apparaît très marquée à droite. Anne Coffinier, sa directrice générale, n’est autre que l’une des égéries de la Manif pour tous, mouvement réactionnaire lancé en opposition au projet de loi instituant le mariage homosexuel. Eric Mestrallet partage-t-il les mêmes convictions qu’elle ? « Je ne veux pas répondre à cette question », lâche-t-il, visiblement peu enclin à évoquer ses liens avec la fondation pour l’Ecole, organisme proche de la cathosphère. Au poste de trésorier, on trouve en effet le nom de Pierre de Lauzun, chevalier de l’ordre équestre du Saint Sépulcre de Jérusalem. Outre sa proximité avec les milieux catholiques traditionalistes, l’homme gravite dans l’univers des lobbys patronaux et financiers. Il officie ainsi en tant que directeur général de la fédération bancaire française (FBF). Et l’on remarque opportunément que l’initiative normande de la fondation Espérance Banlieues est placée sous l’égide de la puissante UIMM pour union des industries et des métiers de la métallurgie. Sans doute pas le fruit du hasard.

« L’institution publique régionale soutient donc financièrement les projets d’un syndicat patronal », regrette Francis Vanhée. Ce n’est pas, cependant, le point qui le fâche le plus. Clairement, la porosité entre Espérance Banlieues et la droite réac est ce qui irrite le plus les militants laïcs et syndicaux.  Dans le sillage de la fondation pour l’école, on retrouve plusieurs associations liées à la droite « hors les murs ». « Notamment l’Opus Dei mais aussi SOS éducation et la Fondation anti-IVG Jérôme-Lejeune », affirme Thierry Patinaux faisant référence à une longue enquête du magazine Causette qui a mis en lumière les étranges accointances d’Espérance Banlieues avec les milieux catholiques traditionnels.

« Espérance Banlieue recèle clairement un substrat idéologique réactionnaire. Elle est très liée à la cathosphère », s’insurge pour sa part Francis Vanhée qui s’emporte contre la décision de la collectivité normande d’apporter un soutien financier à un projet d’enseignement privé, qui plus est hors contrat. « Selon notre organisation, la Région est sortie des clous. Nous lui demandons de retirer sa subvention », poursuit le président du CREAL76. Au-delà, ce sont les syndicats de professeurs normands qui montent au créneau. Ils auraient voulu faire part de leurs critiques et inquiétudes directement aux représentants de la Région le 28 juin, lors d’un conseil académique de l’éducation nationale. Malheureusement, ce dernier n’a pu se réunir faute d’un quorum suffisant (lire ci-dessous).

Mais déjà, les arguments semblent bien affûtés. « Cette structure privée hors contrat vient concurrencer directement le service public de formation professionnelle initiale », s’inquiète Thierry Patinaux de l’UNSA. Il existe dans les deux académies de Normandie des lycées professionnels publics et des centres de formations d’apprentis publics qui amènent de nombreux jeunes au bac pro. Dans ces établissements, les jeunes y sont formés par alternance, y réussissent leurs diplômes et ont une formation citoyenne de qualité.

« Notre rôle consiste à financer des dispositifs de formation, publics et privés, qui permettent de ramener des jeunes vers l’emploi », lui rétorque David Margueritte, vice-président à la Région en charge de l’apprentissage. L’élu dit ne pas être au courant des polémiques qui entourent les fondations Espérances Banlieues et pour l’Ecole. Selon lui, « il n’y a aucune volonté d’imprégnation idéologique » de la part des équipes pédagogiques. En tout état de cause, il indique que « jamais la Région n’a conventionné » avec Espérances Banlieues. « Ce partenariat autour d’un dispositif expérimental a été conclu avec la seule UIMM », ajoute-t-il. Qui elle même a fait appel à la fondation controversée… De l’art de botter en touche et de jouer, quelque peu, avec les mots.

         Les syndicats fâchés contre Hervé Morin

Hormis cette polémique, plusieurs organisations syndicales enseignantes de Normandie – CGT Educ’action, FNEC-FP-FO, FSU, Sgen-CFDT, UNSA Education – dénoncent, de manière plus globale, « le mépris de l’actuelle majorité régionale envers les représentants des personnels de l’Education nationale ». Selon eux, « le dialogue social avec la Région Normandie ne fonctionne plus ». Rien de moins.

L’objet de leur courroux ? L’impossibilité, à deux reprises, de tenir la réunion du conseil académique de l’Education nationale (CAEN) de feu la Haute-Normandie (Eure et Seine-Maritime). Cette instance, au rôle consultatif, vise notamment à organiser la concertation autour des projets portés par la collectivité régionale. Les deux rendez-vous avortés devaient permettre, entre autres, d’aborder la modification du calcul de la dotation globale de fonctionnement des lycées ou bien encore le plan de la collectivité intitulé Lycée du futur, visant à connecter l’ensemble des établissements normands à la fibre.

En toute logique, le CAEN aurait dû se tenir avant le vote solennel de ces dispositifs en assemblée plénière lundi 26 juin dernier. « C’est la moindre des choses, estime Thierry Patinaux, si l’on veut respecter l’esprit de cette instance de dialogue ». » Une première réunion était fixée au 21 juin dernier. Mais elle n’a pu débuter faute de quorum suffisant. Un nouveau rendez-vous a été organisé le 28 juin. Mais il n’a pu se tenir en raison, cette fois, de l’absence du vice-président de la collectivité en charge de l’Education. Sa présence étant exigée dans les statuts, il était manifestement impossible d’entamer les discussions.

Après deux reports, les syndicats voient donc rouge. Et la Région tente de calmer la fronde. « On regrette le fait que le CAEN n’ait pu se tenir, indique-t-on dans l’entourage proche d’Hervé Morin. Il s’agit d’un cas de force majeur et nous en sommes désolés, Bertrand Deniaud (NDLR : le vice-président à l’Education) étant souffrant le jour du CAEN. » Cela étant dit, notre source estime que c’est là « un mauvais procès » fait à la collectivité régionale évoquant la mobilisation sans précédent décidée par la nouvelle majorité au profit des lycées normands : « Nous allons y investir 550 millions d’euros sur la durée du mandat, je trouve que le communiqué syndical est excessif dans les termes qu’il emploie. »

Et l’élu de rappeler que la Région n’est en rien responsable des multiples reports faute de quorum nécessaire. Lors du premier rendez-vous, quatre conseillers régionaux sur huit sièges – dont Bertrand Deniaud, le vice-président aux lycées – avaient fait le déplacement. Clairement, sur ce point, la Région Normandie ne fait pas figure de cancre. Le 23 juin dernier, aucun conseiller départemental n’avait ainsi jugé utile de faire le voyage tandis qu’un seul élu municipal avait répondu à la convocation.

Pas de quoi néanmoins atténuer la colère des syndicats enseignants vis-à-vis de la collectivité régionale. Elles demandent au président de la région Normandie « de réagir et de faire en sorte que le dialogue social puisse à l’avenir se dérouler dans les délais et formes réglementaires ». Une nouvelle date de réunion devrait être annoncée dans les prochains jours. Par ailleurs, les syndicats se laissent « quelques jours pour examiner les recours possibles puisque la consultation du CAEN est obligatoire avant que le conseil régional puisse délibérer ». Affaire à suivre donc.