mars 2017 – LE POULPE

Région Normandie : un suicide, des questions et une enquête

C‘est un dramatique évènement dont la Région Normandie se serait, à coup sûr, bien passée. Le 2 mars dernier, un agent de catégorie C, officiant dans plusieurs lycées de la région dieppoise, s’est donné la mort.

Pour le syndicat auquel il appartenait, en l’occurence la CGT, le doute n’est pas permis : ce drame doit être relié à la situation professionnelle de l’agent. « Ses conditions de travail n’étaient pas satisfaisantes, raconte Dominique Martor, secrétaire CGT. Il avait des problèmes avec sa hiérarchie. » Le syndicaliste pointe les difficultés quotidiennes de ce salarié, soumis à une double autorité entre, d’un côté, les services du conseil régional et, de l’autre, les proviseurs. Avec l’un d’eux, les choses se passaient mal. « Il subissait une forme de mise au placard », révèle le cégétiste.

Jusque-là, les agents dédiés à l’informatique des lycées étaient affectés de manière fixe dans un établissement. A partir de cette date, des équipes volantes ont été formées avec pour mission de rayonner sur plusieurs écoles. « Au-delà de ce drame personnel, cette nouvelle organisation a suscité beaucoup de troubles chez les agents », confirme un syndicaliste CFDT qui estime néanmoins que les suicides sont « très souvent la résultante de plusieurs causes ».

« Malgré nos alertes, rien de concret n’a suivi »

Pour la CGT, la donne est limpide : la réforme mise en place en 2013 et déployée les années suivantes, apparaît clairement à l’origine de ce passage à l’acte. Et Dominique Martor de pointer la responsabilité de l’ancienne majorité régionale de l’ex-Région Haute-Normandie. Les modifications dans l’organisation du travail sont en effet intervenues sous les présidences Le Vern et Mayer-Rossignol (PS). « A l’époque le dialogue social était très compliqué, se remémore le cégétiste. On nous renvoyait dans les cordes lorsque l’on évoquait les problématiques de souffrances au travail. »

A cette même période, la CGT avait sonné l’alerte à propos d’un autre salarié qui menaçait de mettre fin à ses jours. Rien de très consistant n’avait été décidé. En tout état de cause, la réorganisation interne s’était poursuivie. Interrogé sur le sujet, Nicolas Mayer-Rossignol ne souvient pas « de situations particulières » mais confie « avoir essayé de faire de son mieux », évoquant un dialogue constant avec les organisations syndicales sur les problématiques de souffrance au travail. Au passage, il rappelle qu’il n’a eu à connaître « ni grève ni suicide pendant cette période ».

Aujourd’hui chef de file de l’opposition socialiste au conseil régional, il s’étonne « qu’on vienne lui imputer une quelconque responsabilité dans cet évènement alors même qu’une nouvelle majorité est en place depuis presque un an et demi ». De fait, le changement de couleur politique n’a pas véritablement bouleversé les choses en matière de gestion des ressources humaines. « Malgré nos alertes, rien de concret n’a suivi », regrette Dominique Martor.

Sans s’épancher, Frédéric Ollivier, l’actuel directeur général des services de la collectivité régionale désormais dirigée par le centriste Hervé Morin, ne le dément pas. A propos du suicide, il évoque « un cumul de difficultés personnelles et professionnelles ». Au passage, le DGS reconnaît « un contexte compliqué » autour du service informatique. « Ses agents ne sont pas toujours considérés comme partie intégrante de l’équipe de l’établissement dans lequel ils interviennent et ils peuvent subir de fortes pressions de la part des proviseurs », explique-t-il.

Une commission d’enquête

Dès qu’elle a été informée du drame, la collectivité régionale a tout de suite réagi. Et plutôt bien aux yeux de la CGT : » Hervé Morin a rassemblé l’ensemble des personnels du service et il a été à l’écoute », observe le cégétiste. Hervé Morin s’est également exprimé sur le sujet lors d’un comité technique organisé le 17 mars dernier. Le 20 mars, une réunion du comité hygiène et sécurité et conditions de travail (CHSCT) a acté le principe de la création d’une commission d’enquête paritaire. « Elle aura à identifier les causes précises à l’origine de cet évènement dramatique en même temps qu’elle travaillera sur la problématique plus large de l’organisation du service », annonce Frédéric Ollivier.

L’instance devra aussi se pencher sur un autre élément des plus sensibles. Comment se fait-il que, malgré plusieurs alertes en interne, rien n’ait été entrepris avant le passage à l’acte de l’agent ? « Les conclusions de la commission seront rendues d’ici deux à trois mois », souffle le DGS de la collectivité sans répondre à la question posée. « On nous annonce des évolutions à venir dans l’organisation du travail, on attend de voir, lâche Dominique Martor. Vous savez la parole des politiques… »

Le futur hôtel de la Métropole Rouen Normandie à la sauce indienne

Samedi 25 mars, le week-end dernier. Il est midi et le soleil illumine les quais rouennais. Personne ne semble travailler sur le chantier du 108, le futur siège de la Métropole Rouen Normandie (coût officiel : 25 millions d’euros), à l’exception d’une poignée d’ouvriers. Après s’être affairés à la peinture du bâtiment dessiné par l’architecte Jacques Ferrier, ils profitent d’une pause déjeuner à côté d’une bétonneuse en mouvement.

La discussion s’engage, en anglais. Car ces ouvriers s’avèrent être des Indiens. Un d’entre eux, âgé d’environ 25 ans, explique « étudier en Pologne et travailler de temps en temps pour le compte d’une entreprise de construction polonaise ».

Ce sont des travailleurs détachés, comme les nomme la directive européenne du 16 décembre 1996 encadrant leur activité. Soit des hommes ou des femmes qui doivent normalement être payés selon les normes du pays d’accueil, mais avec des charges sociales correspondant à celles du pays d’origine. A l’arrivée, ils coûtent souvent moins cher que les locaux.

Explosif, le sujet a suscité la polémique à maintes reprises entre les Etats membres de l’Union Européenne. Bruxelles, soucieuse d’harmoniser les conditions de travail au sein de l’UE et d’éviter les abus, promet d’ailleurs de s’attaquer à ce « dumping social » et a annoncé la révision prochaine de ladite directive, réclamée entre autres par la France.

En France justement, où ces travailleurs détachés sont estimés à environ 200 000, artisans et petits patrons ont très souvent pesté contre ce qu’ils jugent être une concurrence déloyale. Certaines collectivités, le plus souvent de droite, telles les Régions Normandie ou Auvergne-Rhône-Alpes, ont annoncé leur volonté d’appliquer la clause « Molière ». Remise en cause juridiquement et décriée par certains pour ce qui s’apparenterait à un « repli nationaliste », elle entend imposer l’usage du français sur leurs chantiers publics. Officiellement, il s’agit souvent de sécurité. Dans les faits, sa vocation est de privilégier l’emploi local et national.

« Une dizaine de travailleurs détachés sur un effectif d’environ 80 personnes »

Sur un chantier financé sur les deniers publics, comme celui du 108, l’image a tout de même de quoi interpeller. Contactée afin de savoir si la pratique serait courante, la Métropole Rouen Normandie nous répond par un simple courriel. La collectivité dirigée par le socialiste Frédéric Sanchez nous fait savoir que « le seul chantier » de la Métropole « concerné par les travailleurs détachés est le 108 ». Pour ce chantier, nous est-il indiqué dans le même courriel, sur une cinquantaine de sous-traitants, seules quatre entreprises font appel à des travailleurs détachés et sur un effectif d’environ 80 personnes, une dizaine de personnes sont des travailleurs détachés. » 

Autrement dit, le recours à ces ouvriers ne serait que marginal. Et la Métropole d’insister sur le caractère local de l’entreprise qui réalise le chantier, Sogea, basée au Petit-Quevilly, la commune dont est maire Frédéric Sanchez. Rappelant d’abord que « le code des marchés publics ne permet pas de privilégier les entreprises locales », la collectivité précise ensuite que l’entreprise Sogea « fait appel à une cinquantaine de sous-traitants dont 40 % sont du territoire normand ». Comprendre : un tel chantier dope largement l’économie locale.

Pas de réponse de la part de Vinci Construction France

Restent quelques points d’interrogation : pourquoi faire appel à ce type de travailleurs, notamment un samedi ? Faudrait-il mettre les bouchées doubles afin de terminer le chantier dans les temps, à savoir une livraison cet été ? Les entreprises ne disposeraient-elles pas des forces vives compétentes dans le pays ? Ces travailleurs détachés sont-ils bel et bien encadrés par la directive européenne de 1996 ? A ces questions nous n’obtiendrons pas de réponse de la part de l’entreprise de BTP Sogea Nord-Ouest, filiale de Vinci Construction France. Contactée, la société nous renvoie vers sa direction régionale, qui nous renvoie à son tour vers le siège national. Au final, nos demandes auprès du service communication du groupe Vinci resteront lettre morte.

Sur les aspects réglementaires, la Métropole Rouen Normandie nous indique que «  les conditions imposées restent dans le cadre du Code des marchés publics : être en règle sur les aspects fiscaux et les cotisations sociales et avoir les qualifications correspondantes à la technicité du chantier ». Quant au contrôle que pourrait exercer la Métropole sur ces chantiers, la collectivité précise que « sur les chantiers importants comme le 108, un registre des travailleurs est tenu pour pouvoir être fourni à l’inspection du travail si besoin ».

« La presse ? C’est une mutation, mais plus une crise », pour le sociologue Jean-Marie Charon

S‘il est une référence sur la question des médias, c’est bien le sociologue Jean-Marie Charon. Depuis près de trente ans, cet ingénieur d’études au CNRS, également chercheur associé au Centre d’étude des mouvements sociaux, dissèque les transformations de la presse et les évolutions du métier de journaliste dans de multiples ouvrages et conférences. Le sexagénaire, qui vit à Duclair en Seine-Maritime, a accepté de répondre longuement aux questions de Filfax.

La presse est-elle vraiment en crise ? Ou devrait-on plutôt parler des presses, des crises, des situations particulières ?

C’est une transformation, ce n’est plus un phénomène de crise, on change de paradigme.  Évoquons plutôt un phénomène de mutation qui concerne le modèle économique. En France, on a longtemps utilisé cette notion de crise, comparativement à d’autres pays. Or, c’était souvent un problème d’adaptation du système de distribution, de problèmes de prix de vente, des problèmes d’adaptation des contenus. Quand j’ai commencé à travailler sur la presse dans les années 80 – 90, elle était très concentrée sur les enjeux politiques. Les questions sociales étaient peu intégrées, par exemple l’urbanisation, l’évolution des modes de vie, le début des questions d’écologie, de qualité de vie… A l’époque, la presse s’avérait plus ventrue, avec plus de contenus, une pagination importante. Avec le numérique, ce n’est plus la même nature et cela s’est passé en deux temps. D’abord avec la gratuité, puis avec la manière dont le numérique a très vite influencé les ressources publicitaires. Cela s’est exprimé beaucoup plus vite aux Etats-Unis qu’en France.

Sur la gratuité, d’aucuns affirment aujourd’hui que les médias ont eu tort de jouer cette carte. Or, il ne faut pas oublier qu’internet n’a pas été inventé par les médias. Il a été inventé dans les milieux universitaires, militaires. Mais aussi dans un univers contestataire. C’était une certaine culture contestataire d’Amérique du Nord. L’idée que « web = gratuité » allait de soi. Ces règles se sont en quelque sorte imposées aux médias. A posteriori, cela pose énormément de problèmes. Mais à ce moment-là, les médias se sont dit qu’ils allaient réussir à faire vivre cela gratuitement, car le marché publicitaire euphorique paierait les contenus.

Mais, d’emblée, le web a changé la donne sur le marché publicitaire, avec la captation des petites annonces. Des startups se sont dits : pourquoi laisser à la presse une machine à faire du fric ?Premier choc. Le deuxième intervient dès la deuxième moitié des années 90 : Internet est un univers où tout le monde peut créer son site, les institutions, les entreprises qui ont envie d’entrer directement en relation avec leurs clients, les partis politiques… Ces acteurs se rendent compte qu’ils peuvent être des supports publicitaires. Autrement dit, il y a un phénomène mécanique : le périmètre des supports publicitaires s’élargit de manière considérable.

Troisième phénomène, plus tardif mais plus puissant encore : des intermédiaires apparaissent sur le web, entre le public et les médias. D’abord les fournisseurs d’accès internet, comme AOL qui crée un portail et embauche des journalistes. Yahoo s’y met aussi. Ce fut moins le cas en France, où Orange a proposé un portail mais en achetant du contenu à des agences de presse.

Au final, ce sont les moteurs de recherche, type Google, les réseaux sociaux et les plateformes d’échange, comme Youtube, qui vont vraiment changer la donne. Car ils s’installent vraiment comme intermédiaires, en réalisant d’énormes audiences. Les médias sont toujours à la traîne. En plus, ils collectent des informations sur les internautes. Niveau pub, cela leur permet de réaliser une énorme captation. En raison de leur manque de transparence, Facebook et Google sont difficilement analysables sur le marché publicitaire. Mais les évaluations les situent entre 2 et 3 milliards d’euros. Alors que le chiffre d’affaires publicitaire global de la presse écrite, c’est 2,4 milliards… Sur les smartphones, la captation est encore plus puissante.

En marge de l’évolution du modèle économique, un autre aspect, plus récent, s’avère plus perturbant: une partie du public, notamment le plus jeune, n’a plus comme référence pour s’informer les médias, mais les réseaux sociaux. Il va pour beaucoup se repérer sur les recommandations qui lui sont faites par ses « amis ». C’est de la recherche d’informations horizontale : « je vais sur un réseau social et je regarde ce qui se passe ». Or, je vais éventuellement me retrouver sur des contenus produits par des médias, des entreprises, des groupes de pression, et là nous butons sur les fameux « fake news ». Tout est nivelé sur le même plan.

Quelle est la planche de salut pour les sites d’informations indépendants, tel le nôtre, qui n’ont pas encore, à quelques exceptions près, trouvé de modèle économique pérenne ? 

En résumant, nous avons affaire à deux grandes formes d’approche. Celle autour des phénomènes de masse, régis par les questions d’audience et de publicité. Là, on est sur un mix entre gratuité – pour le flux d’infos – et information payante, en théorie de qualité. Cela concerne quatre à cinq opérateurs au maximum dans la plupart des pays. Ici, les phénomènes de concentration fonctionnent à plein. Et ce sont souvent des partenariats entre opérateurs de médias et opérateurs de télécoms. En France, citons SFR et Free, que l’on retrouve dans le capital du Monde, de Libé, de l’Express…

Pour les autres, les plus petits, le scénario jouable est celui du payant. Personne n’a la solution, mais, pour stabiliser un modèle, il existe une piste autour de la création de communautés. Elle doit être basée sur une information de qualité, en adéquation avec les attentes de cette communauté. Il faut également annoncer d’emblée le contrat de lecture, être extrêmement clair. Et, aussi et surtout, affirmer quelles valeurs structurent mon offre.

L’information doit impérativement comporter une valeur ajoutée. Il y a une nécessité d’originalité, de distinction, dans le choix des sujets, dans les angles. On a besoin de journalistes travaillant profondément les choses. Peut-être aussi en innovant sur les formes d’écriture : le datajournalisme, l’interactivité, le travail sur les réseaux sociaux. A chacun de trouver le bon mix. En tout cas, sur le fond comme la forme, l’information doit être nettement décalée par rapport au flux d’infos qui, lui, a vocation à être gratuit.

Quel avenir pour la presse quotidienne régionale (PQR) ? Existe-t-il encore une vie pour elle ?

Certainement, mais une autre vie. Le modèle uniforme des années 50 – 60 (éditions locales nombreuses, info utile, de proximité) est en train de disparaitre. Nous allons avoir des PQR. Une partie de la PQR est très fragilisée lorsqu’elle couvre des grandes villes, modernes, avec un secteur tertiaire très développé, de la technologie de pointe : Marseille, Lyon, Lille, Toulouse, Montpellier, Grenoble… En territoire urbain, la PQR n’a plus aucune pertinence. Elle va ici à rebours de l’évolution de la société. Elle n’a pas de réponse sur le plan éditorial. Longtemps, elle a cru qu’il suffirait d’améliorer ses techniques de base. Pour pouvoir jouer la situation de monopole, et en même temps traiter les sujets de proximité, la tendance a été de produire une information de plus en plus consensuelle. Dès que quelque chose pose problème, on a tendance à le mettre de côté. Or, nous ne vivons pas dans des sociétés consensuelles, il faut pouvoir traduire ce qui fait débat. La presse régionale l’a ignoré.

Un mot sur Paris-Normandie ? Vous avez suivi ses récentes péripéties (redressement judiciaire et reconduction, en mars, de l’actionnaire actuel décidée par le tribunal de commerce de Rouen)…

Le cas de Paris-Normandie illustre les contradictions de la PQR. Ce n’est pas la même situation que Lyon et Lille, mais ce quotidien se trouve tout de même face à des grandes villes, Rouen et Le Havre, avec des publics moins sensibles à l’info de proximité. Il faudrait construire une espèce de pluralisme : soit le quotidien la laisse se développer ou il la travaille lui-même. A ce niveau, le web est plus adapté pour traiter les questions de manière contradictoire. Ce qui est compliqué pour Paris-Normandie au vu de sa clientèle très rurale. En outre, avec la reconduction de l’équipe actuelle, sans argent et avec un endettement très fort, j’ai peur que l’on se retrouve très vite dans la même configuration, à moins qu’ils ne parviennent à obtenir des financements. Mais qui a envie aujourd’hui d’investir dans cette forme de presse ?

En 2007, vous écriviez  « Le Grand Malentendu », à savoir la défiance grandissante entre les journalistes et les lecteurs. Est-il toujours d’actualité ?

Ça n’est pas réglé du tout. La société a fortement changé et les médias, même s’ils comprennent les problèmes, sont en prise avec un changement de modèle économique. On constate une fragilisation des rédactions, moins capables de répondre aux attentes du public.

Et puis ce public est plus éduqué. On vient d’un monde où les journalistes faisaient partie d’une élite intellectuelle, ils étaient crus, respectés. Aujourd’hui, la donne est plutôt à un face-à-face : sur des questions particulières, le public dispose parfois d’une meilleure connaissance que les journalistes. L’exigence n’en est que plus forte.

Selon mon impression de sociologue, les éléments du malentendu, au-delà de la connivence avec les pouvoirs, reposent sur la question de la fiabilité. Alors que la promesse était grande suite à la libéralisation des médias dans les années 80. A l’arrivée, en effet, on a davantage l’impression que cela a favorisé certains intérêts particuliers plus que l’intérêt général.

La concentration des pouvoirs à l’oeuvre dans la presse est-elle si importante ? Est-ce un problème manifeste ou existe-t-il parfois une forme de paranoïa ?

Il y a incontestablement une question de concentration. Mais on se focalise dessus. J’ai tendance à dire que le problème est récurrent. Regardez les années 80-90. Rien qu’à Rouen, le propriétaire du journal (Paris-Normandie, détenu par le groupe Hersant) détenait plus de 30 % de la presse régionale, le Figaro, France Soir, la chaine la Cinq. Ces phénomènes de concentration existaient déjà.

Ces questions nous posent problème en France pour plusieurs raisons. Elles expriment des fragilités de notre système de presse, sous capitalisé en général. Avec des acteurs extérieurs à la presse qui se présentent comme des chevaliers blancs en prétendant la sauver. Même si ce sont des vrais éditeurs, comme Hersant, qui a quand même utilisé son groupe pour canonner à coups d’éditoriaux les décisions du gouvernement de l’époque. Les éditeurs, comme les industriels, peuvent utiliser leur presse comme moyen d’expression. Murdoch a l’a fait pour soutenir Thatcher et Blair au Royaume-Uni.

En outre, il existe peut-être un fantasme portant sur leur présence dans l’éditorial, qui n’est pas forcément vrai. Mais cela pose un problème d’autocensure et de conflits d’intérêts, comme avec LVMH, Bouygues ou Dassault. Il y a aussi un phénomène nouveau : une catégorie d’acteurs est en train d’émerger dans la presse, et ce dans un souci de renforcement de leurs activités d’origines (télécoms et informatiques). C’est clairement le rôle que jouent Patrick Drahi à travers SFR et NextRadioTV, mais aussi Xavier Niel (Free) avec Le Monde et l’Obs. En entrant dans les médias pour en faire une activité cohérente avec leur domaine d’origine, ils entendent structurer le paysage des médias en fonction de leurs intérêts, en imposant leurs règles du jeu.

Certains critiquent la proximité entre Patrick Drahi et Emmanuel Macron. Cela peut-il expliquer la bonne presse de ce candidat ?

Je ne suis pas sûr que le cas Macron s’ explique par des questions de favoritisme d’un propriétaire. Quand on connaît le fonctionnement des rédactions, le lien entre propriétaire et rédactions n’est pas aussi simple que cela. En revanche, ce qui est plus actif, c’est le poids qu’occupe le quarteron d’éditorialistes, d’experts… La pensée unique est moins forte qu’on le pressent, mais ce qui donne la tonalité de ce que certains appelent la bulle Macron, repose davantage sur l’homogénéité de vues de ces quarterons d’éditorialistes. J’y vois davantage cela, mais je ne dis pas que la proximitré Drahi-Macron ne joue pas.

Qu’avez-vous pensé de la façon dont la presse a traité l’affaire Fillon ?

J’ai travaillé jadis sur ces affaires politico-financières. Ce qui est original dans l’affaire Fillon, c’est qu’elle se passe pendant une campagne électorale. Il y a télescopage. Je ne suis pas sensible aux arguments favorables à une trêve. Ces révélations en chaîne renvoient au caractère, à l’image fausse donnée par un candidat. Même si les aspects de spirale infernale, lorsque tout le monde reprend les mêmes choses, parfois en mettant sur le même plan des affaires différentes, sont toujours embarrassants. Franchement, je ne suis pas scandalisé par la façon dont la presse a traité l’affaire Fillon, comme l’affaire Cahuzac d’ailleurs.

Bruno Le Roux, précédent ministre de l’Intérieur, démissionne suite aux révélations de l’émission Quotidien ? Que vous inspire cet « infotainment », cette nouvelle façon de présenter l’information, notamment politique ?

Ce n’est pas si nouveau que cela. L’infotainement est déjà visible depuis une dizaine d’années. Il s’agit d’un pur produit de la télé commerciale, et cela répond à l’obsession de réaliser en continu des audiences importantes. La politique au sens traditionnel ne serait pas suffisamment attractive. La télé a inventé ce mix entre politique et divertissement. Les politiques, eux-mêmes, se mettent davantage en scène afin de répondre à ces formats particuliers et attractifs. Il faut observer ces effets de complémentarité. Cela ne me semble pas très positif, ni pour le débat public ni pour l’image de la politique dans une démocratie.

Un phénomène me paraît sensible aujourd’hui : d’un côté des journalistes remis sans cesse en cause et, de l’autre, des blogs ou des sites militants cités comme parole d’Évangile… 

Je ne suis pas sûr qu’il n’existe pas de remise en question d’internet. Au regard de certaines enquêtes, internet est même considéré comme moins crédible. Mais, en discutant avec les gens, on s’aperçoit qu’ils citent souvent tels sites ou tels blogs qui leur paraissent fiables. Ce n’est pas internet en tant que tel, mais les acteurs qui y sont présents.

Considérer une information comme crédible repose sur la qualité du média, mais aussi sur ce que nous apportons nous-mêmes, nos valeurs, le contexte dans lequel nous les recevons. Prenons les « fact-chekings » par exemple : alors qu’ils démontrent la véracité ou pas d’une info, ils n’ont pas les effets attendus de démonstration sur tous… Avec les complotistes ou la fashosphère, ces éléments ne les convainquent pas, mais ont plutôt tendance à renforcer leurs convictions.

La France compte de moins en moins de journalistes ? Et les carrières sont de plus en plus courtes ? Que cela vous inspire-t-il ?

La mutation de la presse a engendré une recherche d’économies. Moins de moyens, succession de plans sociaux, moins de journalistes sur le terrain… Dans le même temps, il faut travailler sur différents supports, traiter l’info 24/24 H. Ce qui crée de l’inconfort. De plus, quand on n’est plus tout jeune, vous devez vous réinventer, réapprendre les manières de travailler, avec des designers, des statisticiens, des marketeurs… Un environnement pas forcément évident à intégrer. Et puis au-delà de quelques stars qui gagnent très bien leur vie, la plupart des journalistes sont confrontés à la précarité. La moyenne des carrières est de 15 ans. Il y a donc un noyau de professionnels qui estiment oeuvrer dans des conditions satisfaisantes, mais autour de ce noyau, nombreux sont ceux à quitter la profession.

De plus en plus de caméras en Normandie… mais pour quels résultats ?

À la ville comme à la campagne, elles pullulent. Les caméras de vidéosurveillance font désormais partie du paysage normand. De droite comme de gauche, les élus n’ont pas la main légère lorsqu’il s’agit d’accrocher de charmantes petites boules noires et blanches au-dessus de nos crânes.

Aujourd’hui, elles sont plusieurs centaines à scruter et enregistrer nos moindres faits et gestes. Avec, par ricochet, un impact certain sur les finances publiques, tant en matière d’investissement que de fonctionnement. Il faut compter environ 15 000 euros par appareil. Et plusieurs dizaines de milliers d’euros chaque année en ressources humaines. A Rouen, trois personnes – deux le jour, une la nuit – scrutent les écrans de contrôle 24h/24. Idem au Havre. A Caen, Philippe Lailler, adjoint au maire Modem à la sécurité n’a pas « de chiffres précis » à livrer, mais il précise que la surveillance s’effectue, là aussi, « en permanence ». En matière d’investissement, les caméras caennaises ont coûté « 1 million d’euros », selon l’élu. Au final, les trois principales villes de Normandie se sont équipées au prix de plusieurs millions d’euros tandis que le fonctionnement annuel s’élève à plusieurs centaines de milliers d’euros.

         « Pas de conclusions fermes sur l’efficacité »

A ce prix, dans un contexte de raréfaction de l’argent public, on imagine que les caméras doivent être d’une efficacité redoutable. Qu’elles entraînent une chute spectaculaire la délinquance. Et bien, pas vraiment… Tout du moins, il est difficile, voire impossible d’obtenir des données objectives qui prouveraient l’utilité de tels dispositifs. Sollicitée, la préfecture de Seine-Maritime n’a ainsi pas été en mesure de nous transmettre les statistiques de la délinquance pour les villes de Rouen et du Havre sur une longue période. Cela aurait permis – ou pas – de jauger de l’efficacité des caméras. Même au niveau national, difficile d’y voir clair. Une étude sur le sujet avait pourtant été annoncée par Manuel Valls lors de son passage place Beauvau. Sollicité, le ministère de l’Intérieur précise aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas d’une étude sur l’efficacité mais plutôt sur la méthodologie à employer pour mesurer cette dernière. Des éléments à mettre à la disposition des collectivités pour qu’elles puissent mesurer l’utilité de leurs systèmes. « Nous ne sommes pas entièrement satisfaits et il y a encore du travail pour arriver à un résultat probant », explique Elisabeth Cellos-Cartel, en charge de la vidéosurveillance sur le plan national. « Cela nécessitera encore plusieurs mois de travail et, dans le contexte actuel, ce n’est pas la priorité », souffle-t-elle.

Donc, pour le moment, rien de tangible à se mettre sous la dent. On se situe toujours dans le domaine du subjectif et du parcellaire. A tel point que le Sénat demandait, en 2013, un moratoire sur la vidéosurveillance « en l’attente d’une étude scientifique indépendante sur les apports véritables de la vidéosurveillance en termes de sécurité ». Un autre rapport, émanant cette fois de la Cour des comptes et rendu en 2011, pointait déjà l’absence d’études d’impact fiables sur le sujet. A propos de la couverture du territoire national en caméras, elle préconisait, « notamment du fait de l’importance des sommes en jeu, qu’une évaluation de l’ efficacité de la vidéosurveillance accompagne, sinon précède, la mise en oeuvre, de ce plan de développement accéléré ».

A Rouen, le comité d’éthique et d’évaluation, installé après l’élection de Valérie Fourneyron à la mairie en 2008, avait commandé un rapport pour mesurer l’impact des caméras. Rendue en 2011, l’enquête a, une fois de plus, conclu…  à l’absence de résultats sûrs et certains. « L’étude ne permet pas de tirer de conclusions fermes sur l’efficacité de la vidéosurveillance », synthétise le document que Filfax s’est procuré. Sur les faits de délinquance, le rapport observe « des évolutions très contrastées dans l’espace et dans les temps sans qu’il soit possible de les attribuer à un facteur précis ». Et notamment à la présence de caméras.

         « Pas d’impact sur la délinquance »

Sans donner dans la langue de bois, Jean-Loup Gervaise, adjoint PS à la sécurité, livre son impression générale : La vidéosurveillance n’a pas d’impact sur le niveau global de la délinquance. » Et l’élu de pointer les limites du système : « L’oeil humain, face à un mur d’écran, est souvent bien impuissant à repérer un délit en direct. » Selon lui, les caméras rouennaises permettent surtout d’intervenir a posteriori, sur réquisition policière ou judiciaire. Dans les faits, cela ne concerne pas tous les types de criminalité. « C’est surtout la petite délinquance habituelle, avec des auteurs pas très futés. Les malfrats plus chevronnés ne se font pas prendre par ces systèmes », résume l’élu en charge de la sécurité. Les caméras rouennaises servent d’abord à dissuader le menu frottin en même temps qu’elles permettent, ponctuellement, d’observer des endroits à problème.

Au Havre, le discours apparaît tout autre. En la matière, la cité océane a été précurseure. Elle mise sur la vidéosurveillance depuis plus d’une décennie et détient le record du nombre de caméras. « Nous en sommes à 181, l’objectif est d’arriver à 250 en 2020 », annonce Agnès Firmin Le Bodo, adjointe au maire en charge de la sécurité. Ici comme à Rouen, les appareils sont tous reliés à un centre de surveillance urbain. « Nous voulons poursuivre le maillage de la ville pour lutter contre la délinquance », justifie l’élue LR. Cette dernière a beau évoquer « une baisse de la délinquance sur plusieurs années », rien ne prouve à ce jour que les caméras y soient pour quelque chose. Et ce ne sont pas les maigres éléments transmis par cette proche d’Edouard Philippe qui permettraient d’y voir plus clair.

Au Havre, l’adjointe à la sécurité évoque « une dizaine de situations par jour » où les agents de police sont appelés à la suite d’un visionnage des images de caméras. Elle cite, notamment, des cas de cambriolages, de trafic de stupéfiants et même une affaire de pédophilie. Parfois, la vidéo permet des interpellations en direct. En d’autres occasions, elles sont exploitées après coup par les services de police. Relancée à plusieurs reprises, l’élue LR ne nous a pas transmis le listing complet et détaillé des interventions et des élucidations rendues possibles grâce aux caméras. Difficile dans ces conditions d’objectiver l’efficacité du système. Ce qui n’empêche pas la ville du Havre d’afficher une ferveur à toute épreuve en la matière.

         « J’ai été élu sur la sécurité »

Comme dans bon nombre de villes dirigées par la droite. A Evreux, l’heure est à la prolifération. Après une première opération d’installation lancée à la suite de son élection, Guy Lefrand, maire LR, a annoncé début 2017 le début d’une seconde phase d’implantation. L’objectif est de parvenir à 45 caméras reliées d’ici à 2018. Soit quasiment le double de la ville de Rouen alors même que le nombre d’habitants y est inférieur de plus de la moitié… Mais pas de quoi freiner les ardeurs du maire.

Et qu’importe les différentes études nationales qui s’interrogent sur l’efficacité de tel dispositif eu égard à leur coût. Celui qui se fait d’habitude le chantre d’une évaluation stricte des politiques publiques n’observe pas la même prudence à l’égard à des caméras. Sollicité lors de ses voeux à la presse pour savoir si, avant de lancer une nouvelle phase d’installation, il comptait étudier l’efficacité des premiers appareils, Guy Lefrand n’a été très clair : « J’ai été élu sur la sécurité et je veux répondre aux attentes des Ébroïciens. » Pour en mesurer l’utilité, il faudra repasser.

La capitale ébroïcienne n’est pas la seule à s’engager à corps perdu dans l’installation de caméras. La ville de Caen et son bouillonnant adjoint à la sécurité Philippe Lailler sont sur la même longueur d’onde. Jusqu’en 2014, la capitale du Calvados, dirigée par le socialiste Philippe Duron, était restée particulièrement timide sur le sujet. La modification de couleur politique s’est traduite par un sacré changement de braquet.

La nouvelle équipe n’a pas pris la peine de mener une quelconque étude préalable pour mesurer l’intérêt d’installer un tel dispositif. Philippe Lailler rappelle simplement qu’il s’agissait « d’une promesse de campagne et d’une demande forte de la population ». Suffisant, selon lui, pour justifier le million d’euros d’investissement et les coûts de fonctionnement afférents. Aujourd’hui, cinquante unités, reliées à un centre de contrôle, filment la ville sous toutes ses coutures. A moyen terme, la majorité municipale ne s’interdit pas d’étoffer encore un peu plus le dispositif.

         « Je préfère le ressenti du terrain »

Au vu de sa jeunesse, difficile de mesurer l’efficacité du système. Ce qui n’empêche pas Philippe Laillier de, d’ores et déjà, parler d’un succès. « Depuis le début 2017, nous en sommes à environ à une centaine de mises à disposition d’images chaque mois sur réquisition d’un officier de police judiciaire », explique-t-il. Malgré nos demandes, impossible, là encore, de se faire transmettre les données détaillées. L’adjoint à la sécurité n’a pas donné suite. On nage toujours autant dans le brouillard. Et lorsqu’on l’interroge sur les doutes soulevés par le rapport sénatorial ou bien encore des études universitaires, l’élu balaye ça d’un revers de main : « Je ne suis pas un professionnel de l’écriture, je préfère le ressenti du terrain. »

Pour prouver de l’efficacité des caméras, Philippe Lailler s’appuie sur des éléments on ne peut plus subjectifs, à savoir la satisfaction des habitants. « Les retours sont très bons », confie l’adjoint à la sécurité Modem. Agnès Firmin Le Bodo ne dit pas autre chose : « Il y a une vraie adhésion de la population à tel point que nous sommes sollicités très régulièrement pour de nouvelles implantations. » L’élue LR souligne également l’engouement des collectivités françaises pour ce dispositif qui prouverait selon elle « qu’il n’y a plus de débat sur leur utilité ». En gros, la multiplication des caméras validerait l’efficacité de ces dernières. De l’art de raisonner par l’absurde…

         « Les élus donnent dans la démagogie »

« Les élus donnent dans la démagogie à des fins électoralistes », regrette Xavier Le Coutour, conseiller municipal d’opposition PRG à Caen. Et l’ancien adjoint de Philippe Duron de le marteler sur tous les tons : « Les caméras n’ont aucune efficacité préventive. Elles permettent seulement de réagir après coup. »  Détracteur farouche de la politique de Philippe Lailler et Joël Bruneau (maire LR de Caen), il rappelle que sous la mandature précédente, la délinquance générale avait baissé « de 15 % à Caen ». Le tout sans la moindre caméra en ville…

Ce qui fait dire à Didier Chartier, conseiller municipal PCF à Rouen, que c’est loin d’être le meilleur moyen de répondre aux demandes de sécurité de nos concitoyens. Et de comparer les situations havraise et rouennaise. « Malgré un faible nombre de caméras à Rouen, la ville n’est pas un coupe-gorge », indique l’élu. Si l’on observe les chiffres de la délinquance en 2014 entre les circonscriptions de sécurité publique du Havre et de Rouen (observatoire national de la délinquance et des réponses pénales), les résultats sont plutôt étonnants.

On dénombre 70 crimes ou délits pour 1000 habitants dans le premier cas et 58 dans le second. Avec moins de « boules noires », Rouen s’en sort donc mieux. Et Didier Chartier de plaider d’abord pour « le renforcement de la présence humaine sur le terrain ». Soulignant que les caméras rouennaises servent, avant tout, à la police nationale dans le cadre d’enquête lancée après la commission des faits, il demande en outre à ce que l’Etat prenne à sa charge ce type de dispositif. « Ce n’est pas aux collectivités locales de payer », tranche-t-il.

         La Région débloque 10 millions d’euros

Hervé Morin, président UDI de Région, ne semble pas être du même avis. Au début de l’année, en lien avec la menace terroriste et l’état d’urgence, l’ancien ministre de la Défense a proposé aux lycées normands de s’équiper en caméras. « Une enveloppe de 10 millions d’euros sur le mandat a été dégagée », détaille le centriste. L’installation sera conditionnée au volontariat des chefs d’établissement et à l’accord des maires des villes concernées. Selon Hervé Morin, cinquante proviseurs ont déjà fait acte de candidature, preuve, « que l’attente est importante du côté de la communauté éducative normande ». Même si un syndicat lycéen lui a récemment volé dans les plumes à ce propos.

A quoi serviront ces caméras ? « Il s’agit de répérer un éventuel déséquilibré ou encore quelqu’un qui viendrait faire des repérages en vue d’un attentat », explique Hervé Morin. Ce que conteste avec vigueur le sociologue Laurent Mucchielli, spécialiste de cette question (lire ci-dessous). Le président de Région y voit également « un moyen d’éloigner les bandes et les trafics » des abords immédiats des lycées. N’iront-ils pas s’installer plus à l’écart des regards indiscrets ? « C’est possible, mais ce sera toujours ça de gagné », répond le président de Région. Dix millions d’euros pour déplacer le phénomène de quelques dizaines de mètres, peut-on vraiment parler d’une victoire ?

Un véhicule mouchard dans les rues de Rouen

La ville de Rouen ne souhaite pas emboîter le pas de ses homologues du sud de la France qui s’adonnent désormais à la vidéoverbalisation. En revanche, début 2018, un nouveau dispositif de contrôle devrait être actif dans le centre-ville. « Il s’agit d’une voiture équipée d’une dizaine de caméras et qui permet de vérifier que les automobilistes se sont bien acquittés de leur dû », détaille Jean-Loup Gervaise. Comment ça marche ? Le véhicule passe dans une rue et lit les plaques d’immatriculation des bolides en stationnement. Grâce au nouveau réseau de parcmètres intelligents que la ville va installer, il pourra comparer ce que l’automobiliste a payé – ou pas – et appliquer un forfait de post stationnement en cas de dépassement du temps autorisé ou bien de non-règlement. Le prix de la douloureuse sera acté dans les prochains mois au conseil municipal de Rouen dans un contexte de dépénalisation du stationnement payant. « On sera entre 15 et 17 euros », annonce l’élu rouennais en charge de la sécurité. Le contrevenant recevra à son domicile un commandement à payer, à l’image de ce qui se passe pour les radars automatiques. A la différence d’autres communes françaises, Rouen a fait le choix de ne pas étendre cette nouvelle technologie au stationnement gênant. « Nous avons des brigades VTT très performantes en la matière », souligne Jean-Loup Gervaise. Les automobilistes rouennais s’en sont déjà rendu compte…

Interview

"Les caméras ne protègent pas de la délinquance ou du terrorisme"

Laurent Mucchielli, sociologue spécialisé dans l'étude des politiques de sécurité, a étudié de près l'efficacité de la vidéosurveillance. Il livre les résultats de ses travaux et décrypte les raisons qui poussent nos élus à installer toujours plus de caméras. Entretien :

En l’état actuel des connaissances scientifiques, que peut-on dire de l’utilité des dispositifs de vidéosurveillance ?

Il faut tout d’abord distinguer de quoi parle-t-on exactement. Il existe en effet deux types de surveillance vidéo. Et les analyses de leur efficacité diffèrent sensiblement. Il y a les caméras qui ne font qu’enregistrer des images et celles qui observent en direct.

Si l’on évoque pour commencer la première catégorie ?

Ce sont ces systèmes qui sont les plus répandus actuellement. En théorie, ils offrent la possibilité, après la commission d’une infraction sur la voie publique, d’appréhender le ou les auteurs en visionnant les images a postériori. Ce que montrent les études réalisées jusque-là, c’est qu’elles permettent de résoudre des affaires, mais de manière extrêmement marginale. Ainsi, le pourcentage de faits élucidés grâce aux caméras oscille entre 1 et 3% du total des faits constatés. Dès lors se pose la question de l’opportunité d’investir pour de tels matériels compte tenu de leur efficacité somme toute limitée. Ne faudrait-il pas consacrer ces budgets à recruter des policiers municipaux ou encore des agents de prévention ? Des moyens humains qui permettent de diminuer le sentiment d’insécurité et qui, en même temps, ont un impact concret sur le terrain.

Si l’on parle désormais de l’autre catégorie, quels sont les retours d’expérience disponibles ? Est-ce une solution efficace pour faire baisser la criminalité ?

Dans les faits, très peu d’actes de délinquance sont détectés de manière instantané, c’est-à-dire par un opérateur en train de regarder ses écrans. Pour avoir passé plusieurs semaines enfermé dans ces centres de surveillance urbaine, il ne se passe quasiment rien en direct. D’abord parce que, souvent, il ne se passe rien de délictuel sur la voie publique. D’autre part, en raison des limites humaines. Il n’est pas possible pour un agent de rester attentif plus de 30 minutes sur un écran à la recherche d’une infraction. Au bout de ce délai, l’opérateur perd en concentration et ce, d’autant plus lorsque les caméras filment sous plusieurs angles et quand l’écran de contrôle est lui-même subdivisé en plusieurs sous-écrans. Pour toutes ces raisons, le signalement d’une infraction de manière instantanée reste extrêmement marginal dans l’activité globale des opérateurs.

Est-ce à dire, là encore, que ce type de dispositif est inefficace pour lutter contre la délinquance ?

Les chiffres généraux à l’échelle d’une ville ne témoignent pas de variations significatives du nombre global d’infractions. En revanche, on peut constater des effets localisés. Là où on installe une caméra, on pourra observer une baisse qui correspond, en réalité, à un déplacement. Les voleurs ont intégré que cela devenait trop risqué de frapper à cet endroit et ils changent de lieux. Du coup, il faudrait mailler l’ensemble du territoire communal, ce qui est totalement impossible au vu de l’impact financier.

A vous entendre, on comprend que les agents derrière leurs écrans passent assez peu de temps à traquer des faits délictueux. Partant de là, à quoi occupent-ils réellement leurs journées ?

La nature ayant horreur du vide, ils remplissent d’autres tâches. Ce que l’on appelle la gestion urbaine de proximité et qui sort complètement de la lutte contre la délinquance à proprement parler. Ils surveillent des axes de circulation très empruntés, des lieux de rassemblement. Ils apportent une vision supplémentaire aux policiers municipaux qui ont été envoyés sur place. Ils peuvent aussi signaler le mauvais fonctionnement d’un feu routier ou de certains équipements publics. De plus en plus, et notamment avec l’évolution du cadre législatif, ils donnent également dans la vidéoverbalisation.

De quoi s’agit-il ?

C’est la possibilité pour les communes de rédiger des PV sur la base d’observations réalisées grâce aux images des caméras. C’est une tendance lourde qui se développe de plus en plus notamment à Nice et Marseille. Le tout dans un contexte de renforcement continu des pouvoirs de la police municipale. Cette utilisation de la vidéosurveillance ramène de l’argent dans les caisses des communes et permet ainsi d’amortir les coûts de fonctionnement très importants de ce genre de dispositif. Mais en aucun cas, contrairement à ce qui est dit, cela ne permet de lutter contre la délinquance ou de prévenir des actes terroristes.

Dans un contexte post attentats et d’état d’urgence, Hervé Morin, président de la Région Normandie, aide financièrement les établissements qui souhaiteraient installer des caméras aux abords des lycées. Que vous inspire ce type de mesures ?

Clairement, on se situe dans le registre de l’émotionnel au détriment du rationnel. S’il y a bien une chose que ne prévient pas la vidéosurveillance, c’est bien l’acte terroriste. Jamais, un attentat n’a été déjoué grâce à la présence de caméras. J’en veux pour preuve le carnage survenu à Nice l’été dernier. Dans cette ville, la plus videosurveillée de France, cela n’a rien empêché du tout alors même que le terroriste a effectué plus d’une dizaine de repérages sous l’œil, justement, des caméras municipales.

Compte tenu tout ce que vous venez de dire précédemment, comment expliquez l’engouement continu des élus locaux pour ce genre de dispositif ?

De toute évidence, il y a un lobbying important des industriels d’un secteur économique très florissant.

Est-ce la seule raison ?

Non, il y a, aussi et surtout, la situation compliquée dans laquelle se trouvent bon nombre d’élus locaux. Ces derniers sont confrontés chaque jour au sentiment d’insécurité. Installer des caméras, un objet visible, permet de montrer à leurs administrés qu’ils agissent sur ce terrain. Il y a un aspect de marketing politique. Il y a aussi un autre élément, celui de l’effet de mode et du conformisme dans l’action publique. Les communes, au départ récalcitrantes, se retrouvent finalement sous la pression de celles qui ont déjà franchi le pas. Et ainsi les caméras pullulent. J’ajouterai également qu’il y a, bien évidemment, des raisons politiciennes. La sécurité reste un enjeu de clivage politique, aussi bien à gauche qu’à droite. Le recours à la vidéosurveillance s’inscrit dans une surenchère de plusieurs camps qui se font face. Et quand les caméras seront partout, on trouvera un autre sujet de polémique sécuritaire. Cela a déjà commencé à propos des drones…

 

Le politologue Antoine Sfeir : « Il y a une demande de France que je n’ai jamais vue dans le monde arabe »

Justement, que reste-t-il des printemps arabes six ans après ?

Deux choses principales : les jeunes du monde arabe, qui représentent 70 % de la population, se sont emparés de la rue et ils ne la quitteront plus jamais. Leur parole s’est libérée, et on le voit très bien dans la presse. C’est quelque chose qui est resté, on ne peut pas faire fi aujourd’hui de cet héritage de 2011. Maintenant, ce que sont devenus les printemps arabes, c’est une autre question.

C’est-à-dire ? Vous nous parlez de l’aspect positif des choses, et ce n’est pas forcément ce qui saute aux yeux quand on observe ces parties du monde…

Tout à fait. On a l’émergence de l’islamisme, du salafisme, mais cela s’explique par tout un passé dont nous sommes redevables et qui nous rend responsables de beaucoup de choses. Par exemple nos alliances stratégiques avec certains pays, depuis la fin des années 1950. Et ces alliances-là, malheureusement, ont fait que nous avons livré les sociétés arabes au salafisme.

On entend dans la bouche de certains, que ces printemps arabes auraient au final fait le lit du djihadisme…

Le lit était déjà fait, prêt avant les printemps arabes. Il y a eu le 11 septembre 2001, on a vu déferler sur le monde arabe des ONG américaines et elles se sont adonnées, parce qu’elles étaient dirigées par les Etats-Unis, au travail social, autrement dit les réseaux sociaux, Twitter, internet, etc… Ils nous ont bombardés de libertés, de liberté de parole, d’une véritable machination contre les régimes. Bien entendu, les régimes sont dictatoriaux, forts, partout dans le monde arabe. En premier chez nos alliés, c’est-à-dire l’Arabie Saoudite et le Qatar. Et on ne peut pas prétendre abattre les dictatures avec de tels alliés. Donc automatiquement nous ne sommes ni crédibles ni audibles en tant qu’Occidentaux. Puis ensuite nous avons utilisé à plusieurs reprises le terme de croisade. Ce mot a encore une résonance totalement négative de l’autre côté de la rive.

« Nous pouvons voir des échecs, des hivers islamistes, mais regardez en Tunisie, ils se battent toujours »

Le prisme par lequel nous Européens abordons la situation dans le monde arabe serait biaisé ?

Totalement. Et souvent il est biaisé par nous-mêmes journalistes. Parce que nous sommes dans l’air du temps, on ne va pas à contre-courant. Nous sommes tous, vous et moi, dans l’immédiatété quotidienne. On ne prend plus la peine de préparer nos reportages, d’étudier nos dossiers, on joue souvent au baroudeur. Le résultat, c’est que nous ratons beaucoup de choses. Cela fait que nous pouvons voir des échecs, des hivers islamistes. Mais regardez en Tunisie, ils se battent toujours. Après, en quoi les aidons-nous ? En réalité nous ne les aidons pas.

Dans votre discours on sent poindre une volonté de ne pas noircir le tableau…

Pas vraiment. Moi, j’ai l’impression que nous avons tout faux. Je parle pour nous Français, nous Européens. Au niveau de toutes nos alliances précédentes.

Comment rectifier le tir ? Comment porter un regard différent sur nos alliances ? La situation serait-elle gravée dans le marbre ?

Je pense que l’on peut rectifier le tir, en revenant à nos fondamentaux, en parlant avec tout le monde. On ne ferme pas une ambassade parce qu’on ne s’entend pas avec le chef de l’Etat du pays. Quand je veux appeler Angela Merkel, je prends le téléphone et je lui parle. Ou Trump ou n’importe quel autre chef d’Etat européen. Mais fermer une ambassade… Rappelez-vous François-Poncet qui a fermé l’ambassade (de la France à Berlin) en 1938, trois semaines seulement avant la guerre, une guerre mondiale. Donc, une ambassade est là pour parler avec ses adversaires.

Doit-on revoir totalement notre diplomatie ?

Avant tout il faut avoir une vision. Que voulons-nous faire dans cette région ? Quel est notre rôle à nous Français et Européens ? Et à partir de là réfléchir aux moyens. Les moyens, c’est précisément garder ou fermer une ambassade. Si nous devions rompre les liens diplomatiques avec les dictateurs ou les régimes forts, il resterait une dizaine d’Etats avec lesquels nous aurions des rapports.

Totalement contre-productif à vos yeux ?

Bien entendu. Quelle est notre vision ? Vous trouvez que nous en avons une… Nous avons sauvé la population de Benghazi (Libye), sans aucun doute et c’est à notre honneur. Mais nous avons laissé mourir la population de Syrte (longtemps occupée par l’Etat Islamique, NDLR) . Et depuis six ans, nous continuons à voir en Libye des morts et des blessés. Et nous ne nous sentons pas responsables… Mais on commence à réfléchir. Les Français ne sont pas des idiots, ils ont le droit de réfléchir.

On parle souvent « des » printemps arabes. C’est d’ailleurs le titre de la conférence à laquelle vous participez. Alors qu’en fait ils ne semblent pas tous répondre à la même logique. Faut-il les distinguer ?

Vous avez raison. S’il y a un tronc commun, c’est que 70 % de la population qui avait moins de 30 ans était dans la rue. Ça, c’est certain. Mais tous avaient des causes différentes. Chaque pays est à analyser à part.

Il faut du sang et des larmes, comme en Syrie, pour qu’on daigne s’y intéresser…

Et encore. Comment se fait-il qu’on ait du sang et des larmes en Syrie et que ça nous intéresse, et tant mieux, mais que pendant quinze ans il y a eu la guerre au Liban et cela n’a intéressé personne. On a décidé que c’était une guerre civile, alors que les huit premières années, ce n’était pas seulement cela.

Vous parliez de la jeunesse. Il semble qu’au-delà des clivages politiques et religieux au sein du monde arabe au moment des Printemps, il y avait surtout une rupture entre jeunes et anciens…

Bien entendu. Les jeunes Syriens en ont marre de la guerre, ils veulent la paix à n’importe quel prix. Peut-être que s’il y a des élections sous couvert de l’Union européenne, des Nations Unies, on aura la surprise de voir M. Assad réélu au premier tour. Ce serait une catastrophe pour nous.

« Les femmes sauveront le monde arabe »

Et quid de la jeunesse égyptienne et tunisienne ?

En Tunisie, elle est formidable. Plus que la jeunesse, ce sont les femmes qui sont formidables. Quand il y a eu le gouvernement des islamistes de Ennahdha, elles sont sorties becs et ongles dehors, dans la rue, pour faire reculer le gouvernement sur la citoyenneté, sur les droits de la femme. Vous verrez qu’elles sauveront le monde arabe. Parce qu’elle est mère, parce qu’elle est soeur, et qu’elle n’envoie pas ses jeunes au casse-pipe pour les égos d’un tel ou d’un autre. En Egypte, la jeunesse s’est remise à travailler, en constatant qu’économiquement ça ne va pas aussi bien qu’ils le pensaient. C’est la jeunesse aussi qui a mis à la porte M. Morsi parce qu’il a osé toucher à la justice.

Comment ces projets révolutionnaires, ces volontés de renverser la table, pourraient-ils ressurgir dans cette partie du monde ?

Maintenant c’est aux dirigeants de le faire. Et on peut convaincre les dirigeants, ils sont à terre maintenant, on peut leur imposer des choses. Et faire en sorte qu’ils assouplissent les moyens de gouvernance. Ensuite, on a voulu jouer, nous Français, dans la cour stratégique. Or, on sait très bien que dans cette cour, et n’importe quel étudiant en première année de sciences politiques vous le dira, il y a un seul acteur, ce sont les Etats-Unis d’Amérique.

L’élection de Trump pourra-t-elle bouleverser la donne à ce niveau ?

Je ne crois pas, c’est un marchand et un pragmatique. Il fera du commerce. Mais je reviens sur la France. A partir du moment où on se rend compte que les printemps arabes ont existé, et perdurent d’une certaine manière, nous pouvons jouer un rôle remarquable : nous sommes les seuls, les premiers dans la cour culturelle. Et je vous rappelle que la culture englobe le politique, l’économique, etc… Donc, au lieu de vouloir investir à droite et à gauche dans des gabegies à n’en plus finir, construisons des écoles, des collèges, des lycées, des universités. Fabriquons des francophones à la chaîne. C’est vrai, l’anglais est la langue universelle de la communication, mais ce n’est plus l’anglais de Byron et de Skakespeare, c’est un anglais de sabir, quelconque, incompréhensible aux anglicistes. En revanche, la langue française est restée une langue de formation et de culture. Croyez-m’en : je reviens d’Algérie et tout le monde me parle en français, tout le monde m’écrit en français.

La France pèse-t-elle plus qu’elle ne l’imagine ?

Il y a une demande de France que je n’ai jamais vue dans cette région, même du temps de Nasser. Mais ça se termine toujours par « que peut faire la France, elle s’est alliée sur les Etats-Unis… » Il faut qu’on réagisse. J’ai quitté l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, nous étions 2000 étudiants, aujourd’hui ils sont 12 700. Quelle victoire ! La francophonie, ce n’est pas seulement la langue. Le Français agit sur nos neurones, la francophonie c’est un mode de vie. Et aujourd’hui, ce que j’écrivais il y a exactement 32 ans dans la charte des Cahiers de l’Orient, à savoir que la France est le dernier lieu privilégié des libertés, est toujours valable. Et la liberté impose et implique la responsabilité de chacun.

« Il est normal que les printemps aient pris là où il y avait usure du pouvoir »

Pourquoi tous les pays arabes ne se sont-ils pas révoltés en 2011 ? Notamment l’Algérie, dont vous revenez il y a peu.

N’oubliez pas qu’un homme comme Bouteflika représente aussi le ciment de l’Algérie, entre les Kabyles, la langue amazighe, et ce qu’on appelle les Arabisés là-bas. N’oubliez pas non plus que ces pays sont issus de l’empire ottoman. On a trituré les frontières. En Irak, les Anglais ont voulu avoir tout le pétrole. A chaque fois, ça a été la même chose. Donc il n’y a pas eu ce mouvement généralisé. Au Liban, il y a une liberté de presse, donc la révolution était permanente en quelque sorte. Il est normal que les printemps aient pris là où il y avait usure du pouvoir – quatrième mandat de M. Ben Ali, quatrième mandat de M.Moubarak…

En Algérie, Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis longtemps également…

En Algérie, et c’est terrible à entendre, on vous dit « arrêtez de nous parler du plan A ou B. Le plan A c’est Abdelaziz, le plan B c’est Bouteflika ». Il y a une demande, mais il y a plusieurs « parties » au pouvoir. Il y a l’armée, le parti gouvermental, FLN et alliés, la présidence. Le seul qui peut faire le lien entre tout cela, pour le moment, c’est Bouteflika. Il est malade, dit-on, moins qu’on le dit en tout cas. Et surtout il est encore jeune pour un chef d’Etat. En plus pourquoi voulez-vous appliquer notre fonctionnement à des gens qui ont un autre système, une autre culture ? Est-ce du néo-colonialisme ? On est en droit de se poser la question.

Un mot sur l’événement auquel vous participez : ces journées pour la paix en Normandie. Au-delà de l’intérêt de débattre, quelle est l’utilité, au fond, de ces journées et de la volonté de mettre en place un événement pérenne en Normandie dans les années à venir ?

C’est une idée géniale. Parce que comment connaît-on la Normandie ? Par ses cimetières de la Seconde Guerre mondiale. Donc par la mort et la guerre. Il est temps de connaître la Normandie également par ce qu’elle représente, ses productions, son élevage, son beurre, son lait, ses huîtres…

Le passé, le passif de la Normandie font que la région serait particulièrement bien placée pour aborder ces enjeux ?

Si vis pacem para bellum. Si vous voulez la paix, préparez la guerre. La guerre a eu lieu, ici. On a enfin compris qu’elle n’apportait pas de solutions. En Normandie plus qu’ailleurs parce que ses cimetières sont des symboles. Ceux d’hommes tombés au combat. Il est temps que les hommes se lèvent pour la paix.

Tout le programme des journées Normandie pour la paix sur www.normandiepourlapaix.org

A Rouen, le pont Flaubert tient-il vraiment la route ?

Filfax a mis la main sur un rapport interne de la Direction des routes concernant le pont Gustave Flaubert. Son petit nom ? Plan de prévention ou PP. Sur une soixantaine de pages, le document liste les opérations et les réparations à effectuer, sur la période 2015 – 2019, « pour assurer le maintien en condition opérationnelle de l’ensemble des équipements » du sixième pont rouennais (155 millions d’euros). Et, en parallèle, garantir la sécurité des agents appelés à intervenir.

En clair, tout ce qui doit être entrepris pour que la bête de béton et d’acier continue de faire son boulot correctement, à savoir accueillir voitures et camions mais aussi se lever, ce qui arrive très rarement au vu du peu de bâteaux prêts à mouiller aux portes de la ville. A 10 000 euros le levage, c’est toujours ça de gagné pour les finances publiques…

Pour déterminer qui va faire quoi et comment, une inspection a été effectuée le 2 septembre 2015, évidemment en amont de la rédaction dudit document. Menée conjointement par la Direction interdépartementale des routes Nord-Ouest (Dirno), le gestionnaire de l’ouvrage, et l’entreprise Eiffage Construction Metallique, qui représente le groupement en co-traitance chargé de l’entretien, elle intègre un état des lieux – avec textes et photos – consigné, donc, dans ce rapport.

« Corrosion avancée qui peut nuire à la structure du tablier »

A sa lecture attentive, certains passages interpellent quant à l’état général du mastodonte. On passera sur la somme de détails à revoir, entre des éclairages hors service, des ascenseurs constamment vandalisés, un extincteur absent par-ci, une climatisation qui ne fonctionne pas par-là, des téléphones d’appel d’urgence qui ne semblent pas raccordés, un manque manifeste d’un petit ménage de printemps à certains endroits… Bref, une série de légers bugs qui doivent être corrigés – ou l’ont déjà été depuis 2015 – mais qui ne relèvent pas de la plus haute importance.

Mais quelques éléments apparaissent plus troublants. Dans la salle haute tension, « le sol est défoncé suite à des infiltrations d’eau » et le rapport préconise « une maintenance à proposer en urgence sur les cellules haute tension ». Plus loin, on lit que « les trémies de passage de câbles ne sont pas bouchées (risque d’incendie, propagation via la cage d’ascenseur) ». Encore quelques pages et on note une « infiltration d’eau au travers du béton ». Sur le dessus des tabliers, « les revêtements de chaussées sont abîmés. Dans plusieurs zones, l’acier du pont est à nu ».

On poursuit la lecture : sur le tablier aval, celui qui regarde vers l’ouest et Le Havre, « il est constaté, dans la partie accesible via les trous d’homme, une corrosion importante entre augets » (éléments d’une turbine, NDLR) ainsi que « la présence de 15 cm d’eau entre les augets en milieu de tablier ».

Enfin et surtout, toujours sur le tablier aval, « les parties basses et les tôles inférieures du pont présentent un état de corrosion avancé qui peut nuire à la structure du tablier ». Une donnée qui interpelle, pour le moins.

 « Pas d’inquiétude à avoir », assure la Direction des routes

Contacté afin de réagir, le directeur de la Dirno, Alain de Meyer, veut d’emblée rassurer. Tout ceci ne relèverait que de la vie normale d’un pont, certes particulier au vu de son caractère mobile, mais soumis comme les autres aux quatre vents et à l’assaut des pneumatiques, surtout ceux des poids lourds.

« Il n’y a rien d’inquiétant ou d’anormal, sinon vous pensez bien que l’on fermerait le pont. C’est un ouvrage stratégique que l’on suit de très près. Nous disposons des budgets nécessaires à l’entretien. Ce document, qui est du ressort de l’application du marché public d’entretien (900 000 à 1 millions d’euros annuels), ne fait que recenser ce que l’entreprise doit réaliser. On les expose de façon détaillée et cela lui permet de définir les conditions d’intervention et d’assurer la sécurité de ses propres agents », amorce-t-il, en précisant qu’une inspection plus détaillée de l’ouvrage a été réalisée en 2016 et que « d’autres ouvrages d’art plus anciens sont dans un état pathologique, mais pas celui-là ».

Quant aux « petites fissures » observées çà et là, elles seraient « liées au vieillissement du béton armé ». Des malfaçons d’origine ? « Ça ferait longtemps que je serais au courant. » Et la corrosion avancée qui peut nuire à la structure du tablier ? « Cela veut simplement dire qu’il y a des traces de rouille, et si on ne fait rien ça ne va pas s’arranger. Ce n’est pas du tout anormal, il faut juste intervenir. Il n’y a aucun danger pour les automobilistes », répond Alain de Meyer, un tantinet agacé par nos questions de béotien en matière de travaux publics.

S’agissant des trémies de passage de câbles non bouchées, « des investigations sont en cours », poursuit le directeur de la Dirno. Enfin, au sujet des revêtements « à nu » à certains endroits de la chaussée, le problème, considéré comme prioritaire, est réglé depuis l’an dernier grâce à une reprise de l’étanchéité.

L’ingénieur Michel Virlogeux : « Il peut y avoir des petites bricoles, pas forcément graves »

Qui de mieux placé, par ailleurs, pour cerner les aléas de l’entretien d’un tel ouvrage, que le célèbre ingénieur qui l’a conçu : le français Michel Virlogeux, à qui on doit aussi le viaduc de Millau, le pont de Normandie et, plus récemment un impressionnant pont sur le Bosphore, à Istanbul. Et le spécialiste de démarrer par une première remarque afin de couper court à toute spéculation : « Il existe une garantie décennale. Le pont a été mis en service en 2008, donc croyez-moi, s’il y avait un gros problème, on aurait déjà été convoqués au tribunal administratif. Ces ouvrages sont vivants et suivis en permanence. »

A écouter l’ingénieur, la nature même de ce pont levant induit qu’il «  peut y avoir une série de petites bricoles pas forcéments graves, des vibrations, des courts-jus, des infiltrations d’eau qu’il faut empêcher… » « Ce qui est normal pour une structure manoeuvrée avec des moteurs, poursuit-il. Si le pont Flaubert se levait plus souvent, comme celui de Bordeaux, il risquerait moins. Mais ce n’est pas le cas, c’est un secret de Polichinelle à Rouen. »

Questionné sur la présence de rouille, Michel Virlogeux se place sur la même ligne que le directeur de la Dirno : «  Une peinture tient normalement 15 ans, là le pont a 9 ans. Elle a peut-être été mal faite, mais cela s’explique aussi par la forte humidité, le pont étant proche de l’eau. Mais il s’agit ici juste d’une alerte qui doit déclencher une remise en peinture. Forcément, si on attend 30 ou 40 ans, le pont se casse la gueule. » Messieurs, à vos pinceaux !

Patinoire de Rouen : explosion du budget de la rénovation

C’est un mauvais coup pour les finances déjà très serrées de la mairie de Rouen : l’extension et la rénovation annoncées de la patinoire Guy-Boissière, sur l’Ile-Lacroix, s’avèrent bien plus chères que prévues. Initialement, lors de la présentation du projet en novembre 2015, le budget global s’élevait à 6 millions d’euros.

Et si la Ville, propriétaire de l’équipement sportif, mettait 1,5 millions d’euros sur la table, elle n’y allait pas seule, la Région (Haute-Normandie à l’époque) et la Métropole Rouen Normandie amenant également au pot, respectivement 3 M€ et 1,5 M€.

Selon nos informations, l’enveloppe pourrait donc sacrément augmenter, dans une fourchette comprise entre 1,5 et 3 millions d’euros. Soit une rallonge oscillant entre 25 et 50 % du budget originel, ce qui pourrait faire grimper la note à 9 millions d’euros. « On est dans cette fourchette », confirme Sylvain Radiguet, le directeur de cabinet de la mairie.

La mauvaise nouvelle vient de tomber

La désagréable nouvelle est tombée récemment. Elle circule discrètement dans les couloirs de la mairie depuis début février, les responsables du club professionnel de hockey (Rouen Hockey Elite 76) n’étant d’ailleurs pas encore au parfum. « Les études sont toutes fraîches », indique Sylvain Radiguet en réponse à nos questions. « Ces dernières, plus précises, réalisées ces derniers mois, montrent que les dépenses seraient un peu plus élevées », poursuit-il.

Toujours selon nos informations, les travaux d’accessibilité aux personnes handicapées comme ceux concernant l’aménagement de loges auraient pu être sous-estimés. Hier, le directeur de cabinet expliquait « n’avoir pas entendu dire que les montants annoncés étaient consécutifs à une non-prise en compte de la mise en accessibilité » aux personnes à mobilité réduite.

Aujourd’hui vendredi, sans révéler l’origine précise du dépassement, il nous fait savoir par courriel que « ce montant est significativement plus élevé que l’estimation de départ, mais cela n’est pas rare puisque c’est précisément l’objet des études que de définir un programme et un budget précis sur la base des différents scénarios envisageables ». Un cabinet d’études et d’audit avait pourtant déjà planché sur différentes hypothèses en 2014-2015 et un cahier des charges avait ensuite été défini…

La question porte maintenant sur le financement de ce surcoût prévisible. Le maire Yvon Robert et ses conseillers doivent se creuser les méninges afin de ne pas plomber une capacité d’investissement déjà limitée (24 millions d’euros en 2017). Se tourner à nouveau vers les autres collectivités semble logique. « Au vu de ces nouvelles études, on va travailler avec nos partenaires de manière à affiner les choses », glisse le directeur de cabinet, en précisant qu’une demande supplémentaire sera « très vite » adressée à l’Etat.

Il va falloir discuter avec Hervé Morin et Frédéric Sanchez

Ce « travail » avec les partenaires locaux s’annonce ardu. Peut-être sera-t-il tout de même plus simple avec la Métropole Rouen Normandie, de la même couleur politique que la Ville (socialiste), qu’avec la Région Normandie, désormais dirigée par le centriste Hervé Morin.

Mais la mairie pourrait également choisir de phaser les travaux, histoire de lisser les dépenses dans le temps, ou de revoir son projet à la baisse. En répétant que « rien n’est encore décidé », Sylvain Radiguet le dit avec ses mots : « Garder les fonctionnalités prévues à l’origine, mais pas forcément une option maximaliste non atteignable. » Dans le courriel qu’il nous a adressé ce jour, il précise « que les études intègrent également des options allant au-delà de l’immobilier (écrans géants, patinoire connectée, studios médias…) ».

A l’origine, comme annoncé en 2015, rappelons que le projet consistait à la fois à améliorer les conditions sportives pour les joueurs (vestiaires, isolation toiture, éclairage, sonorisation) et à agrandir le lieu. Et ce via l’extension du volume de la patinoire côté Seine, la création d’un espace réceptif modulable, la création d’un ascenseur pour l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite, et enfin la reprise de la banque d’accueil « patinage grand public ».

Restent encore plusieurs questions : quid de l’appel d’offres et du calendrier, qui devraient en toute logique être revus ? Le timing prévisionnel tablait sur un lancement des travaux au printemps 2017 pour une durée de douze mois dont trois de fermeture environ. Pas de réponse de la mairie au sujet de l’appel d’offres. Quant aux travaux, dixit Sylvain Radiguet, ils « ne devraient pas débuter avant fin 2017 selon les arbitrages qui seront rendus ».