juin 2017 – LE POULPE

Autopsie de l’extrême droite normande par Ras L’Front

Au départ, l’information apparaît plutôt insignifiante. A tout le moins en ce qui concerne l’actualité normande. En mai dernier, le Washington Post, quotidien américain réputé, publie une enquête révélant l’étonnant parcours d’un membre de l’infanterie de l’US Army. Où l’on apprend que celui-ci a auparavant combattu dans le Dombass en Ukraine auprès d’un groupe de néonazi – Unité continentale – rallié aux forces prorusses. Où l’on découvre également que ce jeune homme de 29 ans se prénomme Guillaume Cuvelier, alias Guillaume Lenormand. Il est originaire de Rouen et est considéré, par l’antenne rouennaise de Ras L’Front, comme un militant actif de l’extrême droite régionale. « On le suit depuis longtemps », reconnaît Arnaud Benoist, président de l’association à l’occasion d’une réunion publique organisée lundi dernier.

Selon ses informations, ce militant radical a débuté son parcours politique au sein de la faculté d’histoire de Rouen. Inscrit en licence, il a lancé un groupe baptisé fac libre, avant de grossir les rangs d’un groupuscule dénommé Troisième voie et dirigé par Serge Ayoub. Après son passage dans l’est ukrainien où il aurait appris le maniement des armes, on retrouve sa trace en Syrie, ou le jeune normand affronte Daesh auprès de combattants kurdes. Il s’envole après pour les USA où il s’engage dans l’armée américaine. Avant d’en être exclu vraisemblablement à la suite des révélations du Washington Post.

La Normandie, berceau de l’extrême-droite la plus radicale ? A en croire Ras L’Front Rouen, la région est bien lotie en la matière. « Il y a un terreau fertile depuis les années 70 où déjà cette mouvance était plutôt bien implantée, notamment à l’université de Rouen. » Et de citer la virée coup de poing du groupuscule Occident venu en 1967 sur le campus de Mont-Saint-Aignan pour « casser du gauchiste ». A l’époque, Gérard Longuet, Alain Madelin ou encore Patrick Devedjian militaient au sein de cette formation. Si tout cela est de l’ancien temps, l’implantation de l’extrême droite radicale en Normandie s’est poursuivie au fil des décennies. Après un net recul de ces groupuscules, Ras L’Front Rouen note une résurgence de cette dernière. « Cela s’est concrétisé au début des années 2010 autour du groupe fac libre venu perturber un concert de ZEP en 2010 à la maison de l’université ou encore une action des mêmes personnes contre une réunion d’information de Ras L’Front en 2012« , indique Arnaud Benoist.

« La fachosphère en perpétuelle recomposition »

« La fachosphère est une mouvance en perpétuelle recomposition donc difficile à suivre », poursuit le militant antiraciste. D’où sa volonté et celle de son association de documenter au maximum les différentes organisations ainsi que leurs membres les plus en vue. Ras L’Front s’est donc attelée à dresser un panorama – plutôt exhaustif – de la galaxie de la droite radicale normande. A commencer par les Identitaires présents dans les principaux centres urbains de la Région, à Caen au Havre et à Rouen. On les retrouve sous l’appellation Vague Normande ou encore Génération Identitaire. Le gros des troupes se concentre à Rouen. « Environ quarante personnes », évalue Arnaud Benoist. Et certains ne sont pas totalement inconnus du grand public et du monde politique « mainstream ».

Citons notamment Nicolas Goury, candidat FN battu au second tour des législatives dans la 4eme circonscription de Seine-Maritime et proche de Nicolas Bay, secrétaire général du mouvement. « Un identitaire qui cherche à se faire élire et à s’institutionnaliser », analyse un bénévole de Ras-le-Front présent à la réunion de restitution organisée lundi soir. Selon Ras L’Front Rouen, Mathieu Balavoine, candidat FN malheureux dans le canton de Dieppe 2 en 2015, appartiendrait lui aussi à Vague Normande. Pour l’association, « ces deux exemples illustrent bien la porosité existante entre la formation de Marine Le Pen et les milieux identitaires », notamment en Seine-Maritime. Ou certains militants radicaux cherchent à embrasser une carrière d’élu. Au sein de Vague Normande, d’autres profils s’éloignent quelque peu de cette quête de respectabilité. Au moment du lancement de l’antenne havraise de la Vague, Ras L’Front a reconnu la présence d’un ancien chef skinhead du cru. « Il s’agit d’un militant d’extrême droite condamné à dix ans de prison pour le meurtre d’un Mauricien survenu en 1990 », rapporte Arnaud Benoist.

A quoi les Identitaires Normands occupent-ils leur journée ? « Ils font des maraudes, où ils s’en vont à la rencontre des gens à la rue », révèle le militant antiraciste. Récemment, ils avaient également organisé une déambulation dans le centre-ville rouennais pour proposer aux commerçants leur protection « face aux casseurs » des manifestations réunies en soutien au jeune Théo. Ils ont aussi investi un club de supporters du FCR, le Rouen Fans autrefois baptisé KIR pour Kollectif Indépendant Rouennais. Quand ils ne sortent pas dehors, les militants identitaires organisent des débats et des projections de films à l’intérieur de leur local, l’Yggdrazil. S’ils en connaissent l’adresse, les animateurs rouennais de Ras L’Front ne souhaitent pas en révéler l’exacte localisation.

Brigade de la dissidence de Rouen

« C’est un immeuble d’habitation, avec des familles à l’intérieur. Je n’ai pas envie d’être responsable de futures actions violentes contre ce lieu », justifie Arnaud Benoist. On apprendra simplement que l’endroit comporte un bar et peut servir de salle de sport. A plusieurs reprises, Vague Normande Rouen investit l’espace public en proposant des cours de boxe féminine et masculine sur les quais de Seine rive droite. « Ils s’implantent également dans des affaires reliées de près ou de loin au régionalisme et au terroir. Si vous achetez de la bière artisanale à Jumièges, peut-être vous financez l’extrême droite », souffle Arnaud Benoist, un brin énigmatique. A Rouen et dans ses alentours, les bénévoles de Ras L’Front alertent également « sur la présence d’Identitaires au sein des forces de police, nationale ou municipale ».

Si les identitaires Normands apparaissent comme l’organisation qui compte le plus de militants, elle est considérée par certains radicaux de l’extrême droite « comme trop molle et pas assez porté sur la baston », révèle Arnaud Benoist. D’où la prolifération d’autres formations encore plus virulentes. Ras L’Front recense ainsi une section de la dissidence française installée à Rouen. Sur sa page Facebook, le groupe se prénomme la brigade de la dissidence de Rouen. Leur leader, Vincent Vauclin, est originaire de Pavilly en Seine-Maritime. Le mouvement, révolutionnaire de la droite extrême, a notamment revendiqué l’action coup de poing organisée à l’occasion de l’ouverture du musée de L’Immigration à Paris en 2015. « Ce sont des opposants au mariage homosexuel. Ils sont antisémites, anti maçonniques et appelle au putsch de l’armée, ce sont aussi les fers de lance de la théorie de la remigration », liste l’association antiraciste. On leur doit notamment le retour dans certains cortèges des slogans « Juifs, dehors ». « Ce sont des intellectuels de l’extrême droite, ils écrivent des bouquins et développent une théorie politique plutôt dense », pointe un des bénévoles de Ras L’Front présent lors de la réunion.

L’association rapporte aussi l’existence d’une section du parti nationaliste français (PNF), une structure issue du mouvement Troisième voie, dissoute à la suite de la mort de Clément Méric, jeune militant antifasciste à Paris. L’antenne sottevillaise se composerait d’une quinzaine de membres. « Ils ont été à l’origine de plusieurs distributions de tracts musclées, avec des accrochages avec des militants communistes locaux. » Une dizaine de sympathisants seraient également installés dans la cité océane.

Eglises rattachées à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X

A chaque fois, ce sont plutôt des anonymes. Pas de leader national dans leurs rangs. A l’inverse de deux autres structures qui ont placé dans leurs instances dirigeantes des gens d’origine normande. C’est ainsi que le leader français du mouvement Pegida – né en Allemagne pour s’opposer à l’accueil des réfugiés – , n’est autre que Loïc Perdriel, un jeune seinomarin de 25 ans. Dans la même veine, le secrétaire général du maigre parti de France, fondé par Carl Lang, un ex-proche de Jean-Marie Le Pen au Front national, se trouve être Thomas Joly, originaire, cette fois, du Cotentin. « D’où l’activisme de la formation dans la région caennaise », décrypte Arnaud Benoist.

La Normandie apparaît également comme le berceau d’une minuscule formation politique baptisée Mudi pour mouvement unitaire des droites indépendantes. « Un rassemblement d’exclus, des gens plutôt âgés et souvent d’anciens militaires », détaille Arnaud Benoist. Lors des dernières élections municipales, le Mudi est parvenu, en s’alliant avec l’UMP, à faire entrer un élu au conseil municipal de Sotteville-lès-Rouen, en la personne de Stéphane Delahaye.

A côté de ces groupes de la droite radicale, Ras L’Front s’intéresse également aux extrémistes catholiques traditionalistes. Et là encore, la Normandie apparaît plutôt bien pourvue. C’est ainsi qu’en Normandie, plusieurs églises se réclament de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, un mouvement intégriste. Notamment un discret lieu de culte niché sur le boulevard Jean Jaurès à Rouen à quelques encablures de Déville-lès-Rouen. Au total, sur les cinq départements normands, Ras L’Front recense quinze églises rattachées à ce mouvement traditionaliste. Et d’évoquer dans la foulée un autre nom bien connu dans l’agglomération rouennaise, celui de Baptiste Mégard. L’un des repreneurs de la ferme des Bouillons, aperçu lors des manifestations des veilleurs au moment de la contestation contre le mariage pour tous. C’est également un soutien déclaré de Farida Belghoub, l’égérie des conservateurs catholiques opposante résolue de l’enseignement à l’école de la théorie du genre.

Extrémistes catholiques portés sur l’action violente

Dans cette même mouvance, Ras L’Front classe aussi un groupuscule caennais intitulé Deus Vult Normandie section Saint-Michel – un quartier du centre de Caen. Sur leur page Facebook, les membres de cette entité, apparue il y a quelques mois en Normandie, posent avec des casques de chevaliers exhibant fièrement leurs biceps. « Deus Vult a été fondé en septembre 2015 suite à la volonté de catholiques nationalistes désirant un mouvement qui respecterait le catéchisme, s’attellerait à la défense des identités européennes sous toutes ses formes, les vraies, chrétiennes et audacieuses et qui serait composé uniquement de personnes ayant les mêmes intérêts communautaires. Ce sont des extrémistes catholiques très portés sur l’action violente », observe Arnaud Benoist évoquant également la présence de quelques militants à Rouen.

Il y a peu de temps encore, les groupes précités, et notamment les identitaires, étaient plutôt éloignés de la mouvance catholique traditionaliste. Mais selon Ras L’Front, l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray a quelque peu changé la donne. « Beaucoup, jusque-là portés sur le paganisme, se sont retrouvés des racines chrétiennes tandis que les catholiques intégristes ont repris des couleurs notamment à Rouen qui recèle beaucoup d’écoles privées », observe Arnaud Benoist.

S’ils restent peu nombreux à l’échelle de la région, les militants de ces groupes radicaux inquiètent l’association antiraciste. Déjà, le président remarque un niveau de violence politique revenu à celui des années 90. « Après une période de creux, on a dénombré 190 agressions contre des militants antiracistes en 2016, exactement le nombre relevé au milieu des années 90 », rapporte-t-il. Et de battre en brèche le discours dominant qui voudrait que l’on se félicite d’un recul de l’extrême droite observé dans les urnes grâce aux victoires d’Emmanuel Macron et de la République en Marche. « Le FN est désormais un habitué des seconds tours, il réalise des scores très élevés dans certaines zones rurales et certains quartiers », rappelle Arnaud Benoist qui note au passage le peu d’épaisseur des manifestations organisées à la suite de l’accession de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. « A Rouen en 2002, il y avait 17 000 personnes dans les rues », se souvient-il, un brin amer.

A court terme, Ras L’Front s’inquiète du probable retour en Normandie de Guillaume Cuvelier, le fondateur de fac libre parti combattre en Ukraine et en Syrie. « Ça peut-être dangereux. Il va revenir en héros. Il connaît toute la galaxie de l’extrême droite et il pourrait essayer de fédérer tout ce petit monde », estime un militant qui dit craindre « une forme d’émulation nouvelle et, peut-être, l’organisation d’actions violentes ». Il n’y a plus qu’à espérer qu’il se trompe.

Lycées normands : le bio dans les cantines laissé en rase campagne

Une conférence de presse, un communiqué bien ficelé, de belles photos et des sourires de circonstances… En matière de marketing, la présentation de l’opération « Je mange normand dans mon lycée » n’a souffert d’aucune fausse note à l’occasion de son lancement organisé mardi 13 juin dans un lycée d’Hérouville-Saint-Clair (Calvados).

Sur le papier, les objectifs sont parfaitement louables : la Région Normandie entend faire en sorte que les gestionnaires d’établissement utilisent un maximum de denrées normandes dans la préparation des repas servis aux élèves. En la matière, la collectivité se fixe même un ratio précis. « 80 % de produits normands d’ici à 2021 », annonce Clotilde Eudier, vice-présidente en charge de l’agriculture. Et l’on applaudit des deux mains à cette initiative de « relocalisation » très en vogue en ce moment dans les collectivités territoriales.

Sauf que le diable se cache toujours dans les détails. En exclusivité, Filfax a pu se procurer le projet de délibération régionale prévoyant le lancement de l’opération « Je mange normand dans les lycées ». Et là, le tableau n’est pas aussi reluisant qu’imaginé. Voici ce qu’on peut y lire : « Par produit normand, il faut entendre la définition large suivante, discutée en concertation avec l’institut régional de la qualité agroalimentaire de Normandie, à savoir : « tous les produits fabriqués et/ou transformés en Normandie, issus d’un circuit court ou long de proximité ». » De fait, les seules denrées exclues sont celles qui ne seraient pas transformées sur le sol normand.

« Le contenu de ce plan est faible »

Cette définition, entendue donc au sens large, ne fixe en réalité aucun critère de qualité environnementale. « Derrière les effets de manche, le contenu de ce plan est très faible », estime Claude Taleb, conseiller régional écologiste sans étiquette. L’élément géographique ne garantit en rien la qualité des produits. « Avec cette appellation « produits normands », on crée de la confusion dans l’esprit des gens », juge une source anonyme bien au fait de ce dossier. « Il y a aussi de la merde fabriquée en Normandie », ajoute crûment l’ancien d’EE-LV.

Selon l’élu, ex-vice-président à l’Agriculture et l’économie sociale et solidaire sous le mandat de Nicolas Mayer-Rossignol, ce plan signe « un retour en arrière » : « Que ce soit en Haute ou en Basse-Normandie, nous avions développé de gros efforts pour introduire de la nourriture qui réponde à des cahiers des charges stricts répondant aux standards de l’agriculture durable et en misant, entre autres sur le bio et les appellations d’origines protégées. »

Hervé Morin prend la pose avec les chefs officiant dans les lycées normands

Dans la délibération présentée, il est simplement indiqué que la part des produits bio « devra augmenter significativement dans les cantines des lycées ». On reste sur notre faim. La Région Normandie n’emboîte pas le pas d’autres collectivités qui, elles, ont décidé d’instaurer des objectifs chiffrés (ici, ou encore là). A l’image de ce qu’avait voté l’Assemblée nationale avant d’être censurée par le Conseil constitutionnel pour vice de forme.

« La Région n’a pas abandonné le bio »

Selon une source bien informée, la Région avait pourtant sérieusement envisagé de parvenir à 20 % de bio dans les cantines à l’horizon 2021. « Cela avait été mentionné au moment de la refonte de la politique régionale agricole », soutient notre interlocuteur, document de travail à l’appui.

Pourquoi un tel revirement ? La collectivité aurait-elle subi des pressions de la part des industriels de l’agroalimentaire ou encore des lobbys de l’agriculture conventionnelle ? Clotilde Eudier assure que non. « Personne ne nous a influencés », indique l’élue en charge de l’agriculture qui soutient « que la Région n’a pas abandonné le bio ». Selon elle, la timidité régionale s’explique à l’aune d’autres considérations :

« Je veux que la mayonnaise prenne et la fixation d’un critère chiffré aurait pu devenir un frein pour le développement du manger normand dans les lycées, notamment parce que les denrées bio sont souvent plus chères. L’introduction de 80 % de produits normands constitue déjà un changement culturel important pour les gestionnaires des cantines. On va donc y aller progressivement. »

Dispositif le moins contraignant possible

Reste que l’on peut s’interroger sur cette révision à la baisse des ambitions de la collectivité régionale. « Lors des discussions de travail autour de ce plan, les industriels ont plaidé de manière explicite pour quelque chose de simple… », souffle notre source ayant souhaité préserver son anonymat. Par « simple », il faut comprendre un dispositif qui soit le moins contraignant possible pour le secteur agroalimentaire.

De son côté, Laurent Beauvais, ancien président PS de la Basse-Normandie, insiste « sur l’environnement politique » de son successeur Hervé Morin et de sa majorité, à savoir « leur proximité avec le principal syndicat agricole FDSEA qui ne pousse jamais à mettre le bio en avant ». Cette porosité avait été mise en avant dans un article du magazine l’Express consacré à l’ancien ministre de La Défense et son équipe.

Dans la même veine, on s’aperçoit que l’institut régional de la qualité agroalimentaire de Normandie (IRQUA), associé à l’élaboration du plan « Je mange normand dans les lycées », est présidé par Sébastien Windsor. Lui-même proche de la FNSEA, par ailleurs adhérent de la coopérative Cap Seine, mastodonte céréalier, ou encore vice-président de la très puissante et influente fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux (FOP). Pas vraiment le profil du paysan bio, adepte du circuit court et d’une production agricole soutenable. Sollicité pour s’exprimer sur le sujet, l’IRQUA n’a pas répondu à nos demandes.

« Ils ont l’habitude d’organiser des opérations de promotion des aliments normands dans les lycées, défend Clotilde Eudier. Il était légitime de les associer à la démarche compte tenu leur expérience en la matière. » En matière d’alimentation conventionnelle, sans aucun doute. En termes de bio, il semble bien que leur « expérience » ait souffert quelques limites…

Incertitude autour du redémarrage du réacteur 2 de Paluel, véritable boulet pour EDF

Et encore un report, pour la onzième fois. Le redémarrage du réacteur 2 de la centrale nucléaire de Paluel, au sud de Saint-Valery-en-Caux en Seine-Maritime, n’interviendra pas avant le 15 février 2018. Un délai supplémentaire de deux mois et demi qui pourrait encore être rallongé si besoin. Les dernières prévisions d’EDF tablaient en effet sur une remise en service de cette installation de 1300 mégawatts, à l’arrêt depuis plus de deux ans, d’ici la fin novembre 2017.

Mais le chantier s’avère plus complexe et long que prévu. « Cet ajustement est lié à des expertises réalisées autour de la piscine du réacteur. Cela nous a permis d’affiner le programme de travaux nécessaires dans cette partie de l’installation », a sobrement indiqué un porte-parole du groupe énergétique à l’AFP, le 8 juin. De l’art de ne pas trop en dire.

Du côté de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui in fine validera ou non la remise en marche, Hélène Héron, cheffe de la division de Caen, explique « prendre acte de ce recalage du calendrier par l’exploitant » et dit ne pas disposer « d’élément notable qui expliquerait ce recalage ».

« Pas de risque de sûreté lié à cette activité de maintenance »

Rappelons le contexte. Ce réacteur numéro 2, un des quatre que compte la centrale, était fermé pour une maintenance décennale menée par l’ASN depuis mai 2015 lorsqu’est survenu un accident de grande ampleur : au cours d’une opération consistant à évacuer le générateur de vapeur pour le remplacer par un nouveau, effectuée en mars 2016, cet imposant bloc de béton – 22 mètres de haut, 465 tonnes – a chuté de tout son poids, endommageant le béton du bâtiment du réacteur et des plateaux de protection de la piscine du bâtiment du réacteur. Avec, pour conséquence, une prolongation de la durée de cet arrêt. Un sacré boulet pour EDF.

Depuis, les équipes du groupe énergétique et ses sous-traitants s’activent et les reports s’enchaînent. Rien que de très normal pour l’électricien national. « On est dans un réacteur arrêté sans combustible. Il n’y a donc pas de risque de sûreté lié à cette activité de maintenance », assure-t-on là-bas en préambule. Et de poursuivre : « Une fois qu’on a enlevé le générateur de vapeur, le 25 janvier 2017, on a pu réaliser des expertises de la piscine et identifier la zone à reprendre, à savoir le revêtement – le liner – métallique. » Pour, au final, reprendre l’intégralité des plannings et définir à nouveau « le nombre de jours nécessaires » : « Nous avons des cycles d’information auprès des gestionnaires de réseaux, de RTE. Il faut leur donner de la visibilité en matière de production. » D’autant que, ajoute EDF, reste en parallèle «  17 000 activités de maintenance » à réaliser sur ce réacteur 2 « en dehors du générateur de vapeur ».

Les travaux concernant le revêtement de la piscine, indique-t-on au service communication de la centrale seinomarine, ont démarré il y a « dix jours » et s’étaleront sur « un ou deux mois ». Surtout, à en croire EDF, « il n’y a pas de difficulté technique qui viendrait expliquer le report. Cette réparation n’est pas plus technique que de construire une piscine neuve ».

Quant à l’origine de la chute, toujours d’après EDF, « les premiers retours font état d’un défaut de conception sur la tête d’ancrage du palonnier » qui soutenait le générateur.

« Tout le monde compte ses sous, EDF comme ses sous-traitants »

Du côté du syndicat CGT de Paluel, cet énième retard ne constitue pas une surprise. «  Nous ne sommes pas étonnés du tout », commente Bruno Le Guillou, le secrétaire général, regrettant « d’avoir appris l’information par la presse » : « L’annonce d’une remise en marche en novembre nous paraissait utopique, trop rapide et irrationnelle. Mis à part les conséquences de l’accident, il reste de nombreux chantiers qui ont été stoppés sur l’ensemble du réacteur 2. Mis bout à bout, cela semblait irréaliste. » Et le syndicaliste d’estimer qu’un redémarrage en février représente toujours « un gros challenge ».

Au sein des forces écologistes normandes, la critique se veut plus affirmée. « La rationalité économique et la prudence environnementale pousseraient à fermer le réacteur 2 de Paluel. Mais EDF s’acharne pour des raisons idéologiques et politiques, considère le militant Guillaume Blavette, du collectif Stop EPR, ni à Penly ni ailleurs. Et, au-delà de l’affaire du générateur de vapeur, seuls 2/3 des opérations autour du grand carénage du réacteur 2 ont été réalisés. En sachant que EDF n’a plus les moyens, eu égard à son endettement faramineux. Tout le monde compte ses sous, EDF comme ses sous-traitants. »

Quand on parle nucléaire, enjeu politique national s’il en est, la communication se verrouille et se résume souvent à une opposition frontale entre EDF – ou Areva – pour qui, en gros, « tout va bien, aucun souci » et les associations écologistes qui estiment, dans les grandes lignes, « qu’on nous cache tout, on nous dit rien ». En matière d’atome fissuré, la transparence reste à inventer.