avril 2017 – LE POULPE

Pierre Albertini : « Hervé Morin ? Le dur est devant lui »

Si l’ancien maire centriste de Rouen de 2001 à 2008, Pierre Albertini, a quitté la scène politique depuis sa défaite aux municipales en 2008, face à Valérie Fourneyron, il reste un observateur averti de la donne locale. Et même nationale puisqu’il a participé, « au niveau des idées », à la campagne d’Alain Juppé pendant la primaire de la droite. Mais sa parole publique s’est extrêmement raréfiée. Sollicité par Filfax, il a accepté de livrer sa vision. Sur les résultats du premier tour, Macron, la montée du Fn, la déconfiture de la droite, mais aussi sur la situation rouennaise, l’action du maire actuel Yvon Robert, celles du président de la Métropole Frédéric Sanchez ou encore d’Hervé Morin, à la tête de la Région. Interview au long cours.

Quels sont, à vos yeux, les principaux enseignements du premier tour ?

Le premier pour moi, c’est la France éclatée. On dit depuis assez longtemps que la société se craquèle. C’est évident sur le plan politique. Quatre candidats aux alentours de 20 % chacun, c’est une première. Ça ne s’est jamais produit sous cette forme. Au pire un trio, mais quatre forces d’importance politique globalement égale, jamais. Et cela traduit à mon avis un mal assez profond. Souvent l’on dit que les institutions de la 5ème République ne fonctionnent pas bien, je ne crois pas que ce soit tout à fait le cas, même si l’on peut les améliorer. En réalité les structures politiques, notamment les partis, qui devraient à la fois orienter le débat, structurer les comportements, forger de nouvelles candidatures, jouer un rôle de promotion politique et sociale, ne fonctionnent plus, à l’évidence. Elles se sont transformées en écuries dans lesquelles chacun rivalise pour se mettre en position avantageuse pour la prochaine élection, mais ce ne sont plus des organisations de masse. Le Parti socialiste est un parti d’élus, les Républicains est également un parti extrêmement minoritaire, avec une base très étroite. Quant au Parti communiste, il a perdu l’essentiel de sa puissance militante. En revanche, on voit apparaître des mouvements plus ou moins durables : En Marche, la France insoumise. Personne n’aurait parié sur ces deux-là il y a six mois. Ils ont failli se retrouver l’un contre l’autre au second tour, cela s’est joué à un cheveu.

Auparavant, il y a eu Podemos en Espagne, plus durable, Nuit Debout en France, beaucoup moins durable. En fait ce sont des mouvements qui se sont dispersés, on les retrouve chez Mélenchon, chez Hamon… Voilà pour le premier constat, cet espèce de foisonnement, d’éclatement.

Est-ce la fin des grands partis ?

Pour la 5ème République classique que l’on connaissait depuis cinquante ans, c’est certainement la fin des deux partis de gouvernement, PS et Républicains. Les Républicains entretiennent l’illusion qu’ils vont pouvoir gagner les élections législatives, mais c’est un discours de fuite en avant. Ils ont perdu lamentablement une présidentielle qui leur était destinée. En janvier François Fillon était présenté comme le vainqueur incontestable de la présidentielle, et ils cherchent à se rattraper. En réalité ils vont essayer de sauver une partie de leur groupe, mais il y aura des dégâts très importants. Je ne crois pas qu’ils seront majoritaires. Je ne suis pas sûr, non plus, que Macron lui même le sera. On peut se retrouver avec une France difficilement gouvernable. Ceci étant, les partis politiques au pouvoir depuis des décennies n’ont pas été d’une grande efficacité. Le discrédit de la politique vient du jugement très négatif que les Français portent sur eux. Il y a hiatus sur ce qu’on promet et ce qu’on fait. Sarkozy et Hollande ont été les deux illustrations les plus récentes de cet échec de la politique. Elle ne change plus le cours des choses, elle ne change plus la vie.

La décomposition est donc en marche. Y’aura-t-il recomposition ? C’est la grande question. Je ne crois pas que le PS va totalement disparaître, il faudra certainement qu’il clarifie sa position idéologique et politique. Les Républicains vont entrer dans une guerre fratricide, pénible à suivre. Les couteaux sont déjà tirés. Dans la génération des 40 – 50 ans, ils sont nombreux à vouloir devenir calife à la place du calife. Et Sarkozy est toujours à la manoeuvre, en poussant ses hommes, Baroin, Wauquiez. Ce qui est quand même assez étonnant pour quelqu’un qui s’est retiré de la vie politique…

Maintenant, est-ce que la recomposition se fera ? Je l’espère mais je n’en suis pas sûr. Pour cela, il faudrait un gouvernement de très large union, que Macron ne fasse pas ce que Chirac a fait en 2002 : élu avec 82 % des voix, il compose un gouvernement RPR. Le comble de la bêtise. Il faut qu’il fasse un gouvernement qui fasse bouger les lignes, exploser les clivages, parce que ceux-ci existent encore, mais ils traversent les partis. Il y a les européens, les anti-européens, les partisans de la mondialisation, les antimondialisations, les progressistes, les conservateurs, les gens partisans d’une laïcité tolérante, ceux qui la veulent très stricte, voire une guerre de religion. Cela fractionne tous les partis. Pourra-t-il le faire ? C’est une question importante. Il y a un accord électoral entre En marche et le Modem, mais il n’est pas en soi suffisant pour garantir l’apparition d’une force politique nouvelle qui irait, grosso modo, de la gauche modérée jusqu’au centre droit. Le vrai test sera les législatives. Parce que le second tour des présidentielles est joué.

« Ma crainte serait que Macron dispose d’une majorité faible »

Aucune crainte ?

Non, ma crainte serait que Macron dipose d’une majorité faible, 55 – 45 %. Mais je ne vois pas comment Marine Le Pen pourrait gagner la présidentielle aujourd’hui. Ce que je souhaite, c’est qu’il y ait un soutien fort de ceux qui sont hostiles au Front national. 60 – 40 % me paraît le minimum. C’est la condition de la recomposition. Si la victoire est acquise dans la douleur, les conditions politiques ne seront pas réunies. Or, il faut que Macron puisse attirer à lui – il l’a fait – quelques anciens ministres ou ténors du Parti socialiste, quelques-uns qui viennent du centre ou des Républicains. Mais il en faut beaucoup plus. J’ai entendu Bruno Le Maire dire qu’il ne renonçait pas à travailler positivement avec Macron. Ça ne veut pas dire nécessairement entrer dans le parti politique de Macron, mais essayer de faire un programme de gouvernement. Estrosi l’a fait, et vous avez vu comment il a été traité par ses troupes. C’est quand même aberrant. La politique est noble, mais elle ne doit pas conduire à pervertir les rapports humains.

Il faut saisir cette opportunité, sinon la prochaine fois ce sera à coup sûr un démagogue qui gagnera. Probablement Marine Le Pen, car son mouvement est plus structuré. Au contraire, celui de Mélenchon, qui compte beaucoup de jeunes, va connaître des pertes. A 18 – 20 ans, on évolue assez vite. C’est un peu la dernière chance. Il faut se redresser moralement, économiquement, même si cela demande du temps.

Un commentaire sur la première place de Marine Le Pen en Seine-Maritime et dans l’Eure à l’issue du premier tour…

Je suis effrayé. C’est invraisemblable que ce soit dans les lieux où il y a le moins d’immigrés que le Front national prospère avec le plus de vigueur, comme dans l’Eure ou le pays de Bray. Vous avez vu beaucoup d’immigrés dans le pays de Bray…. Cela se double d’un réflexe préoccupant : non seulement ces gens se disent que la vague migratoire va peut-être déferler sur nous, bien qu’on n’en ait pas vu la couleur et que l’on soit dans le fantasme, mais ils pensent aussi être abandonnés par l’Etat.

Que pensez-vous du cas Macron, de sa trajectoire de météore ?

J’ai eu beaucoup de défiance, déjà quand il était secrétaire général adjoint de l’Elysée. Même si c’est quand il était ministre que j’ai éprouvé le plus de doutes : il a bien essayé de faire des choses, mais en restant au milieu du gué. La loi dite Macron, la plus discutée à l’Assemblée nationale – 400 heures de discussion ! -, qu’en reste-t-il ? Des bus sur les routes qui ont du mal à trouver leur équilibre économique… Le saupoudrage ne fait pas une politique forte. Donc j’avais des préventions. Je pensais qu’il était d’abord un homme de communication, avant d’être un homme de fond, de dossiers. Finalement, la première inflexion dans mon jugement fut son départ du gouvernement. Je me suis dit : voilà au moins quelqu’un qui ne va pas boire la coupe jusqu’à la lie, qui le courage de dire j’arrête, je sors du système Hollande puisque je ne peux pas agir suffisamment. J’aurais voulu que Fillon fasse la même chose avec Sarkozy, malheureusement lui a accepté de boire cette coupe jusqu’à la lie pendant cinq ans. Valls aurait dû, lui aussi, le faire plus tôt.

Le programme de Macron me paraît encore flou sur certains points. Il y a quand même des priorités importantes, notamment sur l’école. Sur le plan économique, la durée du travail, la retraite, le pouvoir d’achat, il reste entre deux eaux. Cela gagnerait à être précisé. Sur le régalien, n’ayant pas encore une expérience considérable, il a besoin d’être conforté. Mais quand j’ai fait part à Bayrou, que j’ai eu au téléphone, de ces préventions, il m’a dit « moi aussi, je pensais la même chose. Maintenant que je le connais, l’homme est certainement plus sérieux ». Je demande à voir, comme Saint-Thomas.

Quel est votre sentiment sur l’échec de François Fillon ? Aura-t-il des conséquences sur la droite locale ?

Oh oui. A l’image des Républicains au plan national qui vont avoir beaucoup de mal à maintenir leur unité, les candidats locaux aux législatives ne sont peut-être pas plombés, mais ils vont courir le 100 mètres avec des chaussures de scaphandrier. La dynamique qu’ils espéraient ne s’est pas produite. Fillon a consolidé un socle de 20 %, très loin de ce que représente la droite et l’UDI dans le pays. Je crois qu’il aurait dû se retirer dès février. En plus des affaires, il portait quand même des aspirations qui ne paraissaient pas justes aux yeux de certains : la santé, les effectifs de la fonction publique, la protection sociale, la durée du travail laissée à la libre discussion alors que c’est un rapport de force dans les grandes entreprises… On était à 35 h et on passerait à 48 h, mais combien serait-on payé ? Il n’a jamais été capable de le dire. Et puis il est allé chercher ses soutiens dans des mouvements d’inspiration intégriste, Sens commun par exemple. Il a eu la bêtise de dire qu’il pourrait intégrer ces gens dans son gouvernement, c’est le contraire de la laïcité. Qu’il soit chrétien, je le respecte, je le suis aussi, mais on ne doit pas juger quelqu’un en fonction de ses opinions religieuses. Une erreur stratégique.

« Valérie Fourneyron En marche ? Possible »

A Rouen, peut-on imaginer une recomposition politique à l’aune de ces résultats, c’est-à-dire une droite fracturée et un PS quasi enterré ?

Cela dépendra de la qualité des investitures données par Macron et le Modem. D’après ce que j’ai pu comprendre, le Modem devrait avoir une circonscription réservée par département. En marche a reçu presque 15 000 candidatures. Il faut à la fois des gens de la société civile, donc renouvelés, mais aussi des personnes expérimentées. Etre bombardé candidat à 35 – 40 ans quand on n’a jamais fait de campagne, même si l’étiquette En marche est porteuse, est compliqué. S’il donne des investitures judicieuses, oui, il y aura une recomposition politique. Il y aura forcément des conséquences dans les 1ère (Rouen, Mont-Saint-Aignan) et 2ème circonscriptions (Bois-Guillaume, Bihorel). En revanche, dans les bastions socialistes, Sotteville, Petit-Quevily, Grand-Quevilly, je ne vois comment on pourra leur contester le premier rôle.

Concrètement, à Rouen, la députée PS Valérie Founeyron pourrait représenter En marche ?

That’s the question. C’est tout à fait possible.

En 2020, la conquête par la droite de la mairie de Rouen a-t-elle toujours un sens ? 

Non, aucun sens. En 2001, j’ai été élu par un concours de circonstances, il faut bien le dire. Je n’avais aucune chance. J’ai fait 35,5 % au premier tour et Yvon Robert, 35 %, mais je n’avais quasiment pas de réserves. Or, il fallait passer de 35 à plus de 50 %. Mais j’ai bénéficié de la division entre le PS et les Verts. C’est tout à fait clair que l’électorat vert était divisé. Ça a suffi à me faire gagner. Mais, depuis cette époque, je suis convaincu qu’une liste de droite à Rouen est vouée à l’échec. Il faut une liste de large ouverture. Une liste inspirée par En marche, le centre grosso modo car Macron est au fond un centriste de gauche, a peut-être une chance. La sociologie de Rouen, aujourd’hui de centre gauche, est extrêmement différente d’il y a trente ans.

A Rouen toujours, comment jugez-vous l’action d’Yvon Robert ?

Je me suis abstenu de porter un jugement. Ayant fait le choix en 2008 de ne pas rester conseiller municipal, j’ai simplement regardé, observé. En 2014, j’ai tenté, mais je n’ai pas réussi, de faire une liste d’union derrière moi en disant « je me présente et puis je disparais au bout d’un an ou deux ». Cette idée n’a pas été avérée, et mon expression publique a été quasi-inexistante.

Mais les années passant…

La chose qui me paraît la plus préoccupante, c’est l’absence de marges de manoeuvre du maire de Rouen. Financière et politique. Financièrement, la situation par rapport au début des années 2000 ne s’est pas du tout améliorée. Le transfert d’une partie du personnel et des charges à la Métropole ne s’est pas traduit par une amélioration des finances de la Ville. Les gens croient qu’en transférant certains équipements, les musées ou une grande partie du personnel, ce sont des charges en moins pour la mairie. En réalité pas du tout. Quand le transfert se produit, on tient compte de ce que la Ville dépensait, et on le déduit du concours qu’elle reçoit de l’agglomération. Donc ça n’a pas amélioré la situation. On m’a raconté que l’an dernier, dans un rapport qui est difficile entre Frédéric Sanchez et Yvon Robert, ce dernier était quasiment aux abois en raison de l’impossibilité de boucler son budget 2016 pour plusieurs millions d’euros. Et il a dû négocier des concours de l’agglomération ou des transferts de compétence ou de personnel, pour essayer d’alléger au moins provisoirement la contrainte. C’est cela qui est préoccupant : le maire de la ville-centre est devenu un maire de proximité. Il lui reste, en toute autonomie, les écoles, les crèches, le sport de proximité, pas de haut niveau, la voirie va lui échapper… Les grandes décisions d’investissement sont aujourd’hui totalement prises par la Métropole. C’est quand même une difficulté à mes yeux. La seule façon de la contourner serait que le maire de Rouen préside la Métropole, ce qui n’a pas été possible. C’est un vrai problème de locomotive pour l’agglomération que l’on n’a jamais réussi à résoudre.

« Si j’avais su que ces emprunts se révèleraient toxiques, je ne les aurais pas souscrits »

Sur la situation financière de la Ville de Rouen, quelle est votre part de responsabilité ? Vous vous en sentez comptable ? 

On m’a fait un procès sur les emprunts toxiques. D’abord c’est Yvon Robert qui a initié le processus en 1995, ce qui était légitime. Moi j’en ai ensuite bénéficié assez largement, le mouvement a suivi jusqu’en 2006. Et on en a profité, avec des taux d’intérêt avantageux. Puis est arrivé un moment où les paramètres retenus dans ces emprunts se sont retournés et là, la facture a été aggravée. Est-ce que le poids de ces emprunts toxiques a pénalisé la Ville ? Oui, mais légèrement. En fait, ils ont été rapidement renégociés, sauf quelques-uns où la discussion a été plus difficile, avec Dexia et Royal Bank of Scotland. Mais, quand j’ai quitté la ville, sa dette représentait exactement ses recettes de fonctionnement. Elle était à un niveau admissible. Il a fallu, en effet, purger ces emprunts toxiques, c’est vrai, mais Yvon Robert a fait intervenir un cabinet spécialisé. Il se trouve que j’ai eu le rapport et que le dommage pour la Ville a été assez faible. En revanche, la Ville a connu une flambée après 2008, c’est-à-dire que de nouveaux emprunts ont été conclus et les taux d’intérêt étant moins favorables, effectivement Yvon Robert s’est retrouvé dans une situation qui ne m’était plus imputable.

Je prends ma part de responsabilité. Si j’avais su que ces emprunts se révèleraient toxiques, je ne les aurais pas souscrits. Pendant les dix ans où ils ont fonctionné, personne n’a rien dit, ça a été un bénéfice pour les collectivités. Un moment ça a dérapé. Je ne cherche pas à dire que je ne suis pas responsable. Mais c’est tout à fait modeste dans la situation actuelle de la Ville.

Et quid du partenariat public privé (PPP) avec Vinci que vous avez acté et qui, entend-on parfois, pèserait sur les finances de la ville pour une longue période ?

Non. Il y a eu des rapports de la chambre régionale des comptes sur le PPP, qui a permis de rénover largement l’éclairage public et les feux tricolores, et des ajustements étaient prévus dès l’origine. On l’a signé parce qu’en matière d’éclairage public, les données techniques allaient évoluer, donc il était prévu qu’il y ait une clause de remise sur le métier tous les deux à trois ans de ce dispositif. Alors il y a eu des ajustements, Yvon Robert les a faits de la façon dont je les aurais faits. Mais le PPP a permis de réaliser en deux ans ce que la Ville aurait fait en quinze.

Je reviens sur la situation financière de Rouen et ses 24 millions d’euros d’investissement à peine en 2017. Comment l’expliquez-vous ?

Indépendamment d’Yvon Robert et de moi-même, la Ville paye le prix, depuis trente ou quarante ans, d’une déperdition démographique importante malgré le petit redressement récent : 112 000 aujourd’hui contre près de 130 000 à la fin des années 60. Avec, en plus, une déperdition économique car un certain nombre d’activités ont fui la ville. Et les lois sur la décentralisation ont transféré le produit de ces taxes vers les agglomérations. La Ville ne reçoit en retour qu’une très maigre consolation. Troisièmement, les charges de centralité sont très fortes. C’est une ville difficile, enserrée entre des collines, avec une traversée de fleuve, une tradition culturelle vivace qu’il faut entretenir. Et qui porte sur 110 000 habitants. Je ne vois pas le redressement de la situation dans les dix ans qui viennent.

Même si le maire, en 2020, parvient à prendre la tête de la Métropole ?

Sauf ce facteur, bien sûr. Il faudrait encore que le maire qui présiderait la Métropole à ce moment-là soit dans une situation qui lui permette de faire comprendre aux communes périphériques qu’elles ont intérêt à consolider d’abord la ville-centre avant leurs propres communes. Or, l’inverse a été fait. Dans le système Fabius, il est tout à fait clair que l’on a tiré vers la périphérie, notamment la rive sud. Je ne suis pas contre ces communes, elles doivent se développer, mais la priorité aurait dû être la ville-centre car c’est le lieu de rassemblement de l’agglomération. On a inversé les facteurs. Même la configuration du métro a avantagé la rive sud et totalement désavantagé les plateaux nord. Pour les commerçants de Rouen, qui faudrait-il faire descendre vers le centre ? Mont-Saint-Aignan, Bois-Guillaume, Bihorel… C’est là que le pouvoir d’achat se situe. Ces stratégies territoriales ont existé aussi dans l’autre sens : longtemps Bois-Guillaume a refusé de faire du logement social parce que c’était plus avantageux électoralement pour eux. Lecanuet le disait : les gens préfèrent être des roitelets dans leur petit royaume, plutôt que de concourir à une oeuvre globale. Mais tout n’est pas à jeter, il y a eu de très bonnes décisions : la rénovation des quais, le palais des sports, les docks, la pépinière d’entreprises médicales près du CHU…

Venez-en à la Métropole. Comment jugez-vous sa pertinence et la façon dont elle est conduite par Frédéric Sanchez ?

Une Métropole s’imposait. Compte tenu du morcellement, de la petite taille de la ville dans l’agglo, et du grand nombre de villes de taille moyenne, la situation est complexe. Il faut composer avec toutes ces villes, qui pèsent. Trouver l’intérêt général est compliqué. Le fonctionnement de la Métropole en tant que telle n’est pas contestable. Maintenant, c’est la définition des priorités qui, au moins dans un premier temps, ce qui a été corrigé depuis, a surtout fonctionné à l’avantage de la rive sud et des petites communes. Désormais on est vraiment dans une tentative de chercher un intérêt général et de définir des chantiers prioritaires : le palais des sports, la plaine de la Ronce, bien que ça démarre lentement, l’urbanisation de la rive gauche avec le quartier Flaubert, qui démarre encore plus lentement…

Quant à Frédéric Sanchez, je m’entends bien avec lui, même si c’était davantage le cas avec François Zimeray. Il est extrêmement directif et secret. Je connais certains de ses directeurs qui disent qu’avec lui c’est dur. Il veut être le patron, il est à la limite à la fois l’élu qui préside et le directeur des services qui dirige. Or, l’élu donne les directives, contrôle, sanctionne si besoin, mais ne dirige pas du matin au soir. Si vous le faites, vous amenez tout à vous, le moindre détail, la machine finit par se bloquer car vous découragez les gens. Ils ne prennent plus d’initiatives quand le centre de décision est unique. Il faudrait que Frédéric Sanchez en tire les conséquences, mais je ne vois pas qui dans son environnement pourrait le conduire à modifier sa ligne. Il y aurait peut-être une piste: qu’il se présente à la mairie de Rouen et qu’il voit vraiment qu’il faut tenir les deux leviers. Aujourd’hui, il n’y a pas de confiance entre la Métropole et la Ville, et le rapport est très défavorable à cette dernière. La seule façon est de mettre les dossiers sur la table et se demander ce que l’on peut faire tous ensemble.

« Sur la réunification, la méfiance était surtout bas-normande »

Que pensez-vous du rapprochement des clubs de foot de Petit-Quevilly et Rouen ?

C’est un échec en termes d’image. Quand j’entends les commentateurs parler de Quevilly-Rouen, QRM, ça ne colle pas. Qu’on fasse la fusion, peut-être, mais il fallait que Quevilly renonce à son appellation. C’était le FCR, les Diables rouges.

A l’aune du rapport de forces actuel, la Métropole restera-t-elle socialiste en 2020 ?

Oui, c’est possible. Il existe une différence entre la situation nationale et l’ancrage local. Les motivations des électeurs sont différentes. Je ne vois pas une inversion à moyen terme.

Votre jugement sur l’action d’Hervé Morin à la tête de la Région Normandie ?

Je ne suis pas avec acuité les dossiers régionaux, mais je connais bien Hervé Morin. Je dirais que c’est plutôt encourageant. Il a notamment réussi à ne pas donner le sentiment aux trois villes importantes qu’elles perdaient à la réunification. Il a réussi à faire un partage, tout en établissant le chef-lieu de la collectivité à Caen.

A Rouen, on entend pourtant des critiques sur une préférence qui serait donnée à Caen…

Mais qu’auraient été les plaintes des Caennais s’il avait tout mis à Rouen ? Il faut du temps pour cela. La méfiance était surtout bas normande. Eux se méfiaient surtout de Rouen, pas parce que le Rouennais serait dominateur et sûr de lui, mais en raison de sa taille. La réunification ne veut pas dire la disparition des trois villes. Là-dessus, Hervé Morin a assez correctement manoeuvré.

Maintenant, les grands dossiers sont devant lui : la réindustrialisation, le rapport avec Paris, l’axe Seine, la Ligne nouvelle Paris-Normandie… Or, il ne se passe rien à ce niveau pour l’instant. Sur le train, ça n’a pas avancé. La dégradation se poursuit. Toujours des retards, des trains inconfortables. En parallèle, le Grand Paris avance, notamment sur les transports. Nous, comment s’accroche-t-on à ce wagon-là ? Sur l’avion, je suis curieux de voir ce qu’ils vont faire de l’aéroport de Rouen à Boos. J’avais échoué à en faire un aéroport de proximité. La Région a une velléité, on va voir ce que ça va donner. Il y a aussi la qualité de la formation dans l’enseignement supérieur, où l’on a un petit retard. Il faut se préoccuper de la question. Les centres de recherche aussi : la recherche publique est tout à fait insuffisante en Normandie. Que deviendront les grands investissements lourds, tel le Ganil à Caen (Grand accélérateur national d’ions lourds, NDLR) ?

Ce ne sont pas des dossiers que l’on va traiter à coup de communication. Il faut empoigner les dures réalités, certainement accepter d’y passer des heures et des heures pour convaincre les gens, les rapprocher. Bref, le dur est devant lui.

Un audit sur le climat social lancé au conseil régional de Normandie

La Région Normandie va prendre le pouls de ses agents. Dans les tous prochains jours, un cabinet externe et indépendant sera missionné. Il aura à se plonger dans les arcanes d’une entité publique en pleine mutation. « Cette enquête à venir est un élément parmi d’autres visant à la prévention des risques sociaux dans la collectivité », souligne Christine Echelard, directrice générale adjointe (DGA) ressources, performance, vie et évolution de la collectivité. Concrètement, il s’agit d’évaluer les situations de travail et le ressenti des agents pour ensuite déployer un plan d’action à même d’accompagner les quelques 2 700 agents de la Région. Autrement dit ne pas se contenter des seules remontées d’informations parcellaires pour glisser vers un diagnostic global de la situation et des conditions de travail.

Pourquoi une telle démarche ? La situation serait-elle critique en interne ? « Pas du tout, répond la DGA. C’est une action classique souvent mise en œuvre dans le cadre d’une fusion de collectivités ou de transfert de personnel. » « Ce sont des opérations compliquées qui entraînent de profondes réorganisations qui ne le sont pas moins », estime de son côté Bruno Thenail, représentant CFDT qui applaudit donc des deux mains au lancement de l’audit.

Restitution du diagnostic avant la fin de l’année

D’ores et déjà, le syndicaliste identifie des secteurs où des agents peuvent être « en souffrance au travail ». « En particulier dans les lycées », pointe-t-il. Ce que confirme Dominique Martor, secrétaire général du syndicat CGT à la Région : « Aujourd’hui, il y a des problèmes dans près de 35 lycées », détaille-t-il. Il y a quelques semaines, un agent du service informatique des lycées s’est même donné la mort. Le cégétiste salue lui-aussi l’initiative de la nouvelle administration régionale. « On le réclame depuis des années », rappelle-t-il. Avant même la restitution d’un diagnostic précis, il cible déjà la gestion RH « particulière et autoritaire » ayant cours, selon lui, dans l’ancienne collectivité haut-normande.

Le cabinet choisi devra, entre autres, objectiver ce type de ressenti. La feuille de route qui lui a été assignée a été validée lors du CHSCT organisé le 20 mars dernier. « Désormais, nous sommes en phase de notification auprès de l’attributaire », indique Christine Echelard. L’heureux élu a été choisi mais la DGA se refuse à livrer son nom. « C’est encore trop tôt », lâche-t-elle. On sait néanmoins de quelle manière il va procéder pour autopsier les services de la Région. « Des échanges avec les agents en direct ou sur la base de questionnaires écrits », explique Christine Echelard. Le rendu de ce diagnostic devrait intervenir, au plus tard, d’ici la fin de l’année 2017. « Il sera accompagné de préconisations basées sur ce dernier », complète la DGA.

« Ces mesures seront déployées de manière concrète à partir de 2018 », ajoute-t-elle. « Dans le même temps, un vaste de plan de formation à destination des managers va être déclenché », révèle également Bruno Thenail. Sans oublier les grandes négociations sociales sur l’harmonisation du temps de travail ou du régime indemnitaire qui ont débuté en février dernier. Sur le papier, la fusion normande est une réalité. En interne, en revanche, le grand chambardement ne fait que commencer…

Incinération des déchets à Rouen : l’usine Vesta restera dans le giron du privé

L‘information demeure officieuse. Pourtant, selon plusieurs sources bien renseignées, l’affaire est désormais pliée. L’incinérateur de déchets Vesta, basé au Grand-Quevilly, continuera dans les années à venir à être exploité par un groupe privé. Et ce malgré la volonté des élus EE-LV de l’agglomération qui, en 2015, avait clairement pris position en faveur d’une régie publique ou d’une société publique locale (SPL) à la manière de ce qui avait été réalisé pour la distribution de l’eau potable et de l’assainissement.

Selon un source interne au Smedar, l’hypothèse d’une reprise en main par la sphère publique, un temps évoquée, est tout bonnement abandonnée. Et le système actuel, celui du contrat d’exploitation, va perdurer. « Un appel à candidatures sera lancé au début du mois de mai pour une première sélection. Une fois ce premier écrémage effectué, les finalistes recevront un cahier des charges détaillé des prestations à fournir et des conditions à remplir », développe cette même source.

« Dossier sensible »

Sans être aussi précis, un autre interlocuteur, politique cette fois, confirme l’information du bout des lèvres. « La présidence du Smedar et celle de la Métropole ne souhaitent pas changer de système », indique-t-il. Contactées, ces dernières, en la personne de Patrice Dupray (PCF) et de Frédéric Sanchez (PS), n’ont pas donné suite. Joint par téléphone, André Delestre, vice-président PCF, n’a pas voulu en dire plus, renvoyant vers son camarade de parti Patrice Dupray. « C’est un dossier sensible », a-t-il simplement lâché avant de raccrocher.

Dans cette chasse gardée du PCF rouennais, difficile d’obtenir des éléments précis sur le sujet. Pour en savoir plus, il faut solliciter Patrick Chabert, vice-président UDI au Smedar. L’élu centriste à la ville de Rouen confirme point par point nos informations. Et justifie le choix opéré à l’aune de deux arguments mis en lumière, notamment, par une étude menée par un cabinet d’assistance à maîtrise d’ouvrage :

« Les investissements à réaliser en particulier pour développer le réseau de chaleur sont trop importants pour être supportés par la collectivité publique. D’autre part, contrairement à la gestion de l’eau, la prise en main de l’usine Vesta nécessite un haut niveau de technicité. » « Exploiter un tel outil sera plus souple en faisant appel à la sphère privée », pointe-t-il en guise de conclusion.

Veolia part avec une longueur d’avance

Aujourd’hui, c’est Veolia qui assure cette mission en échange d’une copieuse enveloppe financière – de l’ordre de plusieurs millions d’euros chaque année – versée par le syndicat mixte d’élimination des déchets de l’agglomération rouennaise (Smedar) abondé en majeure partie par les subventions des collectivités adhérentes, au premier chef la métropole de Rouen et la ville de Dieppe. Le contrat initial – 1997/2017 – arrive à échéance à la fin de cette année après avoir été prolongé d’une année afin que la réflexion sur le mode de gestion mûrisse.

Demain, c’est donc le système originel qui prévaudra. Etant entendu que Veolia part avec une longueur d’avance dans le cadre de cette future procédure de sélection. « Ils connaissent déjà très bien le job et les caractéristiques du site », analyse la source citée plus haut. Même si, le Smedar envisagerait, selon nos informations, de réduire la durée du contrat d’exploitation pour ne pas se retrouver contraint sur une période aussi longue que précédemment.

Pas de quoi, a priori, ravir les écolos locaux. En 2015, ils expliquaient « qu’il était impératif d’exclure tout contrat privé qui rendrait otage les politiques publiques de nos collectivités de clauses techniques et financières rendant impossible l’adaptation de notre territoire aux enjeux de demain ». Ces derniers auraient bien aimé rééditer le coup de l’eau potable. En 2011, en compagnie d’un collectif de citoyens, ils étaient parvenus à faire pression sur Laurent Fabius, alors président de la CREA, pour que celui-ci éjecte Veolia du jeu sur la rive sud de l’agglomération rouennaise.

A ce stade, Jean-Michel Bérégovoy, vice-président EE-LV au Smedar, attend d’en savoir plus pour se prononcer de manière officielle même si, d’ores et déjà, il prévient qu’il est « peu probable » qu’il vote une délibération allant dans le sens d’une reconduction de l’actuel système. Nul doute qu’il ne manquera pas de faire entendre sa voix lors de la prochaine réunion du bureau du Smedar fixée à mercredi et qui doit, justement, acter, de manière officielle cette fois, la préférence du Smedar en faveur d’un mode d’exploitation privé.

A la ferme de Mont-Saint-Aignan, c’est toujours « chaud Bouillons »

Presque deux ans déjà, en août 2015, que la ferme des Bouillons a été évacuée par les forces de l’ordre. Mais les militants écologistes qui ont occupé, pendant près de trois ans, cet espace agricole situé près de la forêt verte à Mont-Saint-Aignan pour empêcher la réalisation d’un projet immobilier porté par le groupe Immochan, ce qu’ils ont d’ailleurs obtenu, ne désarment pas.

Et continuent d’observer d’un oeil attentif et suspicieux la suite des événements. Même s’il n’y a plus de « zone à défendre », une « Zad » comme on les nomme à l’instar de Notre-Dame-des-Landes, et que le lieu a finalement été vendu à trois frères, les Mégard.

Pour empocher la mise à la barbe des zadistes, ces derniers promettent alors – en 2015 – de développer un « projet de ferme biologique en permaculture », sous la houlette de leur entreprise paysagiste rouennaise, Oeuvre d’Arbre. Une ferme bio et une activité de maraîchage ? Tiens tiens c’était justement le projet porté par les activistes écolo…

« La ferme devient une décharge »

« Nous nous sommes bien fait blouser. Le but était de nous virer », peste aujourd’hui Philippe Vue. Le barbu, toujours porte-parole de l’association « Bouillons terres d’avenir », était un des leaders de la contestation. Loin du cliché de l’écolo au chapeau de paille, l’homme est rompu de longue date aux combats environnementaux et aux arcanes du droit. Et, à l’écouter, ce qu’il se passe aujourd’hui sur le site n’est pas joli joli. Surtout, cela n’aurait rien à voir avec la promesse initiale des Mégard, qui gèrent désormais le site via la Societé civile d’exploitation agricole « Ferme Saint-Aignan » créée à cet effet.

« Depuis deux ans rien ne bouge au niveau de l’activité maraîchère et, au contraire, la ferme devient une décharge. Les Mégard s’en servent pour entreposer des déchets, des remblais provenant de chantiers immobiliers sur lesquels ils travaillent », attaque Philippe Vue. Et d’étayer ses accusations :  « Le 28 mars, on nous informe que quatre à cinq camions-bennes sont en train de décharger des déblais sur la ferme, plusieurs milliers de tonnes. On les suit et on se retrouve sur un chantier immobilier de Bouygues au Houlme sur lequel l’entreprise des Megard, Oeuvre d’Arbre, est sous-traitante… » Désormais d’imposants talus ceinturent en effet la ferme.

Aux yeux des « Bouillons terres d’avenir », l’infraction est manifeste, d’autant plus sur un site classé en zone naturelle protégée. « Le Plan local d’urbanisme n’est pas respecté. Les matériaux ramenés n’ont pas la qualité requise pour des talus », estime Philippe Vue qui, à l’aune de ces éléments, a écrit au procureur de la République et a porté l’affaire devant le tribunal administratif. Un référé doit être examiné le 26 avril.

Invité à réagir, Thibault Mégard, un des propriétaires, se fait peu disert : « Je n’ai aucune envie d’alimenter la polémique. Ces gens sont vexés, jaloux, c’est tout. Tout cela est de la pure spéculation. Nous n’avons rien à cacher, on assumera ce que l’on fait devant la justice. Je me demande ce qu’ils cherchent ? C’est un combat politique, visiblement nous ne sommes pas de leur bord, pas de leur couleur… » En son temps, les zadistes avaient pointé certains liens qui uniraient les Mégard à la droite traditionaliste rouennaise. Gauche contre droite, écolos contre cathos, pourfendeurs de la consommation versus libéraux. Si le raccourci peut sembler simpliste, la dimension politique de ce dossier s’avère cruciale.

« Je ne comprends pas la position de la Métropole »

D’autant qu’en marge des accusations portées par les activistes, le site fait également l’objet d’une opposition entre la mairie de Mont-Saint-Aignan et la Métropole Rouen Normandie. Sur la demande des Mégard qui souhaitent construire des serres, la municipalité conduite par la Républicaine Catherine Flavigny a, ces derniers mois, sollicité la Métropole, désormais en charge de l’urbanisme, afin de faire évoluer le classement de la ferme en zone agricole. A l’instar de l’association écologiste, la Métropole dirigée par le socialiste Frédéric Sanchez s’y refuse. «  Je ne comprends pas la position de la Métropole si ce n’est à y voir des visées politiciennes, déplore Catherine Flavigny. Les Mégard ont besoin de serres pour faire de la permaculture et ce n’est pas possible en zone naturelle. Je rappelle que la Métropole souhaite promouvoir l’agriculture périurbaine. Alors qu’on s’en donne les moyens. Ma position est plutôt consensuelle. »

Ce refus, l’édile mont-saint-aignanaise l’explique par la volonté de Frédéric Sanchez  « de ne pas froisser les élus écologistes » avec qui il gouverne la Métropole : « C’est clair comme de l’eau de roche. Il y a un accord entre eux pour que rien ne bouge. »

A l’opposé, Philippe Vue ne croit pas un instant à cette histoire de serres : «  C’est un argument fallacieux. Les Mégard, à l’origine, savaient que le terrain était en zone naturelle protégée. Dans leur projet, ils précisaient que seul le poullailler servirait de serre. Ils utilisent aujourd’hui ce prétexte afin d’obtenir le droit de transformer des bâtiments agricoles en habitations. »

Ces griefs, Philippe Vue et ses acolytes les ont énoncés de vive voix en s’invitant au conseil de municipal de Mont-Saint-Aignan, le jeudi 6 avril. Ils ont été reçus par la maire le lendemain. A l’issue de l’entretien, Catherine Flavigny, qui nous précise par ailleurs « que ces tas de gravats n’ont pas vocation à rester sur le site », a accepté de solliciter la préfecture pour un contrôle des terres entreposées. La suite au prochain épisode.

La Macronie en Normandie

Quelques semaines avant le 1er tour de l’élection présidentielle, En Marche compte ses forces en Normandie. Aujourd’hui, le nombre d’adhérents au mouvement s’établit à environ 9 000 personnes réparties dans plusieurs dizaines de comités locaux à travers toute la région. Sans parler de la multitude d’élus qui ont publiquement déclaré leur flamme au leader d’En Marche. Stéphane Travert, député PS et soutien de la première heure de l’ancien ministre de l’Economie y voit une certaine logique : « La Normandie est une terre de gens modérés qui s’accordent bien avec le programme et la personnalité d’Emmanuel Macron. » De manière plus fine, les départements de la Seine-Maritime et du Calvados apparaissent comme les territoires les plus réceptifs au discours et aux postures de l’ancien ministre. « Plus de 60 % de nos adhérents normands y sont rassemblés », révèle Damien Adam, référent pour la Seine-Maritime. C’est l’un des cadres du mouvement dans la région. Avec ses homologues des autres départements, il veille à la bonne structuration d’En Marche  en Normandie. Des hommes et des femmes peu connues qui apparaissent, néanmoins, comme des maillons essentiels dans le dispositif Macron.

Les chevilles ouvrières

A 27 ans, Damien Adam est l’une des « petites mains » du mouvement En Marche. Chef de produit marketing dans une entreprise privée installée à Rouen, il coordonne l’action des 33 comités locaux que compte la Seine-Maritime. « Je suis aussi le seul habilité à effectuer des dépenses de campagne au nom du mouvement », précise-t-il. Le référent se dit « novice » en politique même s’il reconnaît une certaine inclinaison pour le centre gauche. Depuis quelques semaines, il joue l’interface avec les élus locaux qui viennent le solliciter en prévision des prochaines législatives. « En ce moment, le téléphone sonne beaucoup », sourit-il.

Dans le Calvados, c’est une femme qui représente le mouvement. A 53 ans, Elisabeth Mailloux n’est pas, elle, totalement étrangère à la politique. « J’ai été adhérente du Parti radical Valoisien du temps de la présidence Borloo », confie-t-elle. Passée par la Générale des Eaux, l’ingénieure agronome a également participé aux négociations du Grenelle de l’environnement pour le compte du Medef. « Je revendique un positionnement de centre droit », souffle celle qui travaille désormais à son compte en tant que consultante en environnement et développement durable. La référente départementale n’a que peu hésité avant de rejoindre Emmanuel Macron : « Dépasser les clivages politiques traditionnels, promouvoir la société civile, la parité ou encore la probité… tout cela correspondait bien à mes idées. »

A la fin de l’année 2016, elle s’est proposée pour le poste de référente départementale. Et son nom a été retenu. « Je ne suis la cheffe de personne. Je me vois plutôt comme la garante de la cohérence idéologique du mouvement et du discours des différents comités locaux. » Sur ce dernier point, ce n’est pas tous les jours faciles. Dans l’agglomération de Caen, on dénombre pas moins de 16 groupes. Ici crée par une personnalité de gauche. Là par un homme plutôt marqué à droite. « Chaque animateur arrive avec sa propre histoire », justifie Elisabeth Mailloux qui pointe néanmoins la cohérence de l’ensemble dans la dernière ligne droite avant l’élection présidentielle. Reste à savoir si cela tiendra au moment de la séquence législative…

Dans l’Eure, il n’y a pas la même profusion de comités locaux. On en dénombre tout de même trente. De fait, le mouvement En Marche est parvenu à s’implanter presque partout. Une sacrée performance dans un département plutôt rural qui penche de plus en plus vers le Front national. « Mis à part le sud de l’Eure dans le secteur de Verneuil-sur-Avre, nous sommes représentés aux quatre coins du territoire, observe Fabien Gouttefarde, référent par ailleurs conseiller juridique auprès du ministère de La Défense spécialisé dans le droit de la guerre.

Ce juriste de 38 ans a fait partie de la première « fournée » de délégués départementaux désignés à la fin de l’été 2016. « J’ai fait acte de candidature et on m’a rappelé », glisse-t-il sans vouloir donner le nom de son interlocuteur. « J’ai eu consigne de ne pas le dire », se justifie-t-il. Après un entretien au niveau national, sa désignation a été officialisée.  Installé dans une petite bourgade du département, Fabien Gouttefarde revendique une trajectoire politique allant d’une adhésion au PS de Versailles entre 20 et 22 ans jusqu’à une certaine sympathie pour le Modem de François Bayrou.

« Sans jamais y être encarté », précise-t-il tout de suite. « Si François Bayrou a construit son identité autour du dépassement du clivage politique traditionnel, il a eu du mal à l’incarner », poursuit ce réserviste opérationnel. Et puis le messie Macron est arrivé. « Une respiration, un nouveau visage… j’ai foncé », se remémore celui qui a participé à la grande marche à l’été 2016. Que de chemin parcouru depuis. « Le nombre d’adhérents est passé de 230 à la fin septembre 2016 à 1 200 en ce début avril », se félicite Fabien Gouttefarde

Dans la Manche, les inscriptions se révèlent d’une moindre ampleur. Ce qui n’empêche pas Pierre Henry Debray, né à Coutances, de se dire satisfait. « 850 personnes réparties en une douzaine de comités, c’est plutôt bien », juge le jeune trentenaire, passé par Science Po Rennes, le consulat français de Houston et l’école de commerce Essec. Un temps chef d’entreprise, il travaille aujourd’hui au sein du cabinet de conseil Vertone. « J’interviens auprès de sociétés, anciens monopoles d’Etat ou qui vont être confrontés à l’ouverture à la concurrence », détaille celui qui avait activement milité pour l’adoption du traité constitutionnel européen en 2005.

Outre « la vision libérale de l’économie et de la société » prônée par son candidat, Pierre-Henry Debray apprécie la philosophie du mouvement En Marche. « C’est tout l’inverse d’une structure pyramidale, on travaille dans une démarche de co-construction. » Fort logiquement, il était présent au grand meeting organisé à Caen le 4 mars dernier. Installé à Paris la semaine, le jeune homme de 31 ans, « de sensibilité centriste », rentre le week-end dans la Manche pour déployer la campagne de son champion au niveau départemental. S’est-il déjà entretenu avec lui directement ? Gêné aux entournures, il opine du chef, mais se refuse à révéler la teneur de cet échange. La transparence a des limites, même chez les Marcheurs…

Les conseillers d’influence

A côté des cadres départementaux, on distingue quelques élus en mesure de souffler à l’oreille du candidat à la présidentielle. En Normandie, ils sont une poignée à être dans ce cas. A commencer par Stéphane Travert, le député socialiste de la Manche. Soutien de la première heure, l’ancien chef de cabinet de Philippe Duron à la mairie de Caen se démène depuis plusieurs mois aux côtés de son champion. « Je l’accompagne dans certains déplacements, je suis également dans l’équipe des porte-parole, je réponds aux médias », énumère l’intéressé. Il joue aussi un rôle d’intermédiaire auprès « des institutionnels Normands ».

« Je leur délivre des messages et je fais remonter des infos », explique Stéphane Travert. En tant que délégué national du mouvement, le député participe également au comité politique organisé à Paris chaque mardi. L’occasion d’affiner la stratégie et de déterminer les éléments de programme sur différentes thématiques. « En ce qui me concerne la pêche et l’agriculture », détaille l’élu qui précise, en sus, alerter l’ancien collaborateur de François Hollande « sur la température du pays ». « Après, Emmanuel Macron fait son miel de tout cela », explique le parlementaire socialiste.

Dans la même veine, on retrouve le député PRG du Calvados Alain Tourret. Lui aussi s’est déclaré très tôt en faveur du leader d’En marche. « Il a contribué à asseoir et dynamiser le mouvement dans notre département », analyse Elisabeth Mailloux, la référente pour ce territoire. L’élu PRG est convié au comité politique du mardi. « Je transmet des notes au candidat à la présidentielle sur des sujets aussi variés que la fonction publique, la réforme institutionnelle ou encore la justice », précise l’intéressé.

Aux côtés de ces deux députés, on retrouve également un maire. En l’occurrence celui de Deauville, le très influent Philippe Augier. Etiqueté les Centristes (le nouveau parti d’Hervé Morin), Philippe Augier s’est déclaré plus tard en faveur d’Emmanuel Macron. Ce qui ne l’empêche pas de distiller quelques conseils au candidat ou à son entourage. « Des échanges informels en lien avec le tourisme et le numérique », souffle l’élu disposant de solides réseaux aussi bien en Normandie que dans la capitale.

Un solide réseau d’élus

Sans prendre une part aussi active dans la campagne d’Emmanuel Macron, une ribambelle de politiques locaux ont annoncé leur soutien au patron d’En marche. Tant des petits maires que des élus de plus grande envergure. Dans le Calvados, on peut citer Tristan Duval, le maire sans étiquette de Cabourg ou bien encore Hélène Mialon-Burgat, l’édile PS de Mondeville. A Merville-Franceville, on trouve aussi Christophe Blanchet, maire adjoint de la commune et candidat aux législatives soutenu par le Modem. A ses côtés, on retrouve également le fantasque édile Modem d’Hérouville-Saint-Clair Rodolphe Thomas ou encore le président de la toute jeune communauté d’agglomération de Lisieux, le socialiste François Aubey. On note enfin l’appui de Marc-Andreu Sabater, le maire PRG de Vire à l’ouest du Calvados.

En Seine-Maritime, les rangs sont plus clairsemés. « Les grands élus restent attachés au PS tandis que la droite républicaine y est plus radicalisée », décrypte Stéphane Travert. Parmi ceux à être sorti du bois, il faut mentionner Bertrand Bellanger, conseiller départemental sans étiquette, mais membre de la majorité conduite par le président UDI Pascal Martin. On notera également la présence de Marc Migraine, adjoint au maire à l’environnement d’Edouard Philippe au Havre. A gauche, peu de noms à se mettre sous la dent. Hormis Dominique Gambier, maire PS de Déville-lès-Rouen ou encore celui de Dany Minel (sans étiquette, mais proche du PS), maire de Mesnières-en-Bray.

Dans l’Eure, le soutien le plus marquant est sans nul doute celui de Jean-Louis Destans, ancien président du conseil départemental et actuel député PS de la 2 eme circonscription de l’Eure. Dans son sillage, il entraîne deux de ses proches : Michel Leroux, maire de Pont-Audemer, et Alfred Recours,ex-député et édile de Conches-en-Ouche. Il faut également relever la présence de Mélanie Mammeri, conseillère régionale socialiste ou encore de Bruno Questel, ancien du PRG et du PS, maire du Grand Bourgtheroulde. Dans la Manche, hormis Stéphane Travert, Laurent Pien, l’édile de Condé-sur-Vire ou bien encore Bertrand Sorre pour la commune de Saint-Pair-sur-Mer sont tous les deux sortis du bois.

Législatives : très peu de certitudes et quelques hypothèses…

De manière officielle, tous les Marcheurs seraient focalisés sur un unique objectif : la victoire de leur champion à l’élection présidentielle. « Les législatives ne sont pas au coeur de nos préoccupations », indique Pierre-Henri Debray, référent départemental dans la Manche. Difficile à croire. D’ores et déjà, le second round de la prochaine séquence électorale se prépare. Même si, pour le moment, on ne connaît aucun des visages investis par le mouvement.

Seule certitude, En Marche annonce sa volonté de présenter un candidat dans chacune des vingt-huit circonscriptions normandes. Qui seront les heureux élus ? On peut raisonnablement penser que les soutiens de la première heure seront retenus dans leurs fiefs respectifs. Les parlementaires Stéphane Travert et Alain Tourret, évoqués plus haut, n’ont donc pas trop de soucis à se faire. Tous deux confirment s’être déclarés officiellement candidats à l’investiture via le site internet dédié. « Il n’y a pas de passe-droit, la procédure est la même pour tous », justifie Stéphane Travert.

Hormis ces deux cas particuliers, difficile d’y voir clair. « Pour le moment, rien n’est tranché », indique Damien Adam, référent départemental seinomarin qui annonce, de son côté, avoir sollicité l’investiture pour représenter le mouvement dans la 1ere circonscription, celle de Rouen. « J’estime être légitime », assène-t-il. D’une manière globale, le jeune homme note une abondance de candidatures. « Dans chaque circonscription, il y a plusieurs prétendants aux profils et tendances politiques variés. » In fine, c’est la commission nationale d’investiture, présidée par l’ancien chiraquien Jean-Paul Delevoye, qui aura à trancher.

Emmanuel Macron s’est engagé sur des objectifs de parité, sur 50 % de visages issus de la société civile ou encore de diversité dans les étiquettes politiques. « Il faut entendre ces objectifs au niveau national », précise d’emblée Fabien Gouttefarde, référent dans l’Eure. Autrement dit, ces critères ne seront pas forcément respectés à l’échelle d’un seul et même département. Au passage, le fonctionnaire au ministère de La Défense se refuse à dévoiler ses propres intentions. « Ça ne servirait pas le mouvement sur le terrain. Je préfère conserver un rôle d’arbitre. »

A titre individuel ou de manière plus globale, le mystère autour des investitures est savamment entretenu. « Il s’agit de ne démobiliser personne à quelques jours seulement du premier tour de la présidentielle », souffle Fabien Gouttefarde. « En tous les cas, ralliement ne signifie pas investiture », assène de son côté Damien Adam.

En tout de état de cause, les places seront chères. « Il y a une grande volonté de renouvellement », prévient Dominique Gambier, maire PS de Déville-lès-Rouen. En creux, l’ancien président de l’université de Rouen met en garde les vieux briscards du PS qui lorgneraient sur une investiture En Marche.

C’est le cas notamment de Jean-Louis Destans évoqué plus haut. Interrogé, ce dernier confie ne pas encore avoir effectué les démarches officielles. « Mais je suis intéressé et je réfléchis à le faire », indique l’élu eurois qui se verrait bien partir sous l’étiquette « majorité présidentielle » dans la 2eme circonscription de l’Eure. De la même manière, Driss Ettazaoui, adjoint au maire Modem à Evreux convoite la désignation dans la 1ere circo. « Je vais probablement y aller », souffle-t-il.

En ce qui le concerne, son éventuelle investiture sur la 1ere circonscription de l’Eure pourrait découler d’un accord départemental négocié localement avec la formation politique de François Bayrou. Idem en ce qui concerne Philippe Lailler, adjoint à la sécurité Modem à Caen qui convoite la 1 ere circonscription du Calvados. « Je ne serai pas hostile à représenter En Marche », confie-t-il.

Et qu’en est-il du côté du PS ? Au niveau des députés sortants, le flou demeure. Certains, tablant sur l’échec de Benoît Hamon, auraient-ils fait acte de candidature auprès des instances d’En Marche ? En Seine-Maritime, Damien Adam se refuse à s’épancher sur le sujet. « Certains vont solliciter l’investiture », croit savoir le très loquace Stéphane Travert. Ce que dément Nicolas Rouly, 1er fédéral socialiste qui y voit « une tentative d’intox » de la part de « son camarade » de parti à l’occasion de la dernière ligne droite avant le 1er tour de la présidentielle.

N’en demeure pas moins qu’un accord entre le PS et En Marche au niveau national pourrait rebattre les cartes. Dans cette hypothèse, les députées Marie Le Vern dans le nord de la Seine-Maritime ou encore Clotilde Valter à Lisieux dans le Calvados, toutes deux sur la ligne sociale démocrate de Manuel Valls, pourraient finalement représenter le mouvement En Marche. « Même si il nous faut éviter l’écueil d’apparaître comme le faux nez du PS », estime Fabien Gouttefarde. De l’art d’opérer un subtil dosage…

Dans tous les cas, les référents départementaux auront à donner leur avis sur les différentes candidatures. « Un avis simple », relativise Fabien Gouttefarde. Mais tout de même important. Elisabeth Mailloux Mailloux, pour le Calvados, ne fait pas de mystères quant à ses intentions en la matière. « Je pousserai en avant des femmes », confie-t-elle en affirmant, pour sa part, ne pas être intéressée par l’aventure parlementaire.

Les investitures aux législatives en Normandie devraient être annoncées par vagues successives jusqu’au lendemain du second tour, indique aujourd’hui Pierre-Henry Debray qui précise, qu’à ce jour, lui n’a pas fait la démarche de déclaration en ligne. S’il se décide à y aller, il ne devra pas trop tarder. Ça se bouscule déjà au portillon…